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Full text of "Oeuvres de Diderot. Publiées sur les manuscrits de l'auteur"

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■U 



ŒUVRES 



D E 



DENIS DIDEROT. 



T G M E ï I r. 



PROSPECTUS DE l'kNCY CL O P É D I E. 
SUR LE PROJET d'uWE ENCYCLOPÉDIE. 
LETTRE AU R. P. BERTHIER, jésuitC. 
SECONDE LETTRE AU R. P. BERTHIER, 

jésuite. 

AUX JEUNES GENS QUI SE DISPOSENT A 
l/ÛTUBE DE LA PHILOSOPHIE NATURELLE. 

DE l'iNTERPRIÉTATION DE LA NATURE. 

PRINCIPES SUR LA MATIERE ET LE MOU- 
VEMENT. ^ 
SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE. 

LETTRE A MADAME LA COMTESSE DE FOR- 
BACH, SUR l' ÉDUCATION DES ENFANS. 

LETTRE SUR BOULANGER. 

RÉFLEXIONS SUR LE LIVRE DEL* ESPRIT, 
PAR M. HELVÉTIUS. 



%%%f\ 



ΠU V H E s m>^^^ 

DE 

DENIS DIDEROT, 

publiées sur les manuscrits de l'Auteur, 

PAR JACQUES-ANDRI? NAIGEON, 

de l'Institut national des sciences, etc. 

TOMETROISIEME 



A TARIS, 

Chez DETERVïLLE, Libraire, rue 
du Battoir, N." 16. 



AN VIII. 



PQ 



& 



PROSPECTUS 

D E 

L'ENCYCLOPÉDIE, 

o u 

DICTIOWNATRE RAISONNÉ des SCIENCES, dcî ARTS 

et des MÉTIERS. 



riulosoplxîe. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2009 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/oeuvresdediderot03dide 



PROSPECTUS 

D E 

L'ENCYG.LOPÉDIE» 



J-j *ourRA G E que nous annonçons ^ n'est plus 
vn ouvrage à faire. Le manuscrit et les dessins 
en sont complets. Nous pouvons assurer qu*il 
n'aura pas moins de huit iwlmnes , et de six cents 
planches , et que les volumes se succéderont 
sans interruption. 

Après avoir informé le public de l'ctat présent 



* Le mot Encyclopédie signifie enchaînement des 
Sciences II est composé de gy en , de kvkKoÇ cercle 
et de 'ZFeCtS'si'eÇ insntution ou science. Cet x qui ont pré- 
tendu 4iie cet ouvrage étoit impossible, ne counois- 
soient pas , selon tonte apparence , le passage qui 
suit; il est dn chancelier Bacon. De impossiliUtate 
ilà statuoj ea om>na possihilia , et prœstalilia cen- 
senâa , qiiœ ah aliquihus perfici possunt , licet non 
à quihusvU i et <\uœ à multis conjunciim , licet non 
ah uno ; et quœ in successione sœculoium , lice t von 
eodeni aco ; et deni.jue quœ MV ITORUM cura et 
siunpVd j licet non ofi't.u^ et industriâ si? gulorum. 
Bac. lib. 3, de Angm. Scient, cap. i, pag, 103. 



4 PROSPECTUS 

de l'Encyclopédie , et de la diligence que nous 
apporterons à la publier; il est de notre devoir 
de le satisfaire sur la nalure de cet ouvrage , et 
sur les moyens que nous avons pris pour rexécu- 
tion. C'est ce que m^us allons exposer avec le 
moins d'ostentation qu'il nous sera possible. 

On ne peut disconvenir que , depuis le renou- 
vellement des lettres parmi nous, on ne doive, en 
partie aux dictionnaires , les lumières générales qui 
se sont répandues dans la société , et ce germe de 
science qui dispose insensiblement les esprits à 
des connoissances plus profondes. Combien donc 
n*importoit-il pas d'avoir , en ce genre, un livre 
qu'on put consulter sur toutes les matières , et qui 
servît autant à guider ceux qui se sentiroient le 
courage de travailler à l'instruction des autres , 
qu'à éclairer ceux qui ne s'instruisent que pour 
eux-mêmes. 

C'est un avantage que nous nous sommes pro- 
posé y mais ce n'est pas le seul. En réduisant sous 
la forme de dictionnaire tout ce qui concerne les 
sciences et les arts , il s'agissoit encore de faire 
sentir les secours mutuels qu'ils se prêtent; d'user 
de ces secours , pour en rendre les principes plus, 
sûrs , et leurs conséquences plus claires; d'indiquer 
les liaisons éloignées ou prochaines des êtres qui ' 
composent la nature, et. qui ont occupé les hom- 
mes; de montrer , par l'entrelassenient des racine? 
et par celui des branches , l'impossibilité de bieç 



ht l/ E IV C Y C L Ô P É D I E. 5 

«onnoître quelques parties de ce tout , sans remon- 
ter ou descendre à beaucoup d'autres } de former un 
tableau général des eÛbrts de l'esprit humain dans 
tous les genres , et dans tous les siècles; de présen- 
ter ces objets avec clarté j de donner à chacun 
d'eux l'étendue convenable; etde vériiier, s'il éloit 
possible , notre épigraphe par notre succès : 

Tantùm séries juncturac[u^ poUet , 
Tantùm de medio snmptis accedil honoris ! 

HoRAT. Art. Foet. 

JusQu*icr, personne n*av oit conçu un ouvrage 
aussi grand ; ou du-moins , personne ne Tavoit 
exécuté, Léibnilz , de tous les savans le plus ca- 
pable d'en sentir les difficultés, désiroit qu'on les 
surmontât. Cependant on avoit des Encyclopédies; 
et Léibnitz. ne l'ignoroit pas , lorsqu'il en deman- 
doit une. - 

La plupart de ces ouvrages parurent avant 1« 
siècle dernier, et ne furent pas tout- à -fait mé- 
prisés. On trouva que, s'ils n'annonçoient pas beau- 
coup de génie , ils marquoient au-moins du travail 
et des connoissances. Mais que seroit-ce pour 
nous que ces encyclopédies ? (^)ucl progrès n'a-^t- 
on pas fait depuis dans les sciences et dans les arts ? 
Combien de vérités découvertes aujourd'hui , qu'on 
n'entrevoyoit pas alors ? La vraie philosophie étoit 
au berceau; la, géométrie de l'infini n'étoit pas 
encore ; la physique expérimentale se montroit 



6 PROSPECTUS 

à-peinc; il n'y avoit point de diaiecticjue | ïe» 
loU de la saine crilique étoicnt entièrement igno- 
rées. Descartes , Bojle , Huvgens , Newton, Léib- 
nitz , les Bernouiii, Locke, Baj^Ie , Pascal, Cor- 
neille , Racine , Bourdaioue , Bossuet , etc. , ou 
»*existoient pas , ou n'avoient pas écrit. L*esprit de 
recherche et d'émulation n'aninioit pas les savans: 
un autre esprit , moins fécond peut-être , mais 
plus rare , celui de justesse et de méthode , ne s'é- 
loit point soumis les différentes parties de la litté- 
rature ) et les académies , dont les travaux ont 
porté si loin les sciences et les arts , n'éloient pas 
instituées. 

Si les découvertes des grands hommes et des 
compagnies savantes , dont nous venons de parler, 
offrirent dans la suite de puissans secours pour for- 
mer un dictionnaire encyclopédique^ il faut avouer 
aussi ([ue Taugmentation prodigieuse des nialiè- 
res rendit à d'autres égards un tel ouvrage beau- 
coup plus difficile. INîais ce n'est point à nous à 
juger si les successeurs des pren)icrs encyclopé- 
distes ont été hardis ou présomptueux j et nous les 
laisserions tous jouir de leur réputation , sans en 
excepter Ephraïm Chambers , le plus connu d'entre 
eux , si nous n'avions des raisons particulières de 
peser le mérite de celui-ci. 

L'Encyclopédie de Chambers , dont on a publié 
4 Londres un si grand nombre d'éditions rapides ^ 



j)E l'encyclopédie. 7 

celle Encyclopédie qu'on vient de traduire tout 
rcceinnient en italien, el qui, de notre aveu, mérite 
en Anglelerre et chez l'étranger les honneurs qu'oit 
lui rend^ n'eût peut élre jamais été laite , si, avant 
qu'elle parût en anglois, nous n'avions eu, dans notre 
langue, des ouvrages où Cbanibcrs a puisé sans 
mesure cl sans choix la plus grande partie des choses 
dont il a composé son dictionnaire. Qu'en auroient 
donc pensé nos Français , sur une traduction pui e 
et simple? Il eût excité rindignation des savans et 
le cri du public , à qui on n'eût présenté, sous un 
titre fastueux et nouveau , que des richesses qu'il 
possédoit depuis Icng-tenipSi 

Nous ne refusons point à Cet auteur la justice 
qui lui est due. 11 a bien senti le uiérite de l'ordre 
encyclopédique ou de la chaîne , par laquelle eu 
peut descendre , sans interruption , des premiers 
principes d'une science ou d'un art justju'à ses 
conséquences les plus éloignées , el remonter de 
SCS conséquences les plus éloignées jusf[u'à ses 
premiers principes j passer imperccpliblemcnt de 
cette science ou de cet art à un autre j et , s'il est 
permis de s'exprimer ainsi , faire , sans s'égarer , le 
tourdu monde littéraire. Nous convenons, avec lui, 
que le plan et le dessein de son dictionnaire sont 
excellens ; et que ,si Fexéciition en éloii portée à 
un certain degré de perfection , il couiribueroit 
phfi, lui seul, aux progrès de la ivraie science^ que 
la moitié des livres connus. Mais nous ne pouvons 



9 PROSPECT U S 

BOUS empêcher de voir combien il est demeuré 
loin de ce degré de perfection. En efïet , conçoit-on 
([ne tout ce qui concerne les sciences et les arts 
puisse être renfermé en deux volumes in-folio? 
La nomenclature d'une matière aussi étendue en 
fourniroit un elle seule , si elle étoit complète. 
Combien donc nedevroit-il pasy avoir , dans son ou- 
vrage, d'articles omis ou tronqués? 

Ce ne sont point ici des conjectures. La traduc- 
tion entière du Chambers nous a passé sous les 
jeux : et nous avons trouvé une multitude prodi- 
gieuse de choses à désirer, dans les sciences 5 dans 
les arts libéraux , un mot où il falloit des pages ; et 
tout à suppléer, dansr les û!r/5 7/2ec<2mVyz/^5. Chambers 
a lu des livres ; mais il n'a guère vu d'artistes ^ 
cependant il y a beaucoup de choses , qu'on n'ap- 
prend que dans les ateliers. D'ailleurs il n'en est 
pp.s ici des omissions, cominedans un autre ouvrage. 
L'r'ncjclopédie, à la rigueur, n'en permet aucune. 
\a\ article omis dans un dictionnaire commun , le 
rend seulement imparfait. Dans une Encvclopédie , 
il rompt renchaîncment , et nuit à la forme et au 
fond; et il a fallu tout l'art d'Ephraïm Chambers, 
pour pallier ce défaut. Il n'est donc pas à présu- 
mer qu'un ouvrage aussi imparfait pour tout lec- 
teur , et si peu neuf pour le lecteur Français, eut 
trouvé beaucoup d'admirateurs parmi nous. 

Mais sans nous étendre davantage sur les im- 
perfections de TEiicjclopédie angloise , nous an- 



»E LENCYCLOPL'DrE. <) 

nonçons que l'ouvrage de Chanibers n'est point 
la base sur laquelle nous avons élevé; que nous 
avons refait un grand nombre de ses articles , et que 
nous n'avons employé presqu'aucun des autres, sans 
addition , correction , ou retranchement ; qu'il 
rentre simplement dans la classe des auteurs que 
nous avons particulièrement consultés ; et que la 
disposition générale est la seule chose qui soit com- 
mune entre notre ouvrage et le sien. 

JVous avons senti , avec l'auteur anglois , que le 
premier pas que nous avions à faire vers l'exécu- 
tion raisonnée et bien entendue d'une Encyclo- 
pédie , c'étoit de former un arbre généalogique de 
toutes les sciences et de tous les arts , qui marquât 
l'origine de chaque branche de nos connoissances , 
les liaisons qu'elles ont entre elles et avec la tige 
conmmne , et qui nous servît à rappeler les diflé- 
rens articles à leurs chefs. Ce n'étoit pas une chose 
facile. Il s'agissoit de renfermer en une page le 
canevas d'un ouvrage qui ne se peut exécuter qu'en 
plusieurs volumes in-folio , et qui doit contenir un 
jour toutes les connoissances des hoinmes. 

Cet arbre de la connoissance humaine pou- 
voit être formé de plusieurs manières , soit en rap- 
portant aux diverses facultés de notre ame nos 
différentes connoissances , soit en les rapportant aux 
êtres {[u'ellesonl pour objet. Mais l'embarras éloit 
d'autant plus grand, qu'il y avoit plus d'arbitraire. 



10 PROSPECTUS 

Kl combien ne dcvoit-il pas y en avoir ? La nature 
ne nous offre que des choses particulières , infinies 
en nombre, et sans aucune division fixe et déler- 
nnnée. Tout s'y succède par des nuances insensi- 
bles. Etsur celte mer d'objets qui nous environnent 
s'il en paroît c[uelques-uns, comme des pointes de 
rochers qui semblent percer la surface et dominer 
les autres ; ils ne doivent cet avantage qu'à des sys- 
tèmes particuliers, qu'à des conventions vagues , 
et qu'à de certains événemens étrangers à l'arran- 
gement physifjue des êtres , et aux vraies inslitu* 
lions de la philosophie. Si l'on ne pouvoit se flatter 
d'assujettir l'histoire seule de la nature à une dis- 
tribution qui embrassât tout , et qui convînt à tout 
le monde , ce que MM. de Buffon et d'Aubentod 
n'ont pas avancé sans fondement , combien n'é- 
tions-nous pas autorisés , dans un sujet beaucoup 
plus étendu , à nous en tenir , connue eux , à quel- 
que méthode satisfaisante pour les bons esprits qui 
sentent ce que la nature des chases comporte ou 
ne comporte pas. On trouvera , à la fin de ce projet, 
cet aibre de la connoissance humaine , avec l'en- 
chaînement des idées qui nous ont dirigés dans 
celle vaste opération. Si nous en sonnnes sortis avec 
succès , nous en aurons principalement obligation 
au chancelller Bacon , qui jetoil le plan d'un dic- 
tionnaire universel des sciences et des arts en uu 
temps où il n'y avoit , pour ainsi dire , ni sciences 
ni arts. Ce génie extraordinaire, dans l'impossibilité 



DE L ENCYCLOPÉDIE. II 

défaire riiisioiic de ce qu'on savoit , faisoil celle 
de ce cin'il falloit apprendre. 

C'est de nos facultés , que nous avons déduit nos 
connoissances j l'histoire nous est venue de la mé- 
moire j la philosophie , de la raison; et la poésie , 
de l'imagination ; distribution féconde à laquelle 
la théologie même se prête: car dans cette scien- 
ce , les faits sont de l'histoire , et se rapportent à la 
niéjHoire , sans même en excepter les prophéties , 
qui ne sont qu'une espèce d'histoire où le récit a 
précédé l'événement : les mystères , les dogmes et 
les préceptes sont de philosophie éternelle , et de 
raison divine j et les paraboles , sorte de poésie allé- 
gorique, sont d'imagination inspirée. Aussi-tôt nous 
avons vu nos connoissances découler les unes des 
autres; l'histoire s'est distribuée en ecclésiastique , 
civile , naturelle, littéraire , etc. La philosophie, 
en science de Dieu, de l'homme , de la nature , efc, 
La poésie , en narrative , dramaticjue , allégori- 
que , etc. De-là ,* théologie , histoire naturelle , 
physicjue , métaphysique , mathématique , etc ; 
météorologie , hydrologie , etc ; mécanique , astro^ 
nomie , optique , etc , en un mot , une multitude 
innombrable de rameaux et de branches , dont la 
science des axiomes, ou des propositions évidentes 
par elles-mêmes doit être regardée , dans l'ordre 
synthétique , conmie le tronc commun. 

A l'aspect d'une matière aussi étendue , il n'est 
personne ({ui ne fasse avec nous la réflexion sui- 
vante. L'expérience journalière n'apprend que trop 



12 PROSPECTUS 

combien il est di/jiciic h un auteur de traiter pro- 
fondénient de la science ou de l'art dont il a fait 
toute sa vie une étude particulière j il ne faut donc 
pas être surpris qu'un homme ait échoué dans lô 
projet de traiter de toutes les sciences et de tous 
les arls. Ce qui doit étonner , c'est qu'un homme 
ait été assez, hardi et assezborné ;, pour le tenter seul* 
Celui qui s'annonce pour savoir tout , montre seu- 
lement qu'il ignore les limites de l'esprit humain. 
Nous avons inféré de là que , pour soutenir un 
poids aus.i grand que nous avions à porter , il étoit 
nécessaire de le partager ', et sur-le-champ nous 
avons jeté les jeux sur un nombre suffisant dt 
savans et d'artistes j d'artistes habiles et connus par 
leurs talens j de savans exercés dans les genres par- 
ticuliers qu'on avoit à confier,à leur travail. Noui 
avons distribué à chacun la partie qui lui conve* 
noit : les mathématiques , au mathématicien; \eS 
fortifications, à l'ingénieur; lajchimie, au chimiste ; 
l'histoire ancienne et moderne , à* un homme versé 
dans ces deux parties ; la grammaire , à un au- 
teur connu par l'esprit philosophique qui règne 
dans ses ouvrages ; la musique, la marine, l'ar- 
chitecture , la peinture , 1^ médecine , l'histoire 
naturelle , la chirurgie , le jardinage , les arts libé- 
raux , les principaux d'entre les arts mécaniques ^ 
à des honmies qui ont donné des preuves d'habi- 
lelé dans ces diffcrens genres: ainsi chacun, n'ayant 
été occupé que de ce qu'il entendoit , a été en état 
de juger sainement de ce qu'en ont écrit les an- 



I 



DE l'encyclopédii. i5 
cicns et les modernes j et d'ajouter aux secours 
qu'il en a tirés, des connoissances puisées dans son 
propre fonds .'personne ne s'est avancé sur leterrein 
d'autrui , ni ne s'est mêlé de ce qu'il n'a peut-être 
jamais appris j et nous avons eu plus de méthode, 
de certitude , d'étendue et de détails, qu'il ne peut 
y en avoir dans la plupart des lexicographes. Il est 
yrai que ce plan a réduit le mérite d'éditeur à peu 
de chose , mais il a beaucoup ajouté à la perfection 
de l'ouvrage j et nous penserons toujours nous être 
acquis assez de gloire , si le public est satisfait, 

La seule partie de notre travail , qui suppose 
quelqu'intelligence, c'est de remplir les vides qui 
séparent deux sciences ou deux arts , et de renouer 
la chaîne dans les occasions , où nos collègues se 
?ont reposés les uns sur les autres de certains arti- 
cles qui , paroissant appartenir également à plu- 
sieurs d'entre eux, n'ont été faits par aucun. Mais, 
afin que la personne chargée d'une partie , ne soit 
point comptable des fautes , qui pourroient seglis-» 
ser dans des morceaux surajoutés , nous aurons 
l'attention de distinguer ces morceaux par une 
étoile. Nous tiendrons exactement la parole que 
nous avons donnée j le travail d'autrui sera sacré 
pour nous ; et nous ne manquerons pas de consul- 
ter fauteur , s'il arrive, dans le cours de l'édition, 
que son ouvrage nous paroisse demander quelque 
changement considérable. 

Les différentes mains que nous avons employée^ 



î4 PROSPECTUS 

ont apposé a chaque article comme le sceau de 
leur slj'le particulier , du siy\c propre à la matière 
et à l'objet d'une partie. Un procédé de chimie ne 
sera point du même ton que la description des 
bains et des théâtres anciens ; ni la manoeuvre 
d'un serrurier , exposée comme les recherches 
d'un théologien sur un point de dogme ou de dis- 
cipline. Chaque chose a son coloris j et ce seroit 
confondre les genres, que de les réduire à une cerf- 
laine unitormité. La pureté du siyle , la clarté et la 
précision sont les seules qualités qui puissent ctre 
communes à tous les articles j et nous espérons 
qu'on les y remarquera. S'en permettre davan-!- 
tnge , ce seroit s'exposer à la monotonie et au 
dégoût, qui sont presqu'inséparables des ouvrages 
étendus , et que l'extrême variété des matières doit 
«carter de celui-ci.. 

Nous en avons dit assez , pour informer le public 
de l'état présent d'une entreprise à laquelle il a 
paru s'intéresser; des avantages généraux qui en 
résulteront , si elle est bien exécutée j du bon ou du 
mauvais succès de ceux qui l'ont tentée avant 
nous; de l'étendue de son objet; de l'ordre au- 
quel nous nous sommes assujettis ; de la distri- 
bution qu'on a faite de chaque partie ; et de nos 
fonctions d'édjleurs; nous allons maintenant passer 
aax jirincipaux détails de l'exécution, 

Toale la matièie de ï Encjclopédie peut se 



DE l'encyclopédie. i5 

réJuire à trois chefs ; les sciences , \es arts libé- 
raux , et les arts mécaniques. Nous commencerons 
par ce qui concerne les sciences et les arts libé- 
l'aux; et nous finirons parles arts mécaniques. 

On a beaucoup écrit sur les sciences. Les trai- 
liés sur les arts libéraux se sont multipliés sans 
nombre; la république des lettres en est inondée. 
Mais combien peu «donner t les vrais principes! 
Combien d'aulics î- ^ < ;<i:iiieul dans une afiluence 
de paroles , ou les perdei\t dans des ténèbres affec- 
tées ! Combien dont l'autorité on impose , et chez 
qui une erreur placée à côté d'une vérité , ou 
décrédite celle-ci , ou s'accrédite elle-même à la 
faveur de ce voisinage ? On eût mieux fait sans- 
doute d'écrire moins et d'éciire mieux. 

Entre tous les écrivains, on a donné la préfé- 
rence à ceux qui sont généralement reconnus pour 
les meilleurs. C'est de là que les principes ont été 
lires. A leur exposition claire et précise , on a 
joint des exemples ou des autorités constannn^nt 
reçues. La coutume vulgaire est de renvojer aux 
sources , ou de citer d'une manière vague , sou- 
vent infidellc , et prcscjue toujours coniuse ; en 
sorte que, dans les diiicrenles parties dont un arti- 
cle est composé , on ne sait exactement quel au- 
tour on doit consulter sur tel ou toi pv.int, ou s'il 
faut les consulter tous , ce qui rend la vérification 
longue et pénible. On s'est attaché , autant qu'il q 
été possible, à éviter cet inconvénient , en citant 



ï6 PROSPECTUS 

dans le corps même des articles, les auleurssurl« 
témoignage desquels on s'est appujé ; rapportant 
leur propre texte , quand il est nécessaire y com- 
parant paT'-tout les opinions j balançant les raisons^ 
proposant des moyens de douter ou de sortir de 
doute ; décidant même quelquefois j détruisant 
autant qu'il est en nous les erreurs et les préjugés ; 
et tachant sur-tout de ne les pas mulliplier et de 
ne les point perpétuer , en protégeant sans exa- 
men des sentimens rejetés , ou en proscrivant 
sans raison des opinions reçues. Nous n'avons pas 
craint de nous étendre , quand l'intérêt de la vérité 
et l'importance de la matière le demandoient , 
sacrifiant l'agrément toutes les fois qu'il n'a pu 
s'accorder avec l'instruction. 

L'empire des sciences et des arts est un monde 
éloigné du vulgaire , où l'on fait tous les jours des 
découvertes , mais dont on a bien des relations 
fabuleuses. Il ctoit important d'assurer les vraies , 
de prévenir sur les fausses, de fixer des points 
d'où l'on pari ît , et de faciliter ainsi la recherche 
de ce qui reste à trouver. On ne cite des faits , 
on ne compare des expériences, on n'imagine des 
méthodes, que pour exciter le génie à s'ouvrir des 
routes ignorées, et à s'avancer à des découvertes 
nouvelles , en regardant comme le premier pas , 
celui où les grands hommes ont ternnné leur 
course. C'est aussi le but que nous nous sommes 
proposé ; en alliant aus piincipes des sciences et 



DE l'eNCVCLOPIÉDIE. 17 

ùcs arts libéraux, Thistoire de leur origine et de 
leurs progrès successifs ; et si nous Pavons atteint, 
de bons esprits ne s'occuperont plus à chercher ce 
qu'on savoit avant eux : il sera facile , dans les pro- 
ductions à venir sur les sciences et sur les arts 
libéraux , de démêler ce que les inventeurs ont tiré 
de leur fonds , d'avec ce qu'ils ont emprunté de 
leurs prédécesseurs : on appréciera les travaux; 
et ces hommes avides de réputation et dépourv us 
de génie , qui publient hardiment de vieux systè- 
mes comme des- idées nouvelles , seront bientôt 
démasqués. Mais pour parvenir à ces avantages , 
il a fallu donner à chaque matière une étendue 
convenable ', insister sur l'essentiel ; négliger les 
minuties ; et éviter un défaut assez commun , 
celui de s'appesantir sur ce qui ne demande qu'ua 
mot , de prouver ce qu'on ne conteste point , et de 
commenter ce qui est clair. Nous n'avons ni épar- 
gné, ni prodigué les éclaircissemens. On jugera 
qu'il sétoient nécessaires par-tout où nous en avons 
mis , et qu'ils auroient été superflus où l'on n'en 
trouvera pas. Nous nous sommes encore bien 
gardés d'accumuler les preuves où nous avons cm 
qu'un seul raisonnement solide suflisoit , ne les 
multipliant que dans les occasions où leur force 
dépendoit de leur nombre et de leur concert. 

C E sont là toutes les précautions que nous 
avions à prendre. Yoilà les richesses sur lesquelles 

A* 



ï8 PROSPECTUS 

nous pouvions compter ; nsais il nous en est sur- 
venu d'autres que notre entreprise doit , pour 
ainsi dire , à sa bonne fortune. Ce sont des manus- 
crits, qui nous ont été communiqués par des ama- 
teurs , ou fournis par des savans , entre les(]uels 
nous nommerons ici M. Formey, secrétaire per- 
pétuel de l'académie rojale des sciences et des 
belles-lettres de Prusse. Cet habile académicien 
avoit médité un dictionnaire , tel à-peu-près que 
le nôtre ; et il nous a généreusement sacrifié la 
partie considérable qu'il en avoit exécutée , et 
dont nous ne manquerons pas de lui faire honneur. 
Ce sont encore des recherches, des observations 
que chaque artiste ou savant , chargé d'une partie 
de notre Dictionnaire , renfermoit dans son cabi- 
net , et qu'il a bien voulu publier par cette voie. 
De ce nombre seront presque tous les articles de 
grammaire générale et particulière. Nous croyons 
pouvoir assurer qu'aucun Ouvrage connu ne sera 
ni aussi riche , ni aussi instructif que le notre , sur 
les règles et les usages de la langue française, et 
niéme sur la nature , l'origine et le philosophique 
des langues en général. Nous ferons donc part au 
public , tant sur les sciences que sur les arts libé- 
raux , de plusieurs fonds littéraires dont il n'auroit 
peut-être jamais eu connoissance. 

Mais ce qui ne contribuera guère moins a la 
perfection de ces deux branches importantes , ce 
«ont les secours obligeans que nous avons reçus 



DE J. E iV C Y C L O P É D I î. IÇ) 

de tous culés ; protection de la pari clos grands ; 
accueil et coiiiniLinicatioii de la part de plusieurs 
savans ) bibliothèques pubîifpies , cabinets parti- 
culiers , recueils , porte-feuilles , etc , tout nous a 
été ouvert et par ceux qui cultivent les lettres , et 
par ceux cpii les aiment. Un peu d adresse et 
beaucoup de dépense ont procuré ce qu'on n'a pu 
obtenir de la pure bienveillance : et les récoii'.- 
penses ont presque toujours calmé ou les inquiétu- 
des réelles , ou les alarmes simulées de ceux que 
nous avions à consulter. 

Nous soriuues principalement sensibles aux obli- 
gations que nous avons à M. l'abbé Sallier, garde de 
la bibliotliè(|ue du roi : aussi, n'attendions nous pas 
pour l'en remercier , que nous rendions , soit à 
nos collègues , soit aux personnes qui ont pris in- 
téjcl h notre ouvrage , le tribut de louanges et de 
reconnoissances qui leur est dû. M. l'abbé Sallier 
nous a permis , avec cette politesse qui lui est na-^ 
turelle , et qu animoit encore ie plaisir de favoriser 
une grande entreprise, de choisir dans le riche 
fonds dont il est dépositaire , tout ce qui pouvoit 
répandre de la lumière ou des agrérwens sur notre 
Encj^clopédie. On justifie , nous pourrions même 
dire qu'on honore le clioix du prince , quand 
on sait se prêter ainsi à ses vues. Les sciences et 
les beaux-arts ne peuvent trop concourir h il- 
lustrer , par leurs productions , le règne d'un sou- 
verain qui les favorise : pour nous , speclalcurs d« 



îiO PROSPECTUS 

leurs progrès , et leurs historiens ,nous nous occu- 
perons seulement à les transmettre à la poslérité, 
Qu'elle dise , à l'ouverture de noire Diction- 
naire ; tel était alors Télat dt^s sciences et des 
beaux-arts. Qu'elle ajoute ses découvertes à celles 
cjue nous aurons enregistrées; et que l'histoire de 
l'esprit humain et de ses productions aille d'âge 
en âge just{u*aux siècles les plus reculés. Que l'En- 
cj'clopédie devienne un sanctuaire où les connois- 
sances des hommes soient à l'abri des temps et 
des révolutions. Ne serons-nous pas trop flattés 
d'en avoir posé les fondemens ? Quel avantage 
n'auroit-ce pas été pour nos pères, et pour nous , 
si les travaux des peuples anciens , des Egyptiens , 
des Chaldéens, des Grecs, des Romains, etc. 
avoient été transmis dans un ouvrage encyclopé- 
dique , qui eut exposé en-méme-lemps les vrais 
principes de leurs langues î Faisons donc pour les 
siècles à venir , ce que nous regrettons que les 
Siècles passés n'aient pas fait pour le nôtre. Nous 
©sons dire que, si les anciens eussent exécuté une En- 
cyclopédie , comme ils ont exécuté tant de grandes 
choses j et que ce manuscrit se fût échappé seul 
de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, il eût été 
capable de nous consoler de la perte des autres. 

Voila ce que nous avions à exposer au public, 
sur les sciences et les beaux-arts. La partie des arts 
mécaniques ne demandoit ni moins de détails , ni 



DE L*ENCYCLOPÉDÎE. 2t 

moins de soins. Jamais , peut-être, il ne s'est 
trouvé tant de diffîcullés rassemblées , et si peu de 
secours pour les vaincre. On a trop écrit sur laplu- 
partdes arts libéraux. On n'a presque rien écrit sur 
les sciences : on n'a pas assez bien écrit sur les art» 
mécaniques j car, qu'est-ce que le peu qu'on en 
rencontre dans lés auteurs, en comparaison de 
l'étendue et de la fécondité du sujet ? Entre ceux 
qui en ont traité , l'un n'étoit pas assez instruit de 
ce qu'il avoit à dire , et a moins rempli son objet 
que montré la nécessité d'un meilleur ouvrage : 
un autre n'a qu'efïleuré la matière , en la traitant 
plutôt en grammairien et en homme de lettres , 
qu'en artiste : un troisième est à-la-vérité plu* 
riche et plus ouvrier '^ mais il est en-méme-temps 
si court, que les opérations des artistes et de la 
description de leurs machines, cette matière ca- 
pable de fournir seule des ouvrages considérables, 
n'occupe que la très-petite partie du sien. Cham-' 
bers n*a presque rien ajouté à ce qu'il a traduit de 
nos auteurs. Toutnous déterminoit donc à recourir 
aux ouvriers. 

On s'est adressé aux plus habiles de Paris et du 
ro^^aume. On s'est donné la peine d'aller dans leurs 
ateliers , de les interroger , d'écrire sous leur dic- 
tée , de développer leurs pensées, d^cn tirer les 
termes propres à leurs professions , d'en dresser 
des tables , de les définir , de converser avec ceux 
doaÇ on avoit obtenu des mémoires , et ( précau- 



22 PROSPECTUS 

lion pres^iue indispensable) de rectifier , dans dd 
longs et fiét|uens en l retiens avec les uns , ce que 
d'auîres avoient imparfaitement, obscurément, 
et quelquefois infidèlement expliqué. Il est des ar- 
tistes qui sont en-même-lemps gens-de-lettres ; et 
nous en pourrions citer ', mais le nombre en seroit 
fort petit : la plupart de ceux qui exercent les arts 
mécaniques , ne les ont embrassés que par néces- 
sité , et n'opèrent que par instinct. A-peine , entre 
mille , en trouvc-l-on une douzaine en état de 
s'exprimer avec quelque clarté sur les instrumens 
qu'ils emploient et sur les ouvrages qu'ils fabri- 
quent. Nous avons vu des ouvriers qui travailloient 
depuis quarante années , sans rien connoître à 
leurs machines. Il nous a fallu exercer avec eux la 
fonction dont se glorifioit Socrate , la fonction pé- 
nible et délicate de faire accoucher les esprits , 
obstetrix onimorunu 

Mais il est des métiers si singuliers , et des ma- 
nœuvres si déliées , qu'à-moins de travailler soi- 
même , de mouvoir une machine de ses propres 
mains , et de voir l'ouvrage se former sous sei 
propres jeux , il est difficile d'en parler avec pré- 
cision. Il a donc fallu plusieurs fois se procurer les 
machines, les construire, mettre la main à l'œuvre, 
se rendre, pour ainsi dire , apprentif, et faire soi- 
même de mauvais ouvrages , pour apprendre aux 
autres comment on en a fait de bons. 

C'est ainsi que nous nous sommes convainciw 

/ 



DE L*ENCYCLOPÉr)IE. 25 

de rignorance dans laquelle on est. tuv la plupciit 
des objets de la vie , et de la nécessité de sortir de 
cette ignorance. C'est ainsi que nous nous soniniea 
mis en état de démontrer que l'homme de lettres 
qui sait le plus sa langue , ne connoît pas la 
vingtième partie des njots ; que , quoique chaque 
art ait la sienne , celte langue est encore bien im- 
parfaite j que c'est par rextrome habitude de 
converser les uns avec les autres , que les ouvriers 
s'entendent, et beaucoup plus par le retour des 
conjonctures que par l'usage des termes. Dans 
un atelier , c'est le moment qui parle , et non l'ar- 
tiste. 

Voici la méthode ([u'on a suivie pour chaque art. 
On a traité , i." de la matière , des lieux où elle 
se trouve, de la manière dont on la prépare, de ses 
bonnes et mauvaises qualités, de ses différentes 
espèces, des opérations par lesquelles on la fait 
, passer , soit avant de l'employer , soit en la mettant 
en œuvre. 

2," Des principaux ouvrages qu'on en fait , et de 
la manière de les faire. 

5.** On a donné le nom, la description, et la 
figure des outils et des machines , par pièces déta- 
chées , et par pièces assemblées , la coupe des 
moules et d'autres instrumens , dont il est à-pro- 
pos de connoître l'intérieur , leurs profils , etc. 

4.'' On a expliqué etreprésenlé la main-d'œuvre 
et les principales opérations, dans une ou plusieurs 



5-4 PROSPECTUS 

planches, -OÙ Ton voit tantôt les mains seules de 
l'artiste , tantôt Tarliste entier en action et travail- 
lant à l'ouvrage le plus important de son art. 

5.° On a recueilli et défini le plus exactement 
qu'il a élé possible les termes propres de l'art. 

M/VIS le peu d'habitude qu*on a d'écrire , et de 
lire les écrits sur l'art , rend les choses difficiles à 
expliquer d'une manière intelligible. De-là naît le 
besoin des fi^^^ures. On pourroit démontrer par 
mille cxempli s, qu'un Dictionnaire pur et simple 
delangue , quelque bien qu'il soit fait , ne peut se 
passer de figures, sans tomber dans des défitntions 
obscures ou vagues. Combien donc, à plus forte 
raison, ce secours ne nous étoit-il pas nécessaire ? 
Un coup-d'œil sur l'objet ou sur sa représentation 
en dit plus qu'une page de discours. 

On a envoyé des dessinateurs dans les ateliers. 
On a pris resc{uisse des machines et des outils. On 
n'a rien omis de ce qui pouvoit les montrer distinc- 
tement aux yeux. Dans le cas où une machine 
mérite des détails par l'importance de son usage 
et par la multitude de ses parties , on a passé du 
simple au composé. On a commencé par assembler, 
dans une première figure , autant d'élémens qu'on 
en pouvoit appercevoir sans confusion. Dans une 
seconde figure , on voit les mêmes élémens , avec 
quelques autres. C'est ainsi qu'on a formé succes- 
sivement la machine la plus compliquée , sans 



DE l' E N C Y C L O P é D I E. 25 

aucun embarras ni pour l'esprit ni pour les yeux. 
11 iaul quelquefois remonter de la connt)issance de 
l'ouvrage, à celle de la machine; et d'autres fois, 
descendre delà connoissance de la machine, à celle 
de l'ouvrage. On trouvera, à l'article art , des ré- 
flexions philosophiques sur les avantages de ces 
méthodes , et sur les occasions où il est à-propos 
de préférer l'une à l'autre. 

Il j a des notions qui sont communes à presque 
tous les hommes , et qu'ils ont dans l'esprit avec 
plus de clarté qu'elles n'en peuvent recevoir du 
discours. Il y a aussi des objets si familiers , qu'il 
seroit ridicule d'en faire des figures. Les arts eu 
oifrent d'autres si composés, qu'on les représente- 
roit inutilement : dans les deux premiers cas , nous 
avons supposé que le lecteur n'étoit pas entière- 
ment dénué de bon sens et d'expérience } et dans 
; le dernier , nous renvoyons à l'objet même. Il est 
i^ô: en tout un juste ^nilieu j et nous avons tâché de 
ne le pas man(juer ici. Un seul art , dont on vou- 
droit tout dire et tout représenter, fourniroit des 
volumes de discours et de planches. On ne fîniroit 
jamais, si l'on se proposoit de rendre en figures tous 
les états par lesquels passe un morceau de fer , 
avant que d'être transformé en aiguilles. Que le 
1 discours suive le procédé de l'artiste dans le der- 
pier détail ; à-Ia-bonne-heure. Quant aux figures , 
nous les avons restreintes aux mouvemens impor- 
tans de l'ouvrier , et aux seuls momens de l'opéra- 
PLiloso^îliie. S 



aG PROSPECTUS 

tion, qu'il est très-facile de peindre et très-difficile 
d*exp]iquer. Nous nous en sonirnes tenus aux cir- 
constances essentielles ; à celles dont la représen- 
tation , quand elle est bien faite , entraîne nécessai- 
rement la connoissance de celles qu'on ne voit pas. 
Nous n'avons pas voulu ressemj^ler à un homme 
qui feroil planter des guides à chaque pas dans une 
route , de crainte que les voyageurs ne s'en écar- 
tassent : il suffit qu'il y en ait par-tout où ils se- 
roient exposés à s'égarer. 

Au reste , c'est la main-d'œuvre qui fait l'artiste^ 
et ce n'est point dans les livres qu'on peut apprenr 
dre à manœuvrer. L'artiste rencontrera seulement, 
dans notre ouvrage, des vues qu'il n'eût peut-être 
jamais eues , et des observations qu'il n'eut faites 
qu'après plusieurs années de travail. Nous offrirons 
au lecteur studieux ce qu'il eût appris d'un artiste , 
en le voyant opérer pour satisfaire sa curiosité ; et 
à l'artiste, ce qu'il seroit à souhaiter qu'il apprît 
du philosophe , pour s'avancer à la perfection. 

Nous avons distribué , dans les sciences et dans 
les arts libéraux , les figures et les planches , selon 
Je même esprit, et avec la même économie que 
dans les arts mécaniques ; cependant nous n'avons 
pu réduire le nombre des unes et des autres , à 
moins de'six cents. Les deux volumes qu'elles for- 
meront , ne seront pas la partie la moins intéres- 
sante de l'ouvrage, par l'attention que nous aurons 
de placer , au verso d'une planche , l'explication 



DIE. CLJ 

de celle qui sera vis-à-vis , avec des renvois aux 
endroits du Dictionnaire , auxquels chaque figure 
sera relative. Un lecteur ouvre un volume de plan- 
ches ; il apperçoit une machine qui pique sa cu- 
riosité : c'est , si l'on veut , un moulin à poudre , 
à papier , à soie, à sucre , etc. Il lira vis-à-vis, 
fig. 5o , 5 1 ou 60 , etc. moulin à poudre , inouUii 
à sucre , moulin à papier , moulin à soie , etc. ^ 
il trouvera ensuite une explication succincte de 
ces machines, avec les renvois aux articles poudre, 
papier, sucre, soie, etc, 

La gravure répondra à la perfection des des- 
sins; et ri\)us espérons que les planches de notre 
Encyclopédie surpasseront celles du Dictionnaire 
anglois , autant en beauté qu'elles les surpassent 
en nombre. Chanibers a trente planches. L'an- 
cien projet en promettoit cent vingt ; et nous en 
donnerons six cents au-moins. Il n'est pas étonnant 
que la carrière se soit étendue sur nos pas. Elle est 
immense ) et nous ne nous flattons pas de l'avoir 
parcourue. 

Malgré les secours et les travaux , dont nous 
venons de rendre compte, nous déclarons sans 
peine , au nom de nos Collègues et au nôtre, qu'on 
nous trouvera toujours disposés à convenir de 
notre insuffisance , et à profiter des lumières qui 
nous seront comnmniquées. Nous les recevrons 
avec reconnoissance j et nous nous y conformerons 



^8 PROSPECTUS 

avec docilité; tant nous sommes persuadés que la 
pertection dernière d'une Encvclopédie est l'ou- 
vrage des siècles. Il a fallu des siècles pour com- 
mencer; il en faudra pour finir: mais A la vos- 

TÉRITÉyET A JL' ET RE QUI NE MEURT POINT, 

Nous aurons cependant la satisfaction inté- 
rieure de n'ayoir rien épargné pour réussir : une 
des preuves que nous en apporterons , c'est qu'il 
y a des parties dans les sciences et dans les arts , 
qu'on a refaites jusqu'à trois fois. Nous ne pouvons 
nous dispenser de dire , à l'honneur des libraires 
associés , qu'ils n'ont jamais refusé de se prêter à 
ce qui pouvoit contribuer à les perfectionner tou- 
tes. Il faut espérer que le concours d'un aussi grand 
nombre de circonstances , telles que les lumières 
de ceux qui ont travaillé à l'ouvrage , les secours 
des personnes qui s'y sont intéressées, et l'ému-î 
lation des éditeurs et libraires , produira quelque 
bon eôét. 

De tout ce qui précède , il s'ensuit que , dans 
l'ouvrage que nous annonçons , on a traité des 
sciences et des arts , de manière qu'on n'en sup- 
pose aucune connoissance préliminaire j qu'on y 
expose ce qu'il importe de savoir sur chaque ma- 
tière ; que les articles s'expliquent les uns par les 
autres ; et que , par conséquent, la uiiïiculté de la 
nomenclature n'embarrasse nulle part. D'où nous 
inférerons que cet ouvrage pourroit tenir Heu de 



DE l'encyclopédie. 5<J 

bibliothèque dans tous les genres , à un homme du 
monde ; et daiis tous les genres , excepté le sien , 
à un savant de profession j qu'il suppléera aux li- 
vres élémenlaires; qu'il développera les vrais prin- 
cipes des choses ; qu'il en marquera les rapports } 
qu'il contribuera à la certiludç et au progrès des 
connoissanees humaines; et qu'en multipliant le 
nombre des vrais savans , des artistes distingués , 
et des amateurs éclairés , il répandra dans la so- 
ciété de nouveaux avantages. 

SYSTÈME 

i)ES CONNOISSANCES HUMAINES. 

Les êtres phj'siques agissent sur les sens. Los 
impressions de ces êtres en excitent les perception» 
dans l'entendement. L'entendement ne s'occupe de 
ses perceptions que de trois façons , selon ses trois 
facultés principales , la mémoire , la raison , l'ima- 
gination. Ou l'entendement fait un dénombrement 
pur et simple de ses perceptions par la mémoire ,• 
ou il les exauiine , les compare et les digère par la 
raison ; ou il se plaît à les imiter et à les contre- 
faire par l'imagination. D'où résulte une distribu- 
tion générale de la connoissance humaine , qui pa- 
roît assez bien fondée ; en histoire , qui se rapporte 
a la mémoire ; en philosophie , qui émane de la 
raison} et en poésie , qui naît de V imagination. 



OO PROSPECTUS 

MÉMOIRE, d'où HISTOIRE. 

L'HISTOIRE est desfaùsj et les faits sont ou de 
DieUj ou àe Vhomme j ou de la nature. Les fait» 
qui sont de Dieu , appartiennent à l'Histoire sacrée j 
les faits qui sont de l'homme, appartienent à l'^f/j- 
toire cifiile j et les faits qui sont de la nature, s« 
rapportent à V Histoire naturelle. 

HISTOIRE, 

I. SACRÉE. IL CIVILE. IIL NATURELLE. 

I. L'Histoire sacrée se distribue en Histoire 
sacrée ou ecclésiastique proprement dite , où l'évé- 
nement a piécédé le récit 3 et en Histoire des pro" 
phéties j où le récit a précédé l'événement. 

II. L'Histoire civile, cette branche de l'His- 
toire universelle, cujus yidtiexempîa majorum , 3>7- 
cissiiudines r§rum , Jundamenia prudentiœ ciçilis , 
Jiominum denicju0 nomen etjama commissa sufit ^ se 
distribue suivant ses objets en Histoire ciçile pro^ 
premeni dite ^ et eiî Histoire littéraire. 

Les sciences sont l'ouvrage de la réflexion et de 
la lumière naturelle des hommes. Le chancelier Ba- 
con a donc raison de dire, dans son admirable ou- 
rrage de d/gnitate et augmenta Scientiarum , qt e 
l'histoire du monde , sans l'histoire des savans , c'est 
la statue de Poliphème à qui on a arraché l'œil. 

1/ Histoire ciçile proprement dite, peut se sous- 
diviser en Mémoires ^ en antiquités , et en Histoire 
tompIète.S^'û est yrai que l'Histoire soit la peinture 
des temps passés j lei antiquités ea sont des dessins 



DE LENCYCLOPEDJE. Ol 

presque toujours eadotnmagés ; et Y Flisioire com^ 
pléle y un tableau dont les Mémoires sont des études. 

III. La distribution de l*Hi£Toire naturelle 
est donnée par la difi'érence des Jaùs de la nature; 
.et la difiérence des faits de la nature , par la diffé- 
rence des é/a/s de la nature. Ou la nature est uni- 
forme et suit un cours réglé , tel qu'on le remarque 
généralement dans les corps célestes ^ les animaux, 
les végétaux , etc. ; ou elle semble forcée et dérangée 
de sou cours ordinaire , comme dans les monstres ; 
ou elle est contrainte et pliée à différens usages , 
comme dans les arts. La nature fait tout, ou dans 
son cours ordinaire et réglé y ou dans sts écarts y ou 
dans son emploi, Uniformilé de la nature , première 
paitie d'Histoire naturelle. Erreurs on Ecarts de la 
nature j seconde partie d'Histoire naturelle. Usages 
de la nature j troisième partie d'Histoire naturelle* 
11 est inutile de s'étendre sur les avantages dô 
V Histoire de la nature uniforme. Mais, si l'on nous 
demande à quoi peut servir V Histoire dt la nature 
monstrueuse , nous répondrons , h passer des prodiges 
de ses écarts aux merveilles de Van ; k l'égarer en- 
core, ou à la remettre dans son chemin ; et sur-tout 
h corriger la témérité des propositions générales , ut 
axiomatum oorrigalar inicjultas. 

Quant à l'Histoire de la nature pliée à d'ifférens 
usages y on en pourroit faire une branche de PHis- 
toire civile ; car l'art en général est l'industrie de 
l'homme appliquée par ses besoins ou par son luxe , 
aux productions de la nature. Quoi qu'il en soit , 
cette application ne se fait qu'en deux manières , ou 
en rapprochant , ou en éloignant les corps naturels. 
L'homme peut quelque chose ou ne peut rien, seloa 



52 PROSPECTUS 

que le rapprochement ou l'éloignement des corps na- 
turels est ou n'est pas possible. 

Ta' Histoire de la nature uniforme se distribue, sui- 
vant ses principaux objets, en Histoire céleste , ou 
àes astres , de leurs mouçemens ^ apparences sensilleSy 
etc., sans en expliquer la cause par des systèmes ^ 
d s hypothèses, etc.; il ne s'agit ici que de phéno- 
mènes purs. En Histoire des météores , comme vents ^ 
pluies y tempêtes, tonnerres ^ aurores boréales, etc. 
En Histoire de la terre et de la mer, ou Aq& mon-^ 
tagnes ^ àesjleuçes , des rivières , des courons , du 
Jiux et rejiux y des salles ^ des terres^ des forêts , 
des îles, àes^gures des cantine ns , etc. En Histoire 
des minéraux f en Hiitoîre des végétaux , et en His" 
toire des animaux. D'où résulte une Histoire des élé- 
mens y de la naturg apparente , des effets sensibles ^ 
des mouçemens f etc. j àvijeu, de Vair , de lo. terre ^ 
et de Veau. 

JL'Histoire de la nature monstrueuse doit suivre la 
même division. La nature peut opérer des prodiges 
dans les cieux , dans les régions de Pair , sur la sur- 
face de la terre , dans ses entrailles , au fond des 
naers , etc. , en tout et par-tout. 

L'Histoire de la nature employée est aussi étendue , 
que les différens usages que les hommes font de ses 
.productions dans les arts, les métiers et les manufac- 
tures^ Il n'y a aucun effet de l'industrie de l'homme, 
. qu'on ne puisse rappeler à quelque production de la 
nature. On rappellera au travail et à l'emploi de l'or 
et de l'argent, les arts du monnoyeur , du batteur 
d'or, àxi Jileur d'or, du tireur d'or, du planeur f 
etc. ; au travail et à l'emploi des pierres précieuses, 
les arts du lapidaire , du diamantaire , du joaillier ^ 



ï) E 1. E N C Y C L O P É r> I Ê. )') 

du graçeur en pierres yines ^ etc.; au travail et à 
l'emploi du fer, les grosses Jorges , la serrurerie , la 
taillanderie f V armurerie , Varquehuserie , laoouicî-' 
ïerie , etc. ; au travail et à l'emploi du verre , la 
verrerie ^ les glaces , l'art du rniroi/ier ^ du ritricr^ 
etc. ; au travail et à l'emploi des peaux, les arts de 
chamois eur y faneur, peaussier, elc, ; au travail et k 
l'emploi de la laine et de la sole , sou tirage , son 
moulinage y les arls de drapiers, passementiers , ga-» 
lonniers , loutonniers y out>riers en velours ^ satins y 
damas , étoffes brochées y lustrines , etc.; au travail 
et à l'emploi de la terre , la poterie de terre y la 
Jaj-ence, la porcelaine , etc.; au travail et à l'emploi 
de la pierre , la partie mécanicpe de V architecte , 
du sculpteur, du stuccateur , etc.; au travail et à 
l'emploi des bois , la menuiserie , la charpenterie j 
la marquette rie y la talletterie , etc. j et ainsi de toutes 
les autres matières, et de tous les autres arts, qui 
Sont au nombre déplus de deux cent cinc^uaute. Ou 
a vu , dans le corps de ce projet , comment nous nous 
sommes proposé de traiter de chacun. 

Voilà tout VHistoricjue de la connoîssance hu- 
maine ; ce qu'il en faut rapporter à la mémoire; et 
ce qui doit être la matière première du philosophe. 

RAISON, d'où PHILOSOPHIE. 

La philosophie , ou la portion de la connoîs- 
sance humaine qu'il faut rapporter à la raison, 
est très-étendue. II n'est presqu'aucun objet ap— 
perçu par les sens , dont la réflexion n'ait fait une 
science. Mais, dans la multitude de ces objets, il 
y eu a quelques-uns qui se font remarquer par 



j4 t> n o s ^ e c t u s 

leur iniportauce , qidbus abscinditur fînitum , et 
auxquels on peut rapporter toutes les sciences. Ces 
chefs sont Dieu^ à la connoissance duquel l'homme 
s'est élevé par la réflexion sur l'histoire naturelle 
et sur l'Histoire sacrée ) Vîiominc , qui est sur de 
son existence par conscience ou sens interne j la 
nature , dont l'honime a appris l'histoire par l'u- 
sage de ses sens extérieurs. Dieu , VJioimne et la 
nature , nous fourniront donc une distribution gé- 
nérale de la philosophie ou de la science ( car ces 
mots sont sj^nonjnies ) ; et la philosophie oa 
science, sera science de Dieu, science de rhorhine, 
et science de la nature, 

PHILOSOPHIE, ou SCIENCE. 

I. SCIENCE DE DIEU. II. SCIENCE DE 
L'HOMME. III. SCIENCE DE LA NATURE. 

I. Science de Dteu. L'Histoire sacrée et l'His- 
toire de la nature , ou plutôt la réflexion sur ces 
Histoires , nous a conduits à la connoissance de Dieu. 
Mais le progrès naturel de l'esprit humain est c!e 
s'élever des individus aux esp^ces , des espèces aux 
genres, des genres prochains aux genres éloignés: 
et de former à chaque pas une science ; ou du-moins 
d'ajouter une branche nouvelle à quelque science 
d('jh formée : ainsi, la notion d'une intelligence in- 
créée , infinie , e/n. ^ que nous rencontrons dans la 
nature , et que l'Histoire sacrée nous annonce ; et 
«elle d'une intelligence créée , finie et unie à ua 



I> Ë 1. E N c y C L O P É D r £. . 55 

corps que nous appercevons daas l'Lorame , et que 
nous supposons dans la brute , nous ont conduits à 
la notion d'une intell'gence créée , finie , qui n'au- 
roit point de corps ; et de-lh , à la notion générale 
de l'esprit. Nous avons donc eu , dans un ordre ren- 
versé , la science de l'esprit, ou la •pneumalolngie ^ 
ou cequ'on appelle commucéinenf métafhy;,ic.iie -par- 
ticulière : et cette science s'est di^ribuée en scier.ce 
de Dieu , ou théologie naturelle , qu'il a plii à Dieir 
de rectifier et de sanctifier par la révélation ; d'où 
religiov et théologie proprernent dite ; d'où , par abus, 
superstition. En doctrine des esprits lien et malfai- 
sans , ou des at^ges et des démons; d'où dii>ination y 
et la cliituëre de la magie noire. En science de l'âme , 
qu'on a soiis-divisée en science de Vame raisonnallcg 
»et en science de l'atne sensîti^e ou des lêtes. 

II. Science de l'homme. La distribislion de la 
science de l'homme nous est donnée par celle de ses 
facultés. Les facultés principalsa de l'homnae , sont 
Ventendement et la volonté $ l'entendement , qu'il 
faut diriger à la vérité ; la volonté, qu'il faut plifr 
à la vertu. L'un est le but de la logique j l'autre est 
celui de la morale» 

La lOGlQ^UE peut se distribuer en art de penser, 
en art de retenir ses pemées , et en art de les com-^ 
mun/quer. 

"L'art de penser a autant de branches, que l'en- 
tendement a d'opérations principales. Mais on dis- 
tingue dans l'entendement quatre opérations prin- 
cipales ; V appréhension y le jugement , le raisonne-» 
ment , et la méthode. On peut rapporter à l'appré— 
hen.Hon , la doctrine des idées ou perceptions j au 
jugement , celle des propositions ; au raisonnement et 
À la méthode , celle de Viuduction et de la déinons-m 



56 PROSPECTUS 

îralîon. Mais dans la démonstration , ou l'on remonté 
de la chose à démontrer aux premiers principes, ou 
l'on descend des premiers principes à la cliose à dé- 
montrer : d'oji naîssent Vanalyse et la synthèse. 

li'art de retenir a deux brauches^ la science de l<x 
inémoire même , et la science des sujjj)lé?nens de la 
mémoire. La mémoire que nous ayons considérée 
d'abord comme une faculté purement passive , et que 
nous considérons ici comme une puissance active que 
la raison peut perfectionner, est ou naturelle ^ ou 
artificielle, La mémoire naturelle est une afiection 
des organes; V arlificielle\Q,QX\.s,\^\Q dans la -prénotion 
et dans Vemllême : la prénotion , sans laquelle rien 
en particulier n'est présent à l'esprit ; Vemllême ^ 
par lequel l'imagination est appelée au secours df 
la mémoire. 

Les repré'^entaiions artificielles sont le supplément 
de la mémoire. JJ écriture est une de ces représen- 
tations : mais on se sert, en écrivant, ou des carac- 
tères couraiis ^ ou de caractères particuliers. On ap« 
pelle la collection des premiers , Valphabet j les 
antres se nomment chiffres : d'où naîssent les art« 
de lire y à' écrire ^ de déchiffrer^ et la science d« 
V orthographe, 

Tj'art de transmettre se distribue en science de î 'ins* 
irument du discours ^ et en science des qualités du 
discours. \j^ science de l'instrument du discours s'ap- 
pelle ^ramwaz'r^. La science des qualités du discours, 
rhéloriijue, 

La grammaire se distribue en sdience de signes^ 
de la prononciation , de la construction , et de la syn* 
/axe. Les signes sont les sons articulés; la pronon-» 
dation ou prosodie , l'art de les articuler; la syntaxe, 
l'art de les appliquer aux dijfférentes vues de l'esprit j 



BE l'encyclopédie. 57 

et la construction y la connoissance de l'ordre qu'ils 
doivent avoir dans le discours, fondé sur l'usage ou 
sur la réflexion. Mais il y a d'autres signes de la 
pensée que les sons articules : savoir, le geste et;le3 
caractères. Les caractères sont ou idéaux , ou /iiV- 
rog Ijp/iicjue s , ou héraldiques. Idéaux , tels que ce u? 
des Indiens, qui marquent chacun une idée, et qu'il 
faut par conséquent multiplier autant qu'il y a 
d'êlres réels, Hiéroglyphùnies ^ qui sont l'écriture 
du monde dans son entauce. iï'e/û/<//^Ke^, qui forment 
ce que nous appelons la science du blason. 

C'est aussi h. Vart de transmettre , qu'il faut rap- 
porter la critique, la pcedagogique et la philologie, 
Ijdi critique , qui restitue dans les auteurs les endroits 
corrompus, donne des éditions, etc. La pcedagogique y 
qui traite du choix des études, et de la manière d'en- 
seigner. La philologie , qui s'occupç de la connois-? 
sance de la littérature universelle. 

C'est à Vart d'embellir le discours , qu'il faut rap- 
porfer la versijication , ou le mécanique de la poésie. 
Nous omettrons la distribution de la rhétorique dans 
ses différentes parties, parce qu'il n'en découle ni 
science ni art j si ce n'est peut-être la pavtomime ^ 
du geste ; et du geste et de la voix, la déclamation. 

JLA M ORA 1 E , dont nous avons fait la seconde 
pariie de la science de Vhomjne , est ou générale eu 
particulière. Celle-ci se distribue en jurisprudence 
naturelle , économique et politique. La jurisprudence 
naturelle est la science des devoirs de l'homme seul , 
dont un des principaux est de se conserver; d'où 
naît l'architecture ciçile , qui n'étoit dans son ori- 
gine que l'art de se garantir des injures des élé- 
mens (*): V économique , la science des devoirs de 

C* ) Oa ue peut nier cpe les arciitectiires oiTilo et naTa^o, 



53 PROSPECTUS 

rhotnme en famille ; la politique ^ celle des devoirs 
de l'iiomme en société. Mais la morale seroit iucom- 
plble , si ces traités n'étoient })récédés de celui de la 
réalité du lien et du mal moral: de la nécesnié de 
remplir ses devoirs ; d'être lov ^ juste ^ vertueux , etc. j 
c'est l'objet de la morale générais. 

Si l'on consîdère.tjue les sociétés ne sont pas moins 
oLligées d'être vertueuses que les particuliers, on 
verrn naitre les devoirs des sociétés , qu'on pourroit 
appeler jurisprudence vaiuvelle d'une société ; éco" 
nomique d'une société , d'où architecture naçale (" i ) , 
commerce intérieur ^ extérieur ^ de terre et de mer; 
et politique d'une société. L'art de se défendre , de 
s'étendre , etc. , est la branche de la politique qui a 
donné naissance à Vart militaire (a) , dont la tactique 
ou l'art de camper, de ranger les armées en ba- 
tailles, etc. , V architecture militaire ou les fortifica- 
tions , et la pyrotechnie militaire (3) ou Vart d'ap" 
pliquer le Jeu aux usages de la guerre , sont des sous- 
divisions. 

m. Science de la nature. Nous distribuerons 
la science de la nature en physique , mathématique , 
et métaphysique générale. Nous tenons encore cette 
distribution de la réflexion et de notre penchant à 
généraliser. Nous avons pris , par les sens , la con- 
noissance des individus réels j soleil ^ lune ^ sirius y 



l'art militair» > etc. , ne soient ici placés à leur origine ; mais 
rien n'empêche le lecteur de renvoyer ces parties à la bi'anche 
des mathématiques qui traite de leurs principes, s'il lo juge à 
propos. 
(O Voyez la note ci-dessus, pag. 67 et 38. 

(2) Ib ibid. 

(3) Id. ibid. 



DE l'encyclopédie. 59 

etc., astres; air ^ Jeu , terre , eau , etc. , élémens; 
pluies y neiges ^ grêle s , tovverres, etc., météores; et 
ainsi du reste dé l'Histoire naturelie. Nous avons pris 
en-même-temps la connoissance des abstraits , coU'- 
leur, son, saçvnr ^ odeur , densité , rareté , chaleur\y 
froid , mollesse , dureté ^Jluidité , solidité, raideur y 
élasticité , pesanteur, légèreté , eic, figure , distance ^ 
mouçement, repos , durée, étendue , quantité j impé- 
nétrabilité , existence , possibilité. 

Nous avons vu par k réflexion, (jue , de ces abstraits, 

les uns convenoient à tous les individus réels , comme 

possibilité f ordre d'existence , de coexistence , etc.; 

impénétrahiiiléy quantité , etc. y et nous en avons fait 

les sciences q^u'on appelle métaphysique générale , ou 

ontologie, ou science de l'être en général ^ et wa- 

thématiqucs, assignant pour objet à l'ontologie , VItU" 

pénéttalilité , V existence , V étendue , la possibilité , 

etc. , considérées par rapport à leur nature ; et la 

(Ç'uan/î/e seule, aux mat/iématiques, Quamt aux autres 

abstraits qui ne conviennent qu'à une certaine coU 

lection d'individus, ils ont constitué la science qu*on 

appelle physique. 

Mais ces derniers abstraits,, objet de la physique, 
pouvoient être considérés, ou seuls et indépendam- 
ment des individus réels qui nous en ont donné l'idée ; 
ou dans ces individus réels ; et cette nouvelle vue de 
la réflexion a distribué la physique en physique gé- 
nérale , et en physique particulière. 

Pareillement , la quantité , objet des mathéma-m 
tiques , pouvoit être considérée, ou seule et indé- 
pendamment des individus réels , et des individus 
abstraits dont on en teuoit la connoissance; ou dans 
ces individus réels et abstraits, ou dans leurs elle ta 
yccbereUés d'après des causes réelles ou supposées: 



40 PROSPECTUS 

et cette seconde vue de la réflexion a distribué lef 
mathématiques ea mathématiques pures, mathéma-» 
tiques mixtes , physicc-mathématiques. 

La quantité abstraite, objet des mathématic[ues 
pures, est ou vombrable , ou étendue, La quantité 
(xhstraite nombrahle est devenue l'objet de Vartih'* 
m é tique j et la quantité abstraite étendue , celui de 
la géométrie. 

Li' arithmétique se distribue en arithmétique numé-, 
rique ou par chiffres , et en algèbre ou arithmétique 
universelle, par lettres , qui n'est autre cLose c^ue le 
calcul des grandeurs eu général, et dont les opéra-^ 
tions ne sont proprement que des opérations arith- 
méticfues indiquées d'une manière abrégée : car , à 
parler exactement , il n'y a calcul que de nombres. 

\J algèbre est élémentaire ovi if^/initésimale , selon 
la nature des quantités auxquelles on rapplique. L'i/z- 
Jinitésimale est ou différentielle ou intégrale : dif- 
Jércntielle, quand il s'agit de descendre de l'expres- 
sion d'une quantité finie , ou considérée comme telle, 
à l'expression de son accroissement , ou de sa dimi- 
nution instantanée ; intégrale , quand il s'agit de re- 
jnonter de cette expression à la quantité finie même. 
Is géométrie , ou a pour objet les propriétés du 
cercle et de la ligne droite , ou embrasse dans ses 
spéculations, toutes sortes de courbes ; ce qui la dis- 
tribue en élémentaire , et en transcendante. 

Les mathématiques mix/eo ont autant de divisions 
et de sous-divisions , qu'il y a d'êtres réels dans le -^ 
quels la quantité peut être considérée. La quantité 
considérée dans les corps en tant que mobiles, et 
tendans à se mouvoir ^ est l'objet de la mécanique, 
La mécanique a deux branches , la statique et la dj- 
Vfirnique. Lu statique a pour objet la quantité cpri- 



»B L'iNCYCLOPéDIE. 4' 

sidérée dans les corps en équilibre, et tendans seu- 
leuient à se mouvoir. La âjnamicjue a pour objet la 
ç«a/j/iV/ considérée dans les corps actuellement mus. 
La s/anque et la djnamicjue ont chacune deux parties. 
I.a sta/ique se distribue en statique proprement ditef 
qui a pour objet la ^'«a/j/ïV/ considérée dans les corps 
solides en équilibre, et lendans seulement à se mou- 
voir ; et en hydrostatique , qui a pour objet la quau" 
iité considérée dans les corps fluides en équilibre, 
et tendans seulement à se mouvoir. La dynamique 
se distribue en dynamique proprement dite , qui a 
pour objet \aquantité considérée dans les corps so- 
lides actuellement mus ; et eu hydrodynamique , qui 
a pour objet la quantité cousidérée dans les corps 
fluides actuellement mus. Mais si l'on considère la 
quantité dans les eaux actuellement mues, Vhydro-» 
dynamique prend alors le nom à*?iydraulique. On 
pourroit rapporter la naçigation h l'hydrodynamiquej 
et la ballistique ou le jet des bombes, à la mécanique, 

La quantité considérée dans les mouvemens des 
corps célestes donne Vastronomie géométrique : à.* oh 
la cosmographie ou description de l'uniçcrs , qui se 
oîvise en uranographie ou description du ciel, en 
hydrographie ou description des eaux, et en géo- 
graphie : d'où encore la chronologie , et la gnomo'» 
nique ou Vart de construire des cadrans. 

La quantité , considérée dans la lumière , donne Vop-» 
tique ; et la quantité considérée dans le mouvement 
de la lumière , les différentes brandies d'optique. 
Lumière mue en ligne directe , optique proprement 
dite j' lumière réfléchie dans un seul et même lieu, 
catoptrique j lumière rompue en passant d'un milieu 
dans un autre , dioptrique. G'e«t h l'optique qu'il faiU 
lapporter la pçrspcotiyç^ 



4^ PROSPECTUS 

La quantité, considérée dans le son, dans sa véhé- 
mence, son mouvement, ses dégrés , aes réflexions, 
sa vitesse , ete. donne Vaooustique, 

ha quantité , considérée dans l'air, sa pesanteur, 
son mouvement, sa condensation, sa raréfaction, etc, 
donne la pneumatique- 

La quantité y considérée dans la possibilité des évé- 
Xiemens , donne l'art de conjecturer , d'où naît l'a- 
naljse des jeux de hasard. 

L'objet des sciences mathématiques étant purement 
intellectuel, il ne faut pas s'étonner de l'exactitude 
de ses divisions. 

La physique particulière doit suivre la même dis- 
tribution que l'Histoire naturelle. De l'Histoire, 
prise par les sens, des astres , de leurs mouçemens^ 
apparences sensibles , etc., la réflexion a passé à la 
recherche de leur origine , des causes de leurs phé- 
nomènes , etc. , et a produit la science qu'on appelle 
astronomie physique , h laquelle il faut rapporter la 
science de leurs influences j qu'on nomme astrologie; 
d'où Vastroltgie physique , et la chimbre de Vastro* 
îogîe judiciaire. De l'Histoire , prise par les sens • 
des vents, des pluies, grêles, tonnerres, etc. ,1a ré- 
flexion a passé à la recherche de leurs origines, 
causes, efî"ets , etc., et a produit la science qu'oa 
appelle météorologie. 

De l'Histoire , prise par les sens, de la mer, delà 
terre , des^/leuçes , des nçîères , des montagnes , des 
^ux et rejlux , etc. , la réflexion a passé à la recherche 
de leurs causes, origines, etc*, et a donné lieu à 
)a cosmologie on science de l'uniçers , qui se distribue 
en uranologie ou science du ciel , en aérologie on 
science de l'air, en géologie ou science de? conti-m 

nçns^ et ÇA hydroîogiQ ou science dçs eaux. De VUU-* 



DE t. * E N e Y C L O P É 1) I E. ^5 

foire des mines, prise par lès sens, la réflexion a 
passé à la recherche de leur formation , travail, etc. , 
et a donné lieu à la science (ju'on nomme minera" 
logie. De l'Histoire des plan/es , prise par les sens, 
la réflexion a passé à la recherche de leur économie, 
propagation , culture., végétation , e/c. , et a engen- 
dré la botanique f dont V agriculture et le jardinage 
sont deux branches. 

De l'Histoire des animaux, prise parles sens, 
la réflexion a passé à la recherche de leur conser- 
vation , propagation , usage , organisation , etc. , et 
a produit la science qu'on nomme zoologie y d'où 
sont émanés la rnédecine , la vétérinaire , et le ma-- 
nège ; la chasse ^ la pêche f et la fauconrerie ; Va- 
vatomie simple et comparée. La médecine ( suivant 
la division de Boerhaave ) ou s'occupe de Técono- 
mie du corps humain ,et raisonne son anatomie , d'où 
naît la physiologie ; ou s'occupe de la manière de 
le garantir des maladies, et s'appelle hygiène, ou 
considère le corps malade , et traite des causes , des 
différences et des symptômes des xi'aladies , et s'ap- 
pelle jca/y^o/o^/e; ou a pour objet les signes de la vie, 
de la santé , et dfs maladies , leur diagnostic et pro- 
gnos:ic, et prend le nom de séméi.tiqiie ; ou enseigne 
l'art de guérir, et se sous-divise en diète, phar- 
macie et chirurgie , les trois branches de la théra^- 
■peutique. 

"L'hygiène peut se considérer relativement à îa 
santé du corps, à sa beauté, et k sq^ Jnrces ; et se 
sous-diviser en hygiène proprement dite , en cosmé" 
tique, et en athlétique. La ca.'7??e7i^we donnera l'or- 
thopédie , ou V art de procurer aux membre^ une belle 
conformation ; et VaihléiiquQ donnera la gymnastique 
çu l'art de les exercçr* 



44 PROSPECTUS 

De la connoissance expérimentale , ou de rfli^toire^ 
prise par les sens , des qualités extérieures , sensibles , 
apparentes , etc. , des corps natur^/s , la réflexion 
nous a conduits à la recherche artilicielle de leurs 
propriétés intérieures et occultes j et cet art s'est 
appelé chimie. La chimie est imitatrice et rivale de 
la nature : son objet est prestjue ëuss^i étendu que ce- 
lui de la nature mvme: je dirois presque que cette 
partie de la phjsicjue est , entre les autres , ce que la 
poésie est entre les autres genres de littérature: ou 
elle décompose les êtres ; ou elle les réçiçifie ; ou elle 
les transforme y etc. La chimie a donné naissance k 
Valchimie , et à la magie naturelle. La métallurgie 
ou l'art de traiter les métaux en grand , est une 
branche importante de la chimie. On peut encora 
rapporter à cet art la teinture, 

La nature a ses écarts / et la raison, ses abus. Noua 
avons rapporté les monstres aux écarts de la nature ; 
et c'est à l'abus de la raison qu'il faut rapporter 
toutes les sciences et tous les arts qui ne montrent 
que l'avidité , la méchanceté , la superstition de 
l'homme, qui le déshonorent. 

Voilà tout le philosophique àQ la connoissance hu-» 
>naine , et ce qu'il en faut rapporter à la raison. 

IMAGINATION, d'où POÉSIE. 

L'histoire a potir objet les individus circonscrits 
par le temps et par les lieux ; et la poésie , les in- 
dividus imaginés à l'imitation des êtres historiques. 
Il ne seroit donc pas étonnant que la poésie suivît 
une des distributions de l'histoire. Mais les difFé-. 
ïcns genres de poésie , et h différence de ses sujet! 



ijE l'encyclopédïe. 4^ 
nous en offrent deux distributions très - naturelles. 
Ou le sujet d'un poème est sacré ^ ou il est pro^ 
fane : ou le poète raconte des choses passées , ou 
il les rend présentes , en les mettant en action ; ou 
il donne du corps à des êtres abstraits et intellec- 
tuels. La première de ces poésies sera narrative : 
la seconde, drainatique :\?\. troisième , parabolkjue* 
Vtepoëme épique , le madrigal y Vépigraimne, etcf 
sont ordinairement de poésie narrative ; la tra^ 
gédie , la comédie , V opéra , Véglogue , etc, , do 
poésie dramatique ; et les allégories , etc , de 
poésie parabolique, 

POÉSIE 

1. NARRATIVE. IL DRAMATIQUE. 
II J. PARABOLIQUE. 

Nous n'entendons ici, par poésie , que ceqii;est 
fiction. Comme il peut y avoir versification sans poé- 
sie, et poésie sans versification, nous avons cru devoir 
regarder la versijication comme une qualité du style, 
et la renvoyer à l'art oratoire. En revanche , nous 
rapporterons la musique ^ la peinture , la sculpture , 
la ^m^«re , etc. j à la poésie; car il n'est pas moins 
vrai de dire du peintre , qu'il est un poëte , que du 
poëte , qu'il est un peintre; et du sculpteur ou gra- 
veur, qu'il est un peintre en relief ou en creux, 
que du musicien , qu'il est un peintre par les sons. 
Le poëte', le musicien , le peintre, le sculpteur, le 
graveur, çtc, imitçat ou coDtrefgnt la nature ; m^is 



4(î ^nOSPECTUS 

l'un emplolo le discours 'j l'autre, les couleurs; Te 
troxsiënie , le in arbre , Vaiiain , etc ; et le dernier, 
Yhstruinent ou la voix. La musique est théorique ou 
pratique, instruiyjeniale ou vocale. 

La poé-ue a ses monstres , comme la nature ; il 
faut mettre de ce nombre toutes les productions de 
l'imagination déréglée ; et il peut y avoir de ces 
productions en tous genres. 

Voila tonle la partie poétique de la connoissaaca 
humaine ; ce cpi'on en peut rapporter à Vimagina" 
tlon , et la fin de notre distribution généalogique 
( ou si l'on veut mappemonde ) des scieuces et des 
arts , que nous craindrions peut - être d'avoir trop 
détaillée , s'il n'étoit de la dernière importance de 
bien connoitre nous-mêmes, et d'exposer clairement 
aux autres l'objet d'une ENCYCLOPÉDIE. 

Mais une considération que nous ne pouvons 
trop rappeler , c'est que le nombre des systèmes 
possibles de la connoissance humaine , est aussi 
grand que le nombre des esprits; et qu'il n'y a cer- 
tainement que le système qui existe de l'entende- 
ment divin , d'où l'arbitraire soit exclu. Nous avons 
, rapporté les architectures civile, navale et mili- 
taire à leur origine : mais on pouvoit également 
bien les rapporter à la partie des mathématiques, 
qui traite de leurs principes j peut-être même à la 
branche de l'histoire naturelle , qui embrasse tous 
lés usages des productions de la nature ^ ou ren- 
voyer la pyrotechnie à la chimie ; ou associer l'ar- 
chitecture à la peinture, à la sculpture, etc. Cett« 



CE L ' E N C Y C L r î' D T f . /ff 

distiibulion eût été plus ordinaîic: mais le tlian- 
celier Bacon n'a pas cru que ce fui une raison pour 
la suivre j et nous l'avons imité dans celle occasion, 
et dans beaucoup d'autres , toules les fois , en un 
mot , que l'histoire ne nous instruisant point de la 
naissance d'une science ou d'un art, elle nous lais- 
soit la liberté de nous en rapporter à des conjec- 
tures philosophiques. Il y a sans-doute un sjsténic 
de la connoissance humaine , qui est le plus clair , 
le mieux lié , et le plus méthodique : l'avons-nous 
rencontré ? c'est ce que nous n'avons pas la pré- 
somption de croire. Aussi , nous demanderons seu- 
lement , qu'avant que de rien décider de celui que 
nous avons préféré , on se donne la peine de l'exa- 
miner et de l'entendre. L'objet est ici d'une telle 
étendue , que nous serions en droit de récuser 
pour juges ceux qui se croiroient suffisamment ins- 
truits par un coup-d'œil jeté rapidement ou sur la 
fi^re de notre système , ou sur ^exposition que 
nous venons d'en faire. Au reste , nous avons mieux 
aimé ajouter à notre projet ces deux morceaux qui 
forment un tableau sur lequel le lecteur est en état 
de connoître l'ordonnance de l'ouvrage entier , que 
de lui communiquer des articles qui ne lui auroient 
donné qu'une idée très-imparfaite de quelques- 
unes de ses parties. Si l'on nous objecte que l'ordre 
alphabétique détruira la liaison de notre système 
de la connoissance humaine , nous répondrons qu« 



48 PROSPECTUS, eCCé 

cette liaison consistant moins dans Tarrangement 
des matières que dans les rapports qu'elles ont 
entre elles, rien ne peut l'anéantir j et que nous 
a irons soin de la rendre sensible par la disposition 
des matières dans chaque article, et par l'exacti-' 
lude et la fréquence des renvois. 



SUR LE PROJET 

D'UNE 

ENCYCLOPÉDIE, 

O 13 

DicTioisNAiRE universel et raisonné de la conuoisr 
sance humaine , sur sa possibilité , sa fin , etcr 



Tlillosophîe. 



SUR LE PROJET 

D'UNE 

ENCYCLOPÉDIE. 



1 i E mot Encyclopédie signifie enchaînement 
des sciences {*)* En effet , le but d'une Encyclo- 
■pédie est de rassembler les connoissances éparses 
sur la surface de la terre ; d'en exposer le sjstenie 
général aux hommes avec qui nous vivons; et de 
le transmettre aux honmies qui viendront après 
nous, afin que les travaux des siècles passés ji'ayent 
pas été des travaux inutiles pour les siècles qui 
succéderont ; que nos neveu^x , devenant plus ins- 
truits , deviennent en-méme-temps plus vertueux 
et plus heureux; et que nous ne mourions pas , sans 
avoir bien mérité du genre humain. 

Il eût été difficile de se proposer un objet plus 
étendu que celui de traiter de tout ce qui a rap- 
port à la curiosité de l'homme , à ses devoirs, à 
ses besoins et à ses plaisirs. Aussi, quelques 
personnes accoutumées à juger de la possibilité 

C*) Voyez la note de la page l.ère du Prospectus. 



5a SUR LE PROJET 

d'une entreprise , sur le peu de ressources qu'elles 
apperçoivent en elies-iiiémes , ont prononcé que 
jamais nous n'achèverions la nôtre. V. le Dicfion- 
naire de Trévoux , dernière édition , au mot 
Encyclopédie. Elles n'entendront de nous , pour 
toute réponse , que c<5t endroit du chancclieif 
Bacon , qui semble leur être particulièrement 
adressé. De impossibilitate ità statuo ^ ea omnia 
possibilia et prœstabilia esse censenda, quœ ah 
aliquihusperficipossunt , licct non à quibusvis ; 
et quœ à inultis conjunctini , Ucetnon ab uno ; et 
quœ in successione sœculorum , licet non eodem 
œvo ; et denique qnçe inuliorum €urd et sumptu , 
licet non opibus et industrie singulorwn. Bac. 
lib. //, de augment. scient. cap.j\pag. io5. 

Quand on vient à considérer la matière inmiense 
d'une Encj^clopédie ; la seule chose qu'on ap- 
perçoive distinctement , c'est que ce ne peut être 
l'ouvrage d'un seul homme. Et comment un seul 
homme , dans le court espace de sa vie , réussi- 
roit-il à connoître et à développer le système uni- 
versel de la nature et de l'art j tandis que !; 
société savante et nombreuse des académiciens di 
la Crusca a employé quarante années à formel 
son vocabulaire^ et que nos cicadémiciens Françai. 
avoient travaillé soixante ans à leur Dictionnaire, 
avant que d'en publier la première édition ? Ce- 
pendant qu'est-ce qu'un Dictionnaire de langue ? 
Qu'est-ce qu'un vocabulaire , lorsqu'il est exécuté 



b'uiVfe ENCYCLOP^DIEi 53 

aussi parfaitement qu'il peut Téli e ? Un recueil 
très- exact des titres à remplir par un Dictionnaire 
Encj^clopédique et raisonné. 

Un seul homme , dira-t-on , est maître de tout 
ce qui existe ; il disposera à son gré de toutes les 
richesses , que les autres hommes ont accunmlées. 
Je ne peux convenir de ce principe j je ne crois 
point qu'il soit donné à un seul homme, de connoî- 
tre tout ce qui peut être connu ; de faire usage d« 
tout ce qui est j de voir tout ce qui peut être vu ; 
de comprendre tout ce qui est intelligible. Quand 
un Dictionnaire raisonné des sciences et des "arts 
ne seroit qu'une combinaison méthodique de leurs 
élémens, je demanderois encore à qui il appartient 
de faire de bons élémens ; si l'exposition élémen- 
taire des principes fondamentaux d'une science ou 
d'un art est le coup d'essai d'un élève , ou le chef** 
d'oeuvré d'un maître. 

IVIais pour démontrer, avec la dernière évidence* 
combien il est difficile qu'un seul homme exécute 
jamais un Dictionnaire raisonné de la science gé- 
nérale ; il suffit d'insister sur les seules difficultés 
d'un simple vocabulaire. 

Un vocabulaire universel est un ouvrage , dans 
lequel on se propose de fixer la signification dei 
termes d'une langue , en définissant ceux qui peu- 
vent être définis , par une énumération courte , 
exacte , claire et précise , ou des qualités ou des 
idées qu'on y attache. Il n'y a de bonnes définitions , 



54 SUR LE PROJET 

t]ue celles qui rassemblent les aliribiits essentiels 
de la chose désignée par le mot. Mais a-t-il été 
accorde à tout le inonde de connoître et d'exposer 
ces attributs ? L'art de bien définir est-il un art si 
(Kommun ? Ne sommes-nous pas tous , plus ou 
moins , dans le cas même des enfans , qui appli- 
quent avec une extrême précision une infinité de 
termes ^ à la place desquels il leur seroit absolu- 
ment impossmie de subsituer la vraie collection de 
qualités ou d'idées qu'ils représentent ? De-là , 
combien de difficultés imprévues, quand il s'agit de 
fixer le sens des expressions les plus communes ? 
On éprouve à tout moment que celles qu'on entend 
le moins sont aussi celles dont on se sert le plus. 
Quelle est la raison de cet étrange phénomène ? 
C'est que nous sommes sans cesse dans l'occasioa 
de prononcer qu'une chose est telle ; presque 
jaM)ais dans la nécessité de déterminer ce que c'est 
i^uéire tel. Nos jugemens les plus fréqucns tom- 
bent sur des objets particuliers j et le grand usage 
do^ la langue et du monde suffit pour nous dirig?r. 
Nous ne faisons que répéter ce que nous avons 
entendu toute notre vie. Il n'en est pas ainsi , lors- 
qu'il s'agit de former des notions générales qui 
embrassent , sans exception , un certain nombre 
d'individus. Il ny a que la méditation la plus 
profonde et l'étendue de connoissances la plus 
surprenante , qui puissent nous conduire sûrement, 
^'éclaiicis ces principes par un exemple : nous 



d'uWE KIVCYCLOI^ÉDiE. Ô5 

disons, sans qu'il arrive à aucun de nous de sc 
tromper , d'une infinité d'objets de toute espèce, 
cfu'ils sont de liixe ; mais qu'est-ce que ce luxe 
que nous attribuons si infailliblement à tant d'ob- 
jets ? Voilà la question à laquelle on ne satisfait 
avec quelqu'exactitude , qu'après une discussion 
que les personnes , qui montrent le plus de justesse 
dans Tapplication du mot /w.Te , n'ont point faite 5 
et ne sont peut-être pas même en état de faire. 

11 faut définir tous les termes , excepté les 
radicaux, c'est-à-dire, ceux qui désignent des 
sensations simples ou les idées abstraites les plus 
générales. En a-t-on omis quelques-uns ? Lft 
vocabulaire est incomplet. Veut-on n'en excepter 
aucun? qui est-ce qui définira exactement lo mot 
coii/iigiié , si ce n'est un géomètre? le mot conju- 
gaison , si ce n'est un grammairien? le mot 
azimuth , si ce n'est un astronome? le mot cpo-^ 
pée , si ce n'est un littérateur ? le mot change , si 
ce n'est un commerçant? le mot vice, si ce n'estmi 
moraliste ? le mot hjposlase , si ce n'est un théo- 
logien ? le mot mciophj-sî(juû , si ce n'est un 
philosophe ? le mot gouge , si ce n'est un homme 
versé dans les arts ? D'où je conclus que , si 
l'académie Française ne réunissoit pas dans ses 
assemblées toute la variété des connoissances et 
des talens , il scroit impossible qu'elle ne négligent 
beaucoup d'expressions qu'on clie?chera dans son 
Dictionnaire j ou qu'il ne lui échappdt des défiDi- 



56 SUR LE PROJET 

tiens fausses , incomplètes , absurdes , ou même 
ridicules. 

Je n'ignore point que ce sentiment n'est pas 
celui de ces hommes qui nous entretiennent de 
tout et qui ne savent rien ^ qui ne sont point de 
nos académies; 'qui n'en seront pas, parce qu'ils 
îie sont pas dignes d'en être j qui se mêlent cepen- 
dant de désigner aux places vacantes j qui , osant 
fixer les limites de l'objet de l'académie Fran(jaise , 
se sont presqu'indignés de voir entrer dans 
cette compagnie les Mairan , les Maupertuis et 
les d'Alembert ; et qui ignorent que la première 
fois que l'un d'eux y parla, ce fut pour rectifier la 
définition du ternie midi. On diroit , à les enten- 
dre , qu'ils prétendroient borner la connoissance 
de la langue et le Dictionnaire de l'académie , à 
un très-petit nombre de termes qui leur sont fami- 
liers. Encore , s'ils y regardoient de plus près , 
parmi ces termes en trouveroierfl-ïls plusieurs , 
tels qu'arbre , animal , plante, fleur , vice , vertu, 
rcrité , force , loix , pour la définition rigoureuse 
desquels ils seroient bien obligés d'appeler [\ leur 
secours le philosophe, le jurisconsulte , Thisto- 
rien , le naturaliste ; en un mot celui qui connoîl 
les qualités réelles ou abstraites qui constituent 
un être tel , et qui le spécifient ou qui l'individua- 
lisent , selon que cet être a des semblables ou 
qu'il est solitaife. 

Concluons donc qu'on n'exécutera jamais un 



t)* U N E E ^' C Y C L O P É D I E. 67 

bon vocabulaire, sans le concours d'un grand nom- 
bre de talcns, parce que les définitions de noms 
ne différent point des définitions de choses ; et que 
les choses ne peuvent être bien définies ou décrites 
que par ceux qui en ont fait une longue étude. 
]Mais , s'il en est ainsi , que ne faudra-t-il point. 
pour l'exécution d'un ouvrage, où, loin de se 
borner à la définition du mot , on se proposera 
d'exposer en détail tout ce qui appartient à la 
chose. 

Un Dictionnaire universel et raisonné des scien- 
ces et des arts ne peut donc être l'ouvrage d'un 
homme seul. Je dis plus ; je ne crois pas que ce 
puisse être l'ouvrage d'aucune des sociétés littérai- 
res ou savantes qui subsislcnl , prises séparément 
ou en corps. 

L'académie Française ne ibnrniroit à une Encj^ 
clopédie ^ que ce qui appartient à la langue et à ses 
usages ; l'académie des inscriptions et belles- 
iettres, que des connoissances relatives à l'histoire 
profane , ancienne et moderne , à la chronologie , à 
la géographie et à la littérature ) la Sorbonne , 
que de la théologie , de l histoire sacrée , et des 
superstitions j l'académie des sciences , que des 
mathématiques , de l'histoire naturelle , de la phy- 
sique , delà chimie, de la médecine , de l'analo^ 
mie, etc. ) l'académie de chirurgie , que l'art de ce 
nom} celle de peinture, que la peinture, la gra- 
vure , la sculpture , le dessin , rarchitcclure , etc.; 



68 SÛR LE PROJET 

l'Université , que ce qu'on entend par les huma- 
nités , la philosophie de l'école , la jurisprudence, 
la topographie , etc. 

Parcourez les autres sociétés , que je peux avoir 
omises j et vous vous appercevrez qu'occupées 
chacune d'un objet particulier , qui est sans doute 
du ressort d'un Dictionnaire universel , elles ea 
négligent' une infinité d'autres , qui doivent y en- 
trer ', et vous n'en trouverez aucune qui vous four- 
nisse la généralité de connoissances dont vous aurez 
besoin. Faites mieux; imposez-leur à toutes un 
tribut 'y vous verrez combien il vous manquera de 
choses encore j et vous serez forcé de vous aider 
d'un grand nombre d'hommes répandus en difîe- 
rentes clp.sses j hommes précieux , niais à qui lej 
portes des académies n^en sont pas moins fermées 
par leur état. C'est trop de tous les membres de 
ces savantes compagnies pour un seul objet de la 
science humaine ; ce n'est pas assez de toutes ces 
sociétés pour la science de Ihomme en général. 

Sans-doute ce qu'on pourroit obtenir de chaque 
scciété savante en pai ticulier seroit très-utile ; et 
ce qu'elles fouiriiroient toutes avanceroit rapide- 
ment le Dictionnaire universel à.sa perfection. I! y 
a même une tâche , qui ramcneroil leurs travaux au 
but de cet ouvrnge, et qin devroit leur être impo- 
sée. Je distingue deux moyens de cultiver les 
sciences : l'un, d'augmenter la masse des connois- 
sances par des découvertes 5 et c'est ainsi qu'on 



D* N E ENCYCLOPÉDIE. Sq 

inérile le nom d'inventeur : l'aulre, de rapprocher 
les découvertes , et de les ordonner entre elles , 
afin que plus d'hommes soient éclaires , et que 
chacun participe, selon sa portée , à la lumière de 
son siècle j et l'on appelle auteurs classiques, ceux 
qui réussissent dans ce genre , qui n'est pas sans 
difficulté. J'avoue que , quand les sociétés -savantes 
répandues dans l'Europe s'occuperoient à recueillir 
les connoissances anciennes et modernes , à les 
enchaîner , et à en publier des traités complets et 
méthodiques , les choses n'en seroient que mieux ; 
du-moins jugeons-en par l'elïét. Comparons les 
quatre-vingt volumes m-4. ^^ de l'académie des 
sciences , dompilés selon l'esprit doiuinant de nos 
plus célèbres académies, à huit ou dix volumes 
exécutés , comme je le conçois } et voyons s'il y 
auroit à choisir. Ces derniers renfermeroient une 
infinité de matériaux excellens dispersés dans un 
grand nombre d'ouvrages , où ils restent sans pro- 
duire aucune sensation utile , comme des charbons 
épars qui ne formeront jamais un brasier j et de 
ces dix volumes , à-peine la collection académique 
la plus nombreuse en fourniroit-elle quelques-uns. 
Qu'on jette les yeux sur les mémoires de l'acadé- 
mie des inscriptions , et qu'on Calcule combien on 
en extrairoitde feuilles pour un traité scientifique. 
Que dirai-je des transactions philosophiques , et 
des actes àes, curieux de la nature ? Aussi tous ces 
recueils énormes commencent à chanceler , et il 



6o SUPx LE PROJET 

ny a aucun doule que le premier abréviateur qui 
aura du goût el de l'habileté ne les fasse tomber. 
Ce devroii être leur dernier sort. 

Après j av.oir sérieuseiiient réfléchi , je trouve 
que l'objet particulier d'un académicien pourroit 
être de perfectionner da branche à laquelle il se 
seroit attaché , et de s'immortaliser par des ouvra- 
ges qui ne seroient point de l'académie, qui ne 
formeroient point ses recueils qu'il publicroit en 
son nom ; mais qucî l'académie devroit avoir pour 
but , de rassembler tout ce qui s'est publié sur 
chaque matière , de le digérer , de l'éclaircir, dé 
le serrer, de l'ordonner, et d'en publier des traités 
où chaque chose n'occupât que l'espace qu'elle 
mérite d'occuper, et n'eût d'importance que cell« 
qu'on ne lui pourroit enlever. Combien de mémoi-* 
res , qui grossissent nos recueils, ne fourniroien^t pai 
Une ligne à de pareils traités ! 

-C'est à l'exécution de ce projet étendu, non- 
seulemenL aux différons objets de nos académies, 
mais à toutes les branches de la connoissance 
humaine , qu'une Encyclopédie doit suppléer j 
ouvrage qui ne s'exécutera (jue par une société de 
gens de lettres et d'artistes , épars , occupés 
chacun de sa partie , et liés seulement par finlérét 
général du genre humain , et par un sentiment de 
bienveillance réciproque. 

Je dis une société de gejis de lettres et d'artistes ^ 
afin de rassembler tous les taleus. Je les veux 



d'une encyclopédie. 6i 

çpars , parce qu'il n'y a aucune société subsistante, 
d'où Ton puisse tirer toutes les connoissances dont 
on a besoin j et que , si l'on vouloit que l'ouvrage 
se fit toujours et ne s'achevât jamais , il n*y auroit 
qu'à former une pareille société. Toute société a 
ses assemblées ; ces assemblées laissent entre elles 
des intervalles , elles ne durent que quelques heu- 
res y une partie de ce temps se perd en discus- 
sions, et les objets les plus simples consument 
des mois entiers j d'où il arrivera , comme le disoit 
un des Quarante , qui a plus d'esprit dans la 
conversation que beaucoup d'auteurs n'en mettent 
dans leurs écrits , que les douze volumes de VEn- 
Cfclopédle auront paru , que nous en serons en- 
core à la première lettre de notre vocabulaire: au- 
lieu , ajoutoit-il , que si ceux qui travaillent à cet 
ouvrage , avoient des séances encyclopédiques 
comme nous avons des séances académicjues , nous 
verrions la fin de notre ouvrage , qu'ils en seroient 
encore à la première lettre du leur ; et il avoit 
raison. 

J'ajoute , des hommes liés par l'intérêt général 
\. du genre humain et par un sentiment de bienveil- 
* lance réciproque , parce que ces motifs étant les 
plus honnêtes qui puissent animer des âmes biea 
nées , ce sont aussi les plus durables. On s'applau- 
dit intérieurement de ce que l'on fait j on s'é- 
çhaufFe, on entreprend pour son collègue et pour 
5011 ami , ce qu'on ne tenteroit par aucune autre 



I 



02 S U R L E P R J Ê T 

considération } et j'ose assurer , d'après l'expérien- 
ce , que le succès des tentatives en est plus certain. 
V Encyclopédie a rasseniblé ses niatt^riaux en 
assez, peu de temps. Ce n'est point un vil intérêt 
qui en a réuni etliûté les auteurs : ils ont vu leurs 
efforts secondes par la plupart des gens de lettres, 
, dont ils pouvoient attendre quelques secours j et 
1 ils n'ont été importunés dans leuis travaux que par" 
[ ceux qui n'av oient pas le talent nécessaire pour y 
j contribuer seulement d'une bonne page. 

Si le gouvernement se mêle d'un pareil ouvrage, 
il ne se fera point. Toute son influence doit se 
borner à en favoriser l'exécution. Un monarque 
peut , d'un seul mot , faire sortir un palais d'entre 
les herbes ; mais il n'en est pas d'une société de 
gens de lettres , ainsi que d'une troupe de ma- 
pouvriers. Une Encfclopédîe ne s'ordonne point. 
C'est un travail qui veut plutôt être suivi avec 
opiniâtreté , que commencé avec chaleur. Les 
entreprises de cette nalure se proposent dans les 
cours accidentellement , et par forme d'entre- 
tien 'y mais elles n'y intéressent jamais assez, pour 
n'élre point oubliées à travers le tumulte et dans 
la confusion d'une infinité d'autres affaires plus ou 
moins importantes» Les projets littéraires conçus 
par les grands , sont comme les feuiiles qui nais- 
sent aux printemps , se sèchent tous les automnes , 
et tonibent sans cesse les unes sur les autres au 
fond des foi cts , oiila nourriture qu'elles ont fpurr 



d'une encyclopédie. 65 
uie à quelques piaules slcriles est tout l'effet qu'on 
en rcniar(|ue. Entre une infinité d'exemples en tous 
genres, qui me sont connus, je ne citerai que 
çclui-ci. On avoit projeté des expériences sur la 
durelé des bois. Il s'agissoit de les écorcer, et de 
les laisser mourir sur pied. Les bois entêté écorcés, 
sont)ubrts sur pied-, apparemment ont é!é coupés; 
c'est-à-dire que tout s'est fait , excepté les e?5pé- 
riences sur la dureté des bois. Et comment étoil- 
il possible qii'ellés se fissent ? Il devoit y avoir six. 
ans entre les premiers ordres donnés et les der- 
nières opérations. Si l'honmie sur lequel le Souve- 
rain s'en est reposé vient a mourir ou à perdre la 
faveur , les travaux restent suspendus , et ne se 
reprennent point , un ministre n'adoptant pas com- 
munément les desseins d'un prédécesseur , ce qui 
lui mériteroit toute-fois une gloire, si-non plus gran- 
de , du-moins plus rare que celle de les avoir for- 
més. Les particuliers se bâtent de recueillir le 
fruit des dépenses qu'ils ont faites; le gouverne- 

(ment n'a rien de. cet empressement économique. 
Ja ne sais par quel sentiment Ircs-repréhensible , 
on traite moins honnêtement avec le Prince 
i' qu'avec ses sujets. On prend les engagemens les 
plus légers , et on en exige les récompenses les 
plus fortes. L'incertitude que le travail soit jamais 
de quelque utilité , jette parmi les travailleurs une 
indolence inconcevable ; et pour ajoqter aux in- 
convéniens toute la force possible , les ouvrages 
ordonnés parles Souverains ne se conçoivent jamais 



64 SURLEPRÔJET 

sur la raison de rutilité , mais toujours sur la 
dignité de la personne ; c'est-à-dire , qu'on eni^ 
brasse la plus grande étendue ; que les difïicultés 
Sje multiplient; qu'il faut des hommes , des talens, 
du temps à proportion pour les surmonter j et 
qu'il survient p/esque nécessairement une révolu- 
tion, qui vérifie la fable du maître d'école. Si la vie 
ïfiiojenne de l'homme n'est pas de vingt ans , celle 
d'un ministre n'est pas de dix ans. Mais ce n'est 
pas assez- que les interruptions soient plus com- 
munes 'j elles sont plus funestes encore aux projets 
littéraires, lorsque le gouvernement est à la tête 
de ces projets , que quand ils sont conduits par 
des particuliers. Un particulier recueille au-moins 
les débris de son entreprise } il renferme soigneu- 
sement des matériaux qui peuvent lui servir dans 
qn temps plus heureux j il court après ses avances. 
L'esprit monarchique dédaigne cette prudence : 
les hommes meurent; et les fruits de leurs veilles 
disparoissent , sans qu'on puisse découvrir ce qu'ils 
sont devenus. 

Mais ce qui doit donner le plus grand poids aux 
considérations précédentes , c'est qu'une Ency-r- 
clopédie , ainsi qu'un vocabulaire , doit être com- 
mencée, continuée et iinie dans un certain inter- 
valle de temps ; et qu'un intérêt sordide s'occupe 
toujours à prolonger les ouvrages ordonnés par les 
Rois. Si l'on cmployoit à un Dictionnaire universel 
et raisonné les longues années, que l'étendue de 
son objet semble exiger, il arriveroit, parles réyor! 



j) ' u ^ E E N c Y c L o p É D- r E. GC) 

lutions , qui ne sont guère moins rapides dans icS 
sciences , et sur-tout dans les arts , que dans la 
langue , que ce Dictionnaire seroit celui d'un siècle 
passé : de même qu'un vocabulaire , qui s'exccu- 
teroil lentement, ne pourroit eire que celui d'un 
règne qui ne seroit plus. Les opinions vieillissent , 
et disparoisscnt comme le^ mots j Tintèrét que 
l'on prenoit à certaines inventions , s'afFoiblit de 
jour en jour , et s'éteint ; si le travail tire en lon- 
gueur , on se sera étendu sur des choses momen- 
tanées , dont il ne* sera déjà , plus question; on 
n'aura rien dit sur d'autres , dont la place sera 
passée ; inconvénient que nous avons nous-mêmes 
éprouvé , quoiqu'il ne se soit pas écoulé un temps 
fort considérable entre la date de cet ouvrage et ie 
moment où j'écris. On remarquera l'irrégularité la 
plus désagréable dans un ouvrage destiné à repré- 
senter , selon leur juste proportion , l'état des 
choses dans toute la durée antérieure } des objets 
iniportans étouffés; de petits objets boursou/îlés : 
en un mot , l'ouvrage se défigurera sans cesse sous 
les mains des travailleurs ; se gâtera plus par le 
seul laps de temps , qu'il ne se perfectionnera par 
leurs soins; et deviendra plus défectueux et plus 
pauvre par ce qui devroit y être ou raccourci , ou 
supprimé , ou rectifié , ou suppléé , que riche par 
ce qu'il acquerra successivement. 

«Quelle diversité ne s'introduit pas tous les jours 
d^ns la langue dç§ arts, dans le§ machines et dans 



66 SURLEPROJET 

les manœuvres ? Qu'un homme consume une 
partie de sa vie à la description des arts j que dé- 
goûté de cet ouvrage fatigant , il se laisse entraîner 
à des occupations plus amusantes et moir's utiles j 
et que son premier ouvrage demeure renfermé 
^ans ses porte-feuilles : il ne s'écoulera pas vingt 
ans , qu'à la place de choses nouvelles et curieu- 
ses , piquantes par leur singularité , intéressante» 
par leurs usages , par le goût dominant , par une 
importance momentanée , il ne retrouvera que des 
notions incorrectes , des manœuvres surannées , 
des machines ou imparfaites , ou abandonnées. 
Dans les nombreux volumes qu'il aura composés, 
il n'y aura pas une page qu'il ne faille retoucher j 
et dans la multitude des planches qu'il aura fait 
graver , presque pas une figure qu'il ne faille 
redessiner. Ce sont des portraits , dont les originaux 
ne subsistent plus. Le luxe , ce père des arts , est 
comme le Saturne de la fable , qui se plaisoit k 
détruire ses enfans. 

La révolution peut être moins forte et moins 
sensible dans les sciences et dans les arts libéraux j 
que dans les arts mécaniques j mais il s'y en est fait 
une. Qu'on ouvre les Dictionnaires du siècle passé, 
on ny trouvera à aberration , rien de ce que no» 
astronomes entendent par ce ternie ; à-peine jr 
aura-t-il sur V électricité, ce phénomène si fécond, 
quelques lignes qui ne seront encore que des 
notigns fausses et de vieux préjugés. Combien de 



Jl ■ U N E E S C Y « r. 6 P É » I K. 67 

trrmcij de iDÎnéralogio et d'histoire naturelle , dont 
on en peut dire autant ? Si noire Dictionnaire eût 
été un peu plus avancé , nous aurions été expos: j 
à répéter sur la nielle , sur les maladies des grains 
et sur leur commerce , les erreurs des siècles 
passés, parce que les découvertes de M. Tiilet et 
le système de M. Herbert sont récens. 

Quand on traite des êtres de la nature , que 
peut-on faire de plus , que de rassembler avec 
scrupule toutes leurs propriétés connues dans le 
moment où Ton écrit? Mais l'observation et la 
phjrsique expérimentale multipliant sans cesse 
ies phénon)ènes et les faits , et la philosophie 
rationnelle les cojiiparant entre eux et les combi- 
nant , étendent ou resserrent sans cesse les limites 
de nos connoissances y font en conséquence varier 
les acceptions des mots institués ; rendent les 
définitions qu'on en a données inexactes , fausses , 
incomplètes j et déterminent même à en instituer 
do nouveaux, ^ 

Mais ce qui donnera à Touvrage l'air suranné ^ 
et le jettera dans le mépris , c'est sur-tout la révo- 
lution qui se fera dans l'esprit des hommes et dans 
le caractère national. Aujourd'hui que la philoso- 
phie s'avance à grands pas ; qu'elle soumet à soa 
empire tous les objets de son ressort j que son ton 
est le ton dominant jet qu'on commence à secouer 
le joug de l'autorité et de l'exemple, pour s'en tenir 
aw hij (Je h raison j il n'y a presque pas un ou^ 



6S s U I\ I> E P R O J E T 

vrage élémentaire et dog m a tique, dont on soiteutiè* 
renient satisfait. On troiiye ces productions cal- 
quées sur celles des honnues , et non sur les vérités 
de la nature. On ose proposer ses doutes à Aris- 
lote et à Platon^ et le temps est arrivé où des 
ouvrages qui jouissent encore de la plus haute ré- 
putation, en perdront une partie, oumcme tom- 
beront entièrement dans l'oubli j certains genres 
de littérature qui, faute d*une vie réelle et de 
mœurs subsistantes qui leur servent de modèles , 
lie peuvent avoir de poétique invariable et sensée, 
seront négligés ; et d'autres qui resteront, et que 
leur valeur intrinsèque soutiendra , prendront une 
forme toute nouvelle. Tel est l'efTet du progrès de 
la raison ; progrès qui renversera tant de statues , 
et qui en relèvera quelques-unes qui sont ren- 
versées. Ce sont celles des hommes rares qui ont 
devancé leur siècle. Nous avons eu , s'il est per- 
mis de s'exprimer ainsi , des contemporains sous 
le siècle de Louis XIV. 

Le temps, quia émoussé notre goût sur les ques- 
tions de critique et de controverse, a rendu insi- 
pide une partie du dictionnaire de Baj?le. Il ny a 
point d'auteur qui ait tant perdu dans quelqueis 
endroits, et qui ait plus gagné dans d'autres. Mais, 
si tel a été le sort de Bajle , qu'on juge de ce qui 
seroit arrivé à \^ Encyclopédie , de son temps. Si 
l'on en excepte ce Perrault , et quelques autres,' 
dont le versificateur Boileau n'étoit pas en éta| 



D * u N E E N c Y c L p É r. T r:. bij 
cl*apprécier le mérite , la Mothe , l'eirasscn , 
Boliidin , Fontcnelle , sous lesquels la raison et 
l'esprit philosophiijue ou de doute a fait de si 
grands progrès , il ny avoit peul-élre pas un 
homme , qui en eut écrit une page qu'on daig^iiat 
lire aujourd'hui. Car , qu'on ne s'j troujpe pas ', il 
y a bien de la différence -entre enfanter à force de 
génie un ouvrage , qui enlève les suifrages d'une 
nation qui a son moment , son goût , ses idées et 
ses préjugés, et tracer la poétique du genre, 
selon la connoissance réelle et réliécbie du cœur 
de l'homme , de la nature des choses et de la 
droite raison , qui sont les mêmes dans tous les 
temps. Le génie ne connoît point les règle., y ce- 
pendant il ne s'en écarte jamais dans ses succès» 
La philosophie ne connoît que les règles fondées 
dans la nature dés êtres , qui est immuable et 
éternelle. C'est au siècle passé , à fournir des exem- 
ples ', c'est à notre siècle , à prescrire les règles. 

Les connoissances les moins communes sous le 
siècle passé , le deviennentdejourenjour.il n'y 
a point de femme à qui l'on ait donné quelqu'édu- 
cation , qui n'emploie avec discernement toutes 
les expressions consacrées à la peinture, à la 
sculpture, à rarchiteclure et aux belles-lettres. 
Combien y a-t-il d'enfans qui ont du dessein , 
qui savent de la géométrie , qui sont musiciens , à 
qui la langue domestique n'est pas plus familière 
que celle de ces artS; et qui disent , un accord, 



^O SUnLEPRÔjE'!- 

une belle forme , un contour agréable , «ne 
parallèle , une hjpolhcnuse , une cjuinle , un tri- 
ton, un arpégcuient, un microscope, un télesco- 
pe , un fo^er , comme ils diroient une lunette 
4'opéra, une épée , une canne , un carrosse , un 
plumet ? Les esprits sont encore emportés , d'un 
autre mouvement général, vers l'histoire natu- 
relle , Tanatomie , la chimie , et la physique expé* 
rimentale. Les expressions propres à ces sciences 
sont déjà très-conmiunes , et le deviendront néces- 
sairement davantage. Qu'arrivera-t-il de-là ? c'est 
que la langue , même populaire , changera de face; 
qu'elle s'étendra à-mesure que nos oreilles s'accou- 
tumeront aux mois , par les applications heureuses 
qu'on en fera. Car, si l'on y réfléchit , la plupart 
de ces mots techniques, que nous emploj^on s au- 
jourd'hui, ont été originairement du néologisme ; 
c'est l'usage et le temps qui leur ontôté ce vernis 
équivoque. Ils éloient clairs , énergiques et néces- 
saires. Le sens métaphorique n'étoit pas éloigné 
du sens propre. Ils peignoient. Les rapports, sur 
lesquels le nouvel emploi en étoit appujé , n'é- 
toient pas trop récherchés; ils étoient réels. L'ac- 
ception figurée u'avoit point l'air d'une subtilité ', 
le mot étoit d'ailleurs harmonieux et coulant. L'i- 
dée principale en étoit liée avec d'autres que nous 
lie nous rappelons jamais sans instmction ou sans 
plaisir. Voilà les fondemens de la fortune que ces 
expressions ont faite ^ et les causes contraires sont 



d'une encyclopédie. rt 
celles du discrédit, où tomberont et sont tombées 
tant d'autres expressions. 

Noire langue est déjà fort étendue. Elle a dii , 
comme toutes les autres , sa formation au bèôoin j 
et ses richesses ,à l'essor de l'imagination , aux en- 
traves de la poésie , et aux nombres et à l'harmo- 
nie de la prose oratoire. Elle va faire des pas 
immenses sous l'empire de la philosophie j et si 
rien ne suspendoit la marche de l'esprit ; avant 
qu'il fût un siècle , un Dictionnaire oratoire et 
poétique du siècle de Louis XIV , ou même du 
nôtre, contiendroit à- peine les deux tiers des 
mots qui seront à l'usage de nos neveux. 

Dans un vocabulaire , dans un Dictionnaire 
universel et raisonné , dans tout ouvrage destiné à 
Tinslruclion générale des hommes , il faut donc 
conmiencer par envisager son objet sous les faces 
les plus étendues : connoîlre l'esprit de sa nation , 
en pressentir la pente , la gagner de vitesse , ea 
sorte qu'il ne laisse pas votre travail en arrière j 
mais qu'au contraire il le rencontre en avant j se 
résoudre à ne travailler que pour les générations i 
suivantes , parce que le moment où nous existons | 
passe , et qu'à-peine une grande entreprise sera>» ?j 
l-elle achevée , que la génération présente ne sera j ] 
plus. Mais pour être plus long-temps utile et \] 
nouveau , en devançant de plus loin l'esprit na- j 
tional , qui marche sans cesse , il faut abréger la 
durée du travail , ea multipliaot; le nombre de$ 



^t SURLEl»RO;fE'i' 

collègues; niojen qui toute-fois n'est pas sans in- 
convénient , comme on le verra dans la suite. 

Cependant les connoissances ne deviennent et 
ne peuvent devenir communes , que jusqu'à un 
certain point. On ignore à-la-vcrité <|uelle est 
cette limite. On ne sait jusqu'où tel homme peut 
aller. On sait bien moins encore jusqu'où l'espèce 
hun)aine iroit , ce dont elle seroit capable , si elle 
^j n'ëtoit point arrélée dans ses progrès. Mais les 
fv révolutions sont nécessaires ) il y en a toujours 
% eu, et il y en aura toujours ; le plus grand inter- 
I valle d'une révolution à une autre est donné : celte 
seule cause borne l'étendue de nos travaux. 11 y 
a , dans les sciences , un point au-delà duquel il ne 
leur est presque pas accordé de passer. Lorsque 
ce point est atteint , les monumens qui restent de 
; ce progrès sont à jamais l'étonnenient de l'espèce 
f entière. MaîS si l'espèce est bornée dans ses efforts, 
: combien l'individu ne l'est-il pas dans les siens ? 
^» L'individu n'a qu'une certaine énergie dans ses 
facultés tant animales qu'intellectuelles; il ne dure 
qu'un temps ; il est forcé à des alternatives de 
travail et de repos ; il a des besoins et des passions 
à satisfaire ; et il est exposé à une infinité de dis- 
tractions. Toutes les fois que ce qu'il y a de négatif 
dans ces quantités formera la plus petite somme 
possible, 'du que ce qu'il y a de positif formera 
laLsomme possible la plus grande, un homme 
appliqué solitairement à quelque branche de la 



d'une encyclopédie. 75 
science humaine , la portera aussi loin qu'elle peut 
être portée par les efforts d'un individu. Ajoutez 
au travail de cet individu extraordinaire, celui d'un 
autre , et ainsi de suite , jusqu'à ce que vous a^ez 
rempli l'intervalle d'une révolution à l^a révolution 
la plus éloignée ; et vous vous formerez quelque 
notion de ce que l'espèce entière peut produire 
de plus parfait ; sur-tout si vous supposez , en fa- 
veur de son travail, un certain nombre de circons- 
tances fortuites qui en auroient diminué le succès , 
si elles avoient été contraires. Mais la masse géné- 
rale de l'espèce n'est faite ni pour suivre , ni pour 
connoîire cette marche de l'esprit humain. Le 
point d'instruction le plus élevé qu'elle puisse at- 
teindre , a ses limites : d'où il s'ensuit qu'il y aura 
des ouvrages , qui resteront toujours au-dessus de 
la portée commune des honmies } d'autres , qui 
descendront peu-à-peu au-dessous j et d'autres 
encore , qui éprouveront cette double fortune. 

A quelque point de perfection qu'une Encj'clo" 
pédie soit conduite , il est évident , par la nature 
de cet ouvrage , qu'elle se trouvera nécessaire- 
ment au nombre de ceux-ci. H y a des objets qui 
sont enlve les mains du peuple , dont il tire sa sub- 
sistance , et à la connoissance pratique desquels il 
s'occupe sans relâche. Quelque traité qu'on eu 
écrive, il viendra un moment où il en saura 
plus que le livre. Il y a d'autres objets sur lesquels 
il demeurera presqu'entièrement ignorant, parce 
riiilosopliie, iJ 



y4 SUR LE PROJET 

<|uc les accroisseniens de sa connoissance sont trop 
foibles et trop lents , pour former jamais une lu- 
mière considérable , quand on les supp'oseroit con- 
tinus. Ainsi riionime du peuple et le savant 
auront toujours également à désirer et à s'instruire 
dans une Encyclopédie. Le moment le plus glo- 
rieux pour un ouvrage de cette nature , ce scroit 
celui qui succéderoit immédiatement à quelque 
grande révolution, qui auroit suspendu les progrès 
des sciences, interrompu les travaux des arts, el 
replonge dans les ténèbres une portion de notre 
Hémisphère. Quelle reconnoissance la génération , 
qui viendroit après ces temps de trouble, ne por-r 
leroit-^le pas aux hommes qui les auroient redou- 
tés de loin , et qui en auroient prévenu le ravage , 
en mettant à Tabri, les conuoissances des siècles pas- 
sés I Ce seroit alors ( j*ose le dire sans ostentation , 
parce que notre Encfclopédle n^atteindra peut- 
être jamais la perfection qui lui ïiiériteroit tant 
j^ d*honneur) ; ce seroit alors qu'on nommeroit, avec 

fj ce grand ouvrage , le règne du monarque, sous le- 
l quel il fut entrepris ; le ministre, auquel il fut dédié ; 
les grands , qui en favorisèrent l'exécution ; les au- 
teurs , qui s'j consacrèrent j tous les hommes de 
lettres , f{ui y concoururent. La même voix t{ai 
rappelieroit ces secours , n'oublieroil pas de parler 
aussi des peines que les auteurs auroient soufiertos, 
et des disgrâces qu'ils auroient essujées ; et le 
lïîonumcnt qu'on leur clcveroit ^eroil à plusieurs 



,. 



d'une e n c y c l © p é d I eJ yS 

faces , où Ton verroitakernativement des honneurs 
accordés à leur mémoire , et des marques d'indi- 
gnation attachées à la mémoire de leurs ennemis. 

Mais la connoissance de fa langue est le fonde- 
ment de toutes ces grandes espérances j elles res- 
teront incertaines , si la langue n'est fixée et transe 
mise à la postérité dans toule sa perfection; et cet 
objet est le premier de ceux dont il convenoit à des 
encyclopédistes de s'occuper profondément. Nous 
nous en sommes apperçu trop tard ; et cette inad- 
vertcnce a jeté de l'imperfection sur tout notre 
ouvrage. Le côté de la langue est resté foible ( je 
dis de la langue , et non de la grammaire ) j et par 
celte raison ce doit être le sujet principal , dans un 
article où l'on examine impartialement son travail, 
et où l'on cherche les moyens d'en corriger les 
défauts. Je vais donc traiter de la langue spéciale- 
ment , et comme je le dois. J'oserai même inviter 
nos successeurs à donner quelqu'attention à ce 
morceau ; et j'espérerai des autres hommes , à l'u- 
iage desquels il est moins destiné , qu'ils en avoue- 
ront l'importance , et qu'ils en excuseront l'é- 
tendue. 

L'institution des signes vocaux qui représen- 
tassent des idées , et des caractères tracés qui 
représentassent des voix , fut le premier germe de« 
progt es de l'esprit humain. Lîne science , un art , 
ne naissent que par l'application de nos réflexiong 
déjà faites , et que par la réunion de nos pensées , 



^6 SUR LE PROJET 

cle nos observations , et de nos expériences , avec 
les pensées , les observations , et les expériences 
de nos semblables. Sans la double convention qui 
attacha les idées aux voix , et les voix à des caraclè- 
res, tout restoit au-dcdans de l'homme , et s'y étei- 
gnoit : sans les granmiaires et les dictiomiaires , qui 
sont les interprèles universels des peuples cnlre-eux, 
tout demeuroit concentré dans une nation, et dis- 
paroissoit avec elle. C'est par ces ouvrages, que 
Jes facultés des hommes ont été rapprochées et 
combinées entre elles j elles restoient isolées sans 
cet intermède : une invention , quelqu'admirable 
qu'elle eût été , n'auroit représenté que la force 
d'un génie solitaire , ou d'une société particulière ; 
et jamais l'énergie de l'espèce. Un idiome commun 
seroit l'unique moyen d'établir une correspon- 
dance qui s'étendît à toutes les parties du genre 
humain , et qui les liguât contre la nature , à la- 
quelle BOUS avons sans cesse à faire violence , soit 
dans le physique, soit dans le moral. Supposé cet 
idiome admis et fixé , aussi-tôt les notions devien- 
ïient permanentes; la dislance des temps disparoît ; 
les lieux se louchent; il se forme des liaisons entre 
tous les points habités de l'espace et de la durée ; 
€t tous les êtres vivans et pensans s'entretiennent. 
La langue d'un peuple donne son vocabulaire; 
et le vocabulaire est une table assez fidelie dç 
toutes les connoissanccs de ce peuple : sur la seule 
comparaison du vocabulaire d'une nalion en dilItT 



d'une encyclopédie. 77 
rens temps , on se formeroit une idée de ses pro- 
grès. Chaque science a son nom j chaque notion , 
dans la science , a le sien : tout ce qui est connu 
dans la nalurc , est désigné , ainsi que tout ce qu'on 
a inventé dans les arts , et les phénomènes , et les 
manœuvres, et les instrumens. Il y a des expres- 
sions , et pour les êtres qui sont hors de nous , et 
pour ceux qui sont en ncus : on a nommé les abs- 
traits et les concrets } et les choses particulières , 
et les générales j et les formes , et les états j et les 
existences , et les successions, et les permanences. 
On dit Vunwers , on dit un atome : l'univers est le 
tout ; l'atome est la partie la plus petite. Depuis la 
collection généraledc toutes les causes, jusqu'àl'étre 
solitaire, touf*a son signe; et ce qui excède toute 
limite , soil dans la nature , soit dans notre imagi- 
nation ; et ce ({ui est possible, et ce qui ne Test 
paS; et ce qui n'est ni dans la nature , ni dans notre 
entendement; et l'infini en petitesse , et l'infini en 
grandeur, en étendue, endurée, en perfection. 
La comparaison des phénomènes s'appcîle />////o^ 
Sophie, La philosophie est pratique ou spéculative; 
toute notion est ou de sensation , ou d'induction ; 
tout être est dans l'entendement , ou dans la na- 
ture: la nature s'emploie ou par l'organe nu, ou 
par l'organe aidé de ^instrument. La langue est un 
symbole de cette multitude de choses hétérogènes: 
elle indique à l'honmie pénétrant , jusqu'où l'oa 
éloit allé dans une science , dans les temps ménies 



^8 s U R L E P 7x O .7 K T 

les plus reculés. On nppcrcoit , au premier coup- 
<I'œii, que les Grecs abondent en ternies abstraits , 
<|ue les Romains n'ont pas ; et qu'au défaut de ces 
termes , il étoit impossible à ceux-ci de rendre ce 
cjue les autres ont écrit de la logique , de la mo- 
rale , de la grammaire , de la métaphysique, de 
rtiistoire naturelle ,.^tc : et nous avons fait tant de 
progrès dans toutes ces sciences , qu'il seroit diffi- 
cile d'en écrire , soit en grec , soit en latin , dans 
l'état où nous les avons portées , sans inventer une 
infinité de signes. Cette observation seule démontre 
la supériorité des Grecs sur les Romains , et notre 
lupériorité sur les uns et les autres. 

ïl survient chez tous les peuples en général , re- 
Jativement au progrès de la langue et du goût, une 
infinité de révolutions légères , d'événemens peu 
remarqués, qui ne se transmettent point : on ne 
peut s'appercevoir de ce quils ont été , que par le 
ton des auteurs contemporains ; ton ou modifié , ou 
donné par ces circonstances passagères. Quel est, 
par exemple , le lecteur attentif, qui , rencontrant 
dans un auteur ce qui suit : « Cantus autem et or- 
)) gana pluribus distantiis utuntur , non tanlùiii 
)) diapente , sed swnpto initio à diapason , concin- 
>) nunt per diapente et diatessaron ) et unilo- 
» num , et semitonium , ità ut et quidem putent 
)) inesse , et dîesin quœ sensu percipiaturn , ne se 
dise sur-le-champ à lui-même : voi^à les routes 
de notre chant ^ voilà l'incertitude où nous sommes 



d'une r 1^ c t c l ô î> é d r e. ^fl| 
cle la possibilité ou clo rinipossibiiilé de rfhlonation 
du quart de ton. On ignoroit donc alors si les an- 
ciens avoienl eu ou non une gamme enharmonique ? 
11 ne restoit donc plus aucun auteur de inusi({ue , 
par lc({uel on. pût résoudre cette diuicnlté ? Oa 
agitoit donc , au temps de Denis d'i falicarnasse , 
à- peu-près les mêmes (Questions que nous agitons 
sur la •mélodie ? Et s'il vient à rencontrer ailleurs , 
que les auteurs étoient Irès-partagés sur l'énumé- 
ration exacte des sons de la langue grecque ; quô 
cette matière avoil excité des dispales fort vives , 
« Sed talium rèrum considerationem grammaliccs 
» et poeticcs esse; vcl clicm , al quibusdam plar 
)) cet ^philosoplu'œ », n'en conclura-l-il pas qu'il 
en avoit été parmi les I\omains, ainsi que parmi 
nous? c'est-à-dire, qu'après avoir traité la scicrice 
des signes et des sons avec rsscz de légèreté , il j 
eut un temps oîi de bons esprits reconnurent qu'elle 
avoit, avec la 5xienco {\gs choses, plws de liaison 
qu'ils n'en avoicnt d'abord soupçonné ; et qu'on 
pouvoit regarder celle spéculation comme n'étant 
poînt-du-tout indigne de la philosophie ? Voilà 
précisément où nous en sonnnes ï et c'est en re- 
cueillant ainsi des mots échappés par hasard , et 
étj angers aUa matière traitée spécialement dans uu 
auteur où ils ne caractérisent que ses lujiiières , 
son exactitude et son indécision , qu'on parvicndroit 
à éclaiîcirrhiitoire des progrès de>respiit humai» 
dans les siècles passés. 



80 SUR LE PROJET 

Les aatGLirs ne s'appcrgoivcn? pas , f{ucîqucroîs 
«ux-riïênies , de l'impression des choses (pii sô 
passent autour d'eux ; mais celte impression n'en 
«st pas moins réelle. Les musiciens , les peintres , 
les architectes , les philosophes , etc., ne peuvent, 
avoir des contestations , sans que Thomme de 
lettres en soit instruit : et réciproquement, il ne 
s'agitera, dans la littérature, aucime ([uestioh, qu'il 
n'en paroisse des vestiges t^ans ceux qui écriront , 
ou de la musique , ou de la peinture, ou de l'ar- 
chitecture , ou de la philosophie^ Ce sont comme 
les reflets d'une lumière générale ,qui tombe sur leà 
artistes et les lettrés , et dont ils conservent une 
îueui'. Je sais que l'abus qu'ils font quelquefois 
d'expressions dont la force leur est inconnue , dé- 
celé qu'ils n'étoient pas au courant de la philoso- 
phie de leur temps j mais le bon esprit qui recueille 
ces expressions , qui saisit ici une métaphore j là , 
un terme nouveau; ailleurs , un mot relatif à un 
phénomène, à une observation , h une ex])érience , 
à un système , entrevoit l'état des opinions domi- 
nantes , le mouvement général que les esprits 
conimençoient à en recevoir , et la teinte qu'elles 
portoient dans la langue commune. Et c'est là, pour 
le dire en passant, ce qui rend les anciens auteurs si 
difficiles à juger en matière de goût. La persuasion 
générale d'un sentiment, d'un système , un usage 
reçu , l'institution d'une loi , l'habitude d'un exer- 
cice , etc. , leiu' fournissoient des manières de dire, 



D^U N E E N C Y C L O P K D I 1:. 8t 

de penser, de rendre, des conipcunisons , des 
expressions , des figures dont toute la beaCilé n'a 
pu durer qu'autant que la chose ménie qui leur 
servoit de base. La chose a passé ; et l'éclat du dis- 
cours avec elle. D'où il s'ensuit qu'un écrivain qui 
veut assurer à ses ouvrages-un charme éternel , ne 
pourra emprunter avec trop de réserve sa manière 
de dire des idées du jour , des opinions courantes , 
des sjslémes régnans , des arts en vogue ^ tous 
ces modèles sont en vicissitude : il s*attachefa de 
préférence aux êtres permancns , aux phénomènes 
des eaux , de la terre et de l'air , au spectacle de 
l'univers et aux passions de l'homme, ({ui sont 
toujours les mêmes ; et telle sera la véjité , la force 
et rinimutabilité de son coloris , que ses ouvrages 
feront l'étonnement des siècles, malgré le désordre 
des matières , l'absurdité des notions *, et tous les 
défauts qu'on pourroit leur reprocher. Ses idées 
particulières , ses comparaisons , ses métaphores , 
ses expressions, ses images , ramenant sans cesse 
à la nature qu'on ne se lasse point d'admirer, seront 
autant de vérités partielles , par lesquelles il se 
soutiendra. On ne le lira pas , pour apprendre à 
penser; mais, jour et nuit on l'aura dans les mains, 
pour en apprendre à bien dire. Tel sera son sort, 
tandis que tant d'ouvrages , qui ne seront appuyés 
que sur un froid bon sens , et sur une pesante rai- 
son , seront peut-être fort estimés , mais peu lus , 
et toinberont enfin dans l'oubli , lorsqu'un homme. 



02 S U n L K p II J E f 

doué d'un beau génie , et dune grande éloquence , 
les aura dépouillés, et qu'il aura reproduit auA yeu^^ 
des hommes, des vérités, auparavant d'une austé-» 
rite sèche et rebutante , sous un vêlement plus no- 
ble , plus élégant , plus riche cl plus séduisant. 

Ces révolutions rapides, qui se font dans les 
cliosas d'institution humaine , et qui auront tant 
d'influence sur la manière dont la postérité jugera 
des productions qui lui seront transmises , sont ua 
puissant motif pour s'attacher, dans un ouvrage 
tel que le nôtre où il est souvent à-propos de 
citer des exemples , à des morceaux dont la beauté 
soit fondée sur des modèles pcrmanens : sans celle 
précaulioîi, les modèles passeront, la vérité do 
Timitatioa ne sera plus sentie , et les exemples cités 
cesseront de paroître beaux. 

L'art de transmettre les idées, parla peinture 
des objets , a dû natm-ellement se présenter le pre- 
mier : celui de les transmetire, en fixant les voix 
par des raractcres, est trop délié ; il dut effrajef 
l'homme de génie qui l'imagina. Ce ne fut qu'après 
de longs essais ^ qu'il entrevit que les -voix sensible- 
ment difiérentes , n'étoient pas en aussi grand nom- 
bre qu'elles paroissoient, et (ju'il osa se promettre 
de les rendre toutes avec mi petit nombre de si- 
gnes. Cependant le premier moj^en u'étoit pas sans 
quelque avantage , ainsi que le second n'est pas 
resté sans quelque défaut. La peinture n'atteint 
point aux opérations de l'esprit j l'on ne distingue- 



D U >' Tî K >' C Y C T. O P f: D I E. 85 

roilpoiril , entre les objets sensibles dislribucs sur 
une loile connue ils seroicnt énoncés dans un 
discours , les liaisons qui forment le jugement et le 
sjlbgîsme j ce qui constitue un de ces cties, sujet 
d'une proposition j ce qui constitue une qualité 
de ces êtres, attribut; ce qui entraîne la proposi- 
tion à une autre, pour en faire un raisonnement; 
et ce raisonnement , à un autre , pour en composer 
un discours j en un mot , il y a une infinité de cho- 
ses de cette nature, que la peinture ne peut figurer) 
mais elle montre , du-moins, toutes celles qu'elle 
figure : et si , au contraire , le discours écrit les 
désigne toutes, il n'en montre aucune. Les pein- 
tures des êtres sont toujours très-incomplot'.cs j 
mais elles n'ont rien d'équivoque , parce que ce 
sont les portraits mêmes d'objets que nous avons 
sous les veux. Les caractères de l'écriture s'éten- 
dent à tout , mais ils Sf)nt d'institution j ils ne signi- 
fient rien par eus-mcrne'^.. La clef des tableaux est 
dans la nai.ure , ets'odVe k tout le monde: celle 
des caractères alphabétiques et de leur combinai- 
non , est un pacte dont il faut que le mj stère soit 
révélé ; et il ne peut jamais l'étfe complètement , 
parce qu'il y a dans les expressions des nuances 
délicates qui restent nécessairement indétenui- 
nées. D'un autre coté , la peinture étant perma- 
nente, elle n'est que d'un état instantané. Se pro- 
pose-t-elle d'exprimer le mouvement le plus sim- 
ple j elle devient obscure. Que dans un trophée 



©4 s Û R L E P n O j E T 

on voie une renonnaée les aiies déployées, tenant 
sa trorupclte d'une main , et de l'autre une cou- 
ronne élevée au-dessus de la tête d'un héros, on ne 
sait si elle la donne , ou si elle l'enlève : c'est à l'his- 
tolre à lever l'équivoque. Quelle que soit , au con- 
traire , la variété d'une action , il j a toujours une 
certaine collection de termes qui la représente^ 
ce qu'on ne peut dire de quelque suite ou grouppe 
de figures que ce soit. Multipliez tant qu'il vous 
plaira ces figures , il y aura de l'interruption : l'ac- 
tion est continue , et les figures n'en donneroni 
que des instans séparés , laissant à la sagacité du 
spectateur à en remplir les vides. l\ y a la niénie 
incommensurabilité , entre' tous les mouvemens 
physiques et toutes les représentations réelles , 
qu'entre certaines lignes et des suites de nom- 
bres. On a beau augmenter les termes, entre un 
terme donné et un autre, ces termes restant tou- 
jours isolés , ne se touchant point , kissant entre 
chacun d'eux un intervalle, ils ne peuvent jamais 
correspondre à certaines quantités continues. Com- 
ment mesurer toute quantité continue , par une 
quantité discrète / Pareillement, connnent repré- 
senter une action durable, par des images d'inslans 
séparés ? Mais ces termes qui demeurent , dans 
une langue, nécessairement inexpliqués , les radi- 
caux, ne correspondent -ils pas assez exactement 
à ces instans intermédiaires que la peinture ne peut 
représenter? et n'est-ce pas à-peu-près le même 



d'une encyclopédie. 85 
défaut de part et d'autre? Nous voilà donc arrêtés 
dans notre projet de transmettre les connoissances, 
par i'inipossibililé de rendre toute la langue intel- 
ligible. Comment recueillii les racines gramma- 
ticales? Quand on les aura recueillies, comment 
les expliijaer? Est-ce la peine d'écrire pour les 
siècles à venir , si nous ne sommes pas en état de 
nous faire entendre? Résolvons ces difficultés. 

Voici, premièrement, ce que je pense sur la ma- 
nière de discerner les radicaux. Peut-être y a-t-il 
quelque méthode , quelque système philosophi- 
que , à l'aide duquel on en trouveroit un grand 
nombre : mais ce système me semble difficile à 
inventer ; et quel qu'il soit , l'application m'en pa- 
roît sujette à erreur , par l'habitude bien fondée 
que j'ai de suspecter toute loi générale en matière 
de langue. J'aimerois mieux suivre un moyen tech- 
ni(}ue , d'autaqt plus que ce moyen technique est 
une suite nécessaire de la formation d'un Diction- 
naire encyclopédique. 

Il faut d'abord que ceux qui coopéreront à cet 
ouvrage , s'imposent la loi de tout définir j tout, 
sans aucune exception. Cela fait , il ne restera 
plus à l'éditeur que le soin de séparer les ter- 
mes où un même mot sera pi is pour genre dans 
une définition , et pour différence dans une autre: 
il est évident que c'est la nécessité de ce double 
emploi qui constitue le cercle vicieux, et qu'elle 
çst U lijuite des défuiitions. Quand on aura rassem-^ 



S6 SUR LE PROJET 

blé tous ces mois, on trouvera, en les examinant, 
que des deux termes qui sont dédnis l'an par l'au- 
tre , c'est tantôt le plus général, tantôt le moins 
général qui est genre ou diiïerence ; et il est évi- 
dent que c'est le plus général qu'il faudra regarder 
connue une d«s racines gra>nmaticales. D'où il 
s'ensuit que le nombre des racines granuiiatica- 
les sera précisément la moitié de ces termes re- 
cueillis ; parce que, de deux définitions de mots , il 
faut en admettre une , comme bonne et légitime \ 
pour démontrer que l'autre est un cercle vicieux. 
I Pas:sons maintenant à la manière de fixer la no- 
jtion de ces radicaux ; il ny a , ce me semble , 
Hju'un seul iiiojen , encore n'est~il pas aussi par- 
fait qu'on le désireroit ; non qu'il laisse de l'équi- 
voque dans le cas où il est applicable , mais en ce 
qu'il peut y avoir des cas auxquels il n'est pas 
possible de l'appliquer, avec quciqu'adresse qu'on 
le manie. Ce mojen est de rapporter une langue 
vivante à une langue morte: il n'ja qu'une langue 
morte qui puisse être une mesure exacte , inva- 
riable et commune pour tous les lionnnes qui sont 
et qui seront, entre les langues qu'ils parlent et 
qu'ils parleront. Connue cet idiojue n'existe que 
dans les auteurs , il ne change plus j et l'effet de 
ce caractère , c'est que l'application en est toujours 
la même, et toujours également connue. 

Si l'en me demandoit de la langue grecque ou 
latine , quelle est celle quHl faudroit préférer , je 



D'ur^E ENCYCLOPÉDIE. 87 

répondrois , ni l'une ni l'autre ; mon sentinjent 
scroit de les employer toutes deux; le grec , par-» 
tout où le latin ne donneroit rien , ou ne donneroit 
pas un équivalent , ou en donneroit un moins ri-- 
goureux : je voudrois que le grec ne tût jamais qu'un 
supplément à la diselte du latin ; et cela seulement 
parce que la connoissance du latin est la plus ré- 
pandue ; car j'avoue que s'il falloit se déterminer 
par la richesse et par l'abondance , il n'y auroit 
pas à balancer. La langue grecque est infiniment 
plus , étendue et plus expressive que la latine; 
elle a une multitude de ,ternies qui ont une em- 
preinte évidente de l'onomatopée ; une infinité de 
notions , qui ont des signes en cette langue , n'en 
ont point en latin , parce qu'il ne paroît pas que 
les La'ins se fussent élevés à aucun genre de spé- 
culation. Les Grecs s'étoient enfoncés dans toutes 
les profondeurs de la niélaphjsique dos sciences , 
des beaux- arts ; de la logique et de la grammaire. 
On dit , avec leur idiome , tout ce qu'on veut ; ils 
ont tous les tenues abstraits , relatifs aux opérations 
de l'entendement : consultez, là -dessus Aristote, 
Platon y Sextus Empiricus , Apollonius , et tous 
ceux qui ont écrit de la graunuaire et de la rhéto- 
rique. On est souvent embarrassé en latin par le 
défaut d'expressions : il falloit encore des siècles 
aux Romains, pour posséder la langue des abstrac- 
tions, du-moins à en juger par le progrès qu'ils j 
ont fait pendant qu'ils ont été sous la discipline dc^ 



îtô $Uïl LU PROJET 

Grecs; car d'ailleurs un seul homme de génie peut 
iiieltre en fermentation tout un peuple, abréger les 
siècles de l'ignorance, et porteries connoissanccs 
a un point de perfection , et avec une rapidité qui 
surprendroient également. Mais cette observation 
ne détruit point la vérité que j'avance : car, si l'on 
conjpte les hommes de génie > et qu'on les répande 
sur toute la durée des siècles écoulés , il est évident 
qu'ils seront en petit nombre dans chaque nation, 
et pour chaque siècle; el qu'on n'en trouvera pres- 
que aucun qui n'ait perfectionné la langue. Les 
hommes créateurs portent ce caractère particulier. 
Comme ce n'est pas seulement en feuilletant les 
productions de leurs contemporains , qu'ils rencon- 
trent les idées qu'ils ont à employer dans leurs 
écrits ; mais que c'est tantôt en descendant pro-!- 
fondement en eux-mêmes, tantôt en s'élançant 
au-dehors , et portant des regards plus attentifs et 
plus pénétrans sur les natures qui les environnent; 
ils sont obligés , sur-tout à l'origine des langues , 
d'inventer des signes pour rendre avec exactitude 
et avec force , ce qu'ils y découvrent les preiiiiers, 
C'est la chaleur de l'imagination , et la* méditation 
profonde, qui enrichissent une langue d'expressions 
nouvelles i c'etl la justesse de l'esprit , et la sévérité 
de la dialectique, qui en perfectionnent la sjntaxe; 
c'est la commodité des organes de la parole , qui 
l'adoucit; c'est la sensibilité de l'oreille , qui la rend 
l)armonieuse. 



ENCYCLOPÉDIl. 89 

Si l'on se détermine à faire usa^^e des deux lan- 
gues , on écrira d'abord le ladical français j et à 
côté , le radical grec ou latin , avec la citation de 
l'auteur ancien d'où il a été tiré , et où il est em- 
ployé , selon l'acception la plus approchée pour le 
sens , l'énergie et les autres idéos accessoires qu'il 
faut déterminer. 

Je dis radical ancien , quoiqu'il ne soit pas im- 
possible qu'un terme premier , radical et indéfi- 
nissable dans une langue , n*ait aucun de ces carac- 
tères dans une autre : alors il nie paroît démontré 
que l'esprit humain a fait plus de progrès chez un 
des peuples que chez l'autre. On ne sait pas en- 
core , ce me semble , combien la langue est une 
image rigoureuse et fidelie de l'exercice de la rai- 
son. Quelle prodigieuse supériorité une nation ac- 
quiert sur une autre , sur -tout dans les sciences 
abstraites , et les beaux arts , par cette seule diffé- 
rence I et à quelle distance les Anglois sont encore 
de nous , par la considération seule que notre lan- 
gue est faite , et qu'ils ne songent pas encore à 
former la leur! C'est de la perfection de l'idiome 
que dépendent , et l'exactitude dans les sciences 
rigoureuses , et le goût dans les beaux -arts, et 
par conséquent l'immortalité des ouvrages en ce 
genre. 

J'ai exigé la citation de l'endroit où le sjnonjnie 
grec et latin étoit employé , parce qu'un mot a 
souvent plusieurs acceptions; que le besoin, t\ 



^O SUR LE PROJET 

non la philosophie , ayant présidé à la formation 
des langues , elles ont et auront toutes ce vice 
commun ^ mais (ju'un mot n'a qu'un sens dans un 
passage cité , et que ce sens est cei lainement le 
même pour tous les peuples à qui l'auteur est 
connu fJLWy ùietS'e , ôect 3 etc. Arma inrumque 
cano , etc. , n'a qu'une traduction à Paris et à Pé- 
kin: aussi, rien n'est-il plus mal imaginé à^un Fran- 
çais qui sait le latin, que d'apprendre l'anglois dans 
un dictionnaire anglois -français , au-lieu d'avoir 
recours à un dictionnaire anglois -latin. Quand le 
dictionnaire anglois - français auroit été ou fait , 
ou corrigé sur la mesure invariable et commune , 
ou même sur un grand usage habituel des deux 
langues , on n'en sauroit rien j on seroit obligé , à 
chaque mot , de s'en rapporter à la bonne-foi et aux 
lumières de son guide ou de son interprète : au-lieu 
qu'en faisant usage d'un dictionnaire grec ou latin, 
on est éclairé , satisfait , rassuré par l'application j 
on compose soi-même son vocabulaire par la seule 
voie , s'il en est une , qui puisse suppléer au com- 
merce immédiat avec la nation étrangère dont on 
étudie l'idiome. Au-reste , je parle d'après ma pro- 
pre expérience : je me suis bien trouvé de cette 
méthode; je la regarde comme un mojen sûr d'ac- 
quérir en peu de temps des notions très-appro- 
chées de la propriété et de l'énergie. En un mot , 
il en est d'un dictionnaire anglois-français , et d'un 
dictionnaire anglois - l^tin , comme de deux hom- 



d'une e a'^ c y r, l p é d 1 e. 91 
mes , <lonl l'un , vous entretenant des dimensions 
cl de la pesanleur d'un corps , vous assurcroil que 
ce corps a laiit de poids et de Viauteur • et dont 
l'autre , au-lieu de vous rien assurer, prendroit une 
njcsurc ou des balances , el le pescroit , ou le ine- 
sureroit sous vos jeux. 

Mais quelle sera la ressource du nomenclateur , 
dans les cas où la mesure commune l'abandonnera ? 
Je réponds , ({u'un radical étant par sa nature le 
signe ou d'une sensation simple et particulière , ou 
d'une idée abstraite et générale , les cas où l'on 
demeurera sans mesure commune ne peuvent être 
que rares. IVIais dans ces cas rares , il faut absolu- 
ment s'en rapporter à la sagacité de l'esprit hu- 
main : il faut espérer qu'à force de voir une ex- 
pression nou définie, employée selon la même 
acception dans un grand nombre de définitions où 
ce signe sera le seui inconnu , on ne tardera pas 
à en apprécier la valeur, l\y a , dans les idées , et 
par conséquent dans les signes ( car l'un est à 
l'autre comme l'objet est à la glace qui le répète) 
une liaison si étroite , une telle correspondance ^ 
il part de chacun d'eux une lumière qu'ils se reflé- 
chissent si vivement , que , quand on possède la 
syntaxe , el que l'interprétation fidelle de tous les 
autres signes est donnée , ou qu'on a l'intelligence 
4e toutes les idées qui composent une période , à 
l'exception d'uoe seule , il est impossible qu'on ne 



92- SfRLEPnojET 

parvienne pas à dclerminer l'idée exceptée ou le 
signe inconnu. 

Les signes connus sont autant de conditions 
données pour la solnlion du problème ; el pour peu 
queie discours soit étendu , et contienne de 1 ernics , 
on ne conçoit pas que le problème reste au nombre 
de ceux qui ont plusieurs solutions. Qu'on en juge 
par le très-petit nombre d'endroits que nous n'en- 
tendons point dans les auteurs anciens : que l'on 
examine ces endroits } et l'on sera convaincu que 
robscurité naît ou de l'écrivain même , qui n'avoit 
pas des idées nettes , ou de la Corruption des ma- 
nuscrits , ou de l'ignorance des usages , des loix , 
des mœurs , ou de quelqu'autre semblable cause ; 
jamais de l'indétermination du signe , lorsque ce 
signe aura été employé selon la même gcception 
en plusieurs, endroits difFérens ^ conmie il arrivera 
nécessairement à une expression radicale. 

Le point le plus important dans l'étude d'une 
langue , est sans-doute la connoissance de l'accep- 
tion des termes. Cependant il y a encore l'ortho- 
graphe ou la prononciation , sans laquelle il est 
impossible de sentir tout le mérite de la prose har- 
monieuse et de la poésie , et que par conséquent 
il ne faut pas entièrement négliger j et la partie de 
l'orthographe qu'on appelle la ponctuation. Il est 
arrivé , par des altérations qui se succèdent ra- 
pidement dans la manière de prononcer , el leà 



1 



t)*UNfe ENCYCLÔPÉDÎE. 9'5 

Corrections qui s'introduisent lenUMucnt drns la 
manière d'écrire , que la prononciation et réciiture 
ne marchent point ensemble ; et que , quoiqu'il y 
ait chez les peuples les plus policés de l'Euiope , 
des sociétés d'hommes de lettres chargés de les 
modérer , de les accorder et de les rapprocher de 
la même ligne, elles se trouvent enfin à une dis- 
tance inconcevable; en-sorte que, de deux choses 
dont l'une n'a été imagiriée , dans son origine , que 
pour représenter fidèlement l'autre , celle-ci ne 
diffère guère moins de celle-là, que le portrait de 
la même personne peinte dans deux âges très- éloi- 
gnés. Enfin l'inconvénient s'est accru à un tel ex- 
cès., qu'on n'ose plus y remédier. On prononce 
une langue , on en écrit une autre ; et l'on s'acou- 
tume tellement pendant le reste de la vie à cette 
bizarrerie qui a fait verser tant de larmes dans 
l'enfance , que si l'on renonçoit à sa mauvaise 
orthographe, pour une plus voisine de la pronon- 
ciation , on ne reconnoîtroit plus la langue parlée 
sous cette nouvelle combinaison de caractères. 

Mais on ne doit point être arrêté par ces consi- 
dérations si puissantes sur la multitude et pour le 
moment. Il faut absolument se faire un alphabet 
raisonné, où un même signe ne représehte point des 
sons différens j ni des signes dififérens , un même 
son j ni plusieurs signes , une vojelle ou un son 
simple. Il faut ensuite déterminer la valeur de ces 
signes , par la description la plus rigoureuse des 



dilfcrens niouvemens des organes de la parole datisf 
la produclion des sons attachés à chaque signe J 
dislingaer, avec la dernière exactitude, les niouve- 
niens successifs et les niouveniens simultanés ; en 
un mot, ne pas craindre de tomber dans des détails 
minutieux. C'est une peine que des auteurs célè- 
bres , qui ont écrit des langues anciennes , n'ont 
pas dédaigné de prendre pour leur idiome ; pour- 
quoi n'en ferions-nous pas autant pour le nôtre , 
qui a ses auteurs originaux en tout genre , qiiî 
s'étend de jour en jour, et qui est presque devenu 
la langue universelle de l'Europe ? Lorsque Mo- 
lière plaisantoit les grammairiens , il abandonnoit 
le caractère de philosophe ; et il ne savoit pas , 
comme l'auroit dit Montaigne , qu'il donnoit des 
soufflets aux auteurs qu'il respectoil le plus , sur 
la joue du Bourgeois-Gentilhomme. 

Nous n'avons qu'un moyen de fixer les choses 
fugitives et de pure convention : c'est de les rap- 
porter à des êtres conslans^ et il n'y a de base 
constante ici, que les organes qui ne changent 
point , et qui , semblables à des instrumcns de 
musique , rendront à-peu-prèsen tout temps les 
mêmes sons , si nous savons disposer artistement 
de leur tension ou de leur longueur , et diriger 
convenablement l'air dans leur capacité j la trachée 
artère et la bouche composent une espèce de flûte, 
dont il faut donner la tablature la plus scrupu- 
leuse. J'ai dit à-peu-près ^ parce qu'entre les or- 



ENCYCLOPÉDIE. (^^ 



ganes de la parole , il n'y en a pas un qui n'ait 
mille fois plus de latitude et de variété qu'il n'en 
faut pour répandre des diflerenccs surprennntes 
el sensibles dans la production d'un son. A parler 
avec la dernière exactitude , il ny a peut-être pas, 
dans toute la France, deux hommes qui aient abso- 
lujuent une même prononciation. Nous avons cha- 
cun la noire; elles sont cependant toutes assez, 
semblables , pour que nous n'y remarquions sou- 
vent aucune diversité choquante ; d'où il s'ensuit 
que , si nous ne parvenons pas à transmettre à la 
postérité notre prononciation , nous lui en ferons 
passer une approchée ; que l'habitude de parler 
corrigera sans cesse j car la première fois que l'on 
produit artificiellement un mot étranger, selon une 
prononciation dont les mouvemens ont été pres- 
crits , l'homme le plus intelligent , qui a l'oreille 
la plus délicate , et dont les organes de ta parole 
sont les plus souples , est dans le cas de l'élève de 
^I. Pereire . Forçant tous les mouvemens, et sépa- 
rant chaque son par des repos , il ressemble à un 
automate organisé r .mais combien la vitesse et la 
hardiesse qu'il acquerra peu-à-peu n'afifoiblironl*- 
elles pas ce défaut ? Bientôt on le croira né dans 
le pays , quoiqu'au commencement il fût , par 
rapport à une langue étrangère , dans un état pire 
que l'enfant par rapport à sa langue maternelle : il 
n'y avoitque sa nourrice qui l'entendit.. L'enehaî- 
jiement des sous d'une langue n'est pas aussi arbi- 



9^ s Ù n L E I* R J E ^ 

tryire qu'on se l'imagine; j'en dis autant de learS 
Combinaisons. S'il y en a qui ne pourroient se 
Succéder sans une grande fatigue pour l'organe , ou 
ils ne se rencontrent point , ou ils ne durent pas. 
Ils sont chassés de la langue par l'euphonie , cette 
loi puissante qui agitconlinuellement et universel- 
lement, sans égard pour l'élymologic et ses défen- 
seurs , et qui tend sans intermission à amener des 
êtres qui ont tes mêmes organes , le même idiome, 
les mêmes mouvemens prescrits , à-peu-près à la 
même prononciation. Les causes, dont l'action n'est 
point interrompue , deviennent toujours les plus 
fortes avec le temps , quelque foibles. qu'elles soient 
En elles-mêmes. 

Je ne dissimulerai* point que ce principe ne 
Souffre plusieurs difficultés , entre lesquelles il y 
en a une très-importante que je vais exposer. Se- 
lon vous , me dira-ton , l'euphonie tend sans cesse 
à approcher les hommes d'une même prononcia- 
tion , sur-tout lorsque les mouvemens de l'organe 
ont été déterminés. Cependant les Allemands , les 
Anglais , les Italiens , les Français , prononcent 
tous diversement les vers d'Homère et de Virgile^ 
Jes Grecs écrivent (/.hvtv cisiS's , ôeèt ; et il y a des 
Anglais qui lisent mi , nine , a , i^ dé ^zi , è ; des 
Français qui lisent rnè , nine , a; e/, ye , dé ythé , 
a (ei^ comme dans la première de neige , et j^e , 
comme dans la dernière de paye : cet j" est un 
Xeu consonne qui manque dans notre alphabet ;> 



d'une encyclopédie. 97 
quoiqu'il soit dans notre prononciation). ( V-lcs 
notes de M. Duclos sur la grammaire générale 
raisonnée. ) 

Mais ce qu'il y a de singulier , c'est qu'ils sont 
tous également admirateurs de l'harmonie de ce 
début : c'est le iiiénie enthousiasme, quoiqu'il n*y 
ait presque pas un son commun. Entre les Fran- 
çais, la prononciation du grec varie tellement, 
qu'il n'est pas rare de trouver deux savans qui en- 
tendent très-bien cette langue , et qui ne s'enten- 
dent pas entre eii:i ^ ils ne s'accordent que sur la 
quantité. Mais la quarUité n'étant que la loi du 
mouvement de la prononciation , Ta hâtant ou la 
suspendant seulement, elle ne fait rien ni pour la 
douceur , ni pour l'aspérité des sons. On pourra 
toujours demander comment il arrive que des let-^ 
très , des syllabes , des mots, ou solitaires ou com- 
binés, soient également agréables à plusieurs per- 
sonnes qui les prononcent diversement. Est-ce- 
une suite du préjugé favorable à tout ce qui nous 
vient de loin ; le prestige ordinaire de la distance 
des temps et des lieux; l'effet d'une longue tradi- 
tion? Comment est-il arrivé que, parmi tant de 
vers grecs et latins , il n'y ait pas une syllabe telle- 
ment contraire à la prononciation des Suédois , 
des Polonois, que la lecture leur en soit absolument 
impossible ? Dirons-nous que les langues mortes 
ont été si travaillées , sont formé îs d'une combi- 
naison de sons si simples, si faciles , si élémentai- 
Piiilosophie, E 



g8 SURLEPROJET 

res , que ces sons forment, dans toutes les langues 
vivantes où ih sont employés , la partie la plus 
agréable et la plus mélodieuse? que ces langues 
vivantes , en se perfectionnant toujours , ne font 
que rectifier sans cesse leur harmonie , et l'ap- 
procher de l'harmonie des langues martes ; en un 
mot, que l'harmonie de ces dernières, faclice 
et corrompue par la prononciation particulière de 
chaque nation , est encore supérieure à rharnio-» 
nie propre et réelle de leurs langues ? 

Je répondrai , premièrement , que cette der- 
nière considération aura d'autant plus de force , 
qu'on sera mieux instruit des soins extraordinaires 
que les Grecs ont pris pour rendre leur langue 
harmonieuse : je n'entrerai point dans ce détail ; 
j'observerai seulement en général , qu'il ny a pres- 
'que pas une seule voyelle, une seule diphthongue, 
une seule consonne , dont la valeur soit tellement 
constante , que l'euphonie n'en puisse disposer , 
soit en altérant le son , soit en le supprimant : se- 
condement , que , quoique les anciens niênl pria 
quelques précautions pour nous transnieltre la va-^ 
leur de leurs caractères, il s'en faut beaucoup qu'ils 
aient été là-dessus aussi exacts, aussi jninuti.eux 
qu'ils auroientdû l'être : troisièmement , que le sa- 
vant qui possédera bien ce rju'ils nous en ont laissé , 
pourra toute-fois se flatter de réduire à une pronon- 
ciation fort approchée de la sienne, tout homme 
raisonnable et conséquent : quatrièmement , qu'où 



99 

peut démontrer sans réplique à i'Anglois, qu'en 
prononçant mi, nlnc , a, i, dé, 21, è, ilfaitsiï 
fautes de prononciation, sur sept sj^Uabes. Il rend 
la sj'llabe^M par ////; mais un auteur ancien nous 
apprend que les brebis rendoient en bêlant le soa 
de l'jv Dira-l-on que les brebis grecques béloient 
autrement que les nôtres, et disoient Z>/, bî , et 
non bè , bel Nous lisons, d'ailleurs, dans Denis 
d'Halicarnasse : « ùifrà basim lingiias atlidlt soîiuni 
conscr/aenteni, non sûprà , ore moderatè aperto , 
mouvement que n*exécute en aucune manière celui 
qui rend « par i, II rend e/, qui est une (?iphlHon- 
gue , par un /, voyelle et son simple. Il rend le ô 
par un 3 ou par une s grasse^yée , tandis que ce 
n'est qu'un t ordinaire aspiré; il rend ôg par zî , 
c'est-à-dire , qu'au-lieu de déterminer vivement 
Tair vers le milieu de la langue , pour former Vé 
fermé bref , allidlt spiritum clrcà dentés , ore 
pantin adapcîto, nec labris sonîtwn illustranti-' 
bus , ou qu'il prononce le caractère i» II rend à pat 
è , c'est-à-dire que , alUdil sonmn înfrà basim Un- 
guœ, ore moderatè aperto ; tandis qu'il étoit pres- 
crit pour la juste prononciation de ce caractère ec , 
spiritum ex iendere , ore aperto , etspiritu adpa^ 
latum vel suprà elato. 

Celui , au contraire , qui prononce ces mots 
grecs p,miv , êieiS'e, èsk, me, nine , a, ei , je , 
de , thé, a , remplit toutes les loix enfreintes par la 
prononciation angloise. On peut s'en assurer eu 



100 SUR LE PROJET 

comparant les caractères grecs avec les sons que 
j*y attache , et les mouvemens que Denis d'Hali- 
carnasse prescrit pour chacun de ces caractères , 
dans son ouvrage admirable de collocatione verho- 
ruiti. Pour faire sentir i'ulililé de ces définitions , 
je nie contenterai de rapporter celles de IV et de 
l'^. L' ^ se forme , dit-il , lin^uœ exlrcino spiritwn 
reperciitienle , et ad palatiim propè dentés su- 
blato : et IV llngud adductd suprà ad palatwn „ 
spirituper mediam longitudinem lahcnte , et circà 
dénies cum tenui quodam et angusto sibilo exenn- 
te. Je demande s'il est possible de satisfaire à ces 
mouvemens , et de donner à Vr et à 1'^ d'autres va- 
leurs que celles que nous leur attachons. Il n'est 
pas moins précis sur les autres lettres. 

Mais , insistera-t-on , si les peuples subsistans, 
qui lisent le grec , se conformoient aux règles de 
Denis d'Halicarnasse , ils prononceroient donc tous 
cette langue de la même manière , et comme les 
anciens grecs la prononçoient? 

Je réponds à cette question par une supposition 
qu'on ne peutrejetter,quelqu'extraordinaire qu'elle 
soit dans ce pays-ci j c'est qu'un Espagnol ou un 
Italien , pressé du désir de posséder un portrait de 
sa maîtresse, qu'il ne pouvoit tnontrer à aucun 
peintre , prit le seul parti qui lui restoit , d'en faire 
par écrit la description la plus étendue et la plus 
exacte : il commença par déterminer la juste pro-f 
portion de la tcte entière^ il passa ensuite aux di-^ 



ï) ' U IV E E N C V G L O P É D I E. 'ïOt 

Mienlions du front , des jeux, du nez, de là Louche, 
du nienlon, du cou j puis il revint sur chacune dé 
ces parlies j et il n'épargna rien pour crue son dis- 
cours gravât, dans l'esprit du peintre , la vérilabU 
image qu'il avoit sous les jeux ', il n'oublia ni leà 
couleurs , ni les formes , ni rien dé ce qui appar- 
tient au caractère: plus il compara son discours 
avec lé visage de sa maîtresse , plus il le trouva 
rcsseiublant ; il crut , sur- tout, que plus il char- 
gei;oit sa description de petits'détails , moins il lais- 
scroit de liberté au peintre j il n'oublia rien de ce 
qu'il pensa devoir captiver le pinceau. Lorsque sa 
description lui parut achevée, il en fit cent copies , 
qu'il envoya à cent peintres , leur enjoignant a 
chacun d'exécuter esacternent sur la toile ce qu'ils 
liroienl sur son papier. Les peintres travaillent ; 
et au bout d'un cerlain temps , notre amant reçoit 
cent portraits , qui tous ressemblent rigoureuse- 
ment à sa description , et dont aucun ne ressemble 
à un autre , ni à sa maîtresse. L'application de cet 
apologue au cas dont il s'agit , n'est pas difficile ; 
on me dispensera de la faire en détail. Je dirai seu- 
lement que , quelque scrupuleux qu'un auteur 
puisse être dans la description des mouvemens de' 
l'organe, lorsqu'il produit difïérens sons, il y aura 
toujours une latitude, légère en elle-même , infinie 
par rapport aux divisions réelles dont elle est sus- 
ceptible , et aux variétés sensibles ^ mais inappré- 
ciables, qui résulteront de ces division^. On n'ea 



102 SUR LE PROJET 

peut pas toute-fois inférer, ni que ces descriptions 
soient entièrement inutiles , parce qu'elles ne don- 
neront jamais qu'une prononciation approchée; ni 
que J'eupbonie , cette loi à laquelle une langue an- 
cienne a dû toute son harmonie, n'ait une aclion 
constante , dont l'efFet ne tende du-moins autant à 
nous en rapprocher qu'à nous en éloigner. Deux 
propositions que j'avois à établir. 

Je ne dirai qu'un mot de la ponctuation, H y a 
peu de différence entre l'art de bien lire , et celui 
de bien ponctuer. Les repos de la voix dans les dis- 
cours, et les signes de la ponctuation dans l'é- 
criture , se correspondent toujours, indiquent éga- 
lement la liaison ou la disjonction des idées , et 
suppléent à une infinité d'expressions. Il ne sera 
donc pas inutile d'en déterminer le nombre selon 
les règles de la logique , et d'en fixer la valeur par 
des exemples. 

Il ne reste plus qu'à déterminer l'accent et la 
quantité. Ce que nous avons d'accent, plus ora- 
toire que sjfllabique , est inappréciable; et Ton 
peut réduire notre quantité à des longues , à des 
brèves , et à des moins brèves ; en quoi elle paroît 
admettre moins de variété que celle des anciens , 
qui distinguoient jusqu'à quatre sortes de brèves , 
si-non dans la versification, au-moins dans la prose , 
qui l'emporte évidemment sur la poésie pour la va- 
riété de ses nombres. Ainsi , ils disoient que dans 
t^WjfOcTora T/soTos-, fpb(po> , les preinicrcs qui 



I 



D'UNE K N C Y C L O P É D I E. 1 05 

sont brèves , n'en avoient pas moins une quantité 
sensiblement inégale. Mais c'est encore ici le cas 
où l'on peut s'en rapporter à l'organe exercé , du 
soin de réparer ces négligences. 

Voici donc les conditions praticables et néces- 
saires , pour que la langue , sans laquelle les con- 
noissances ne se transmettent point , se fixe , au- 
tant qu'il est possible de la fixer par sa nature j et 
cju'il est important de la fixer pour l'objet prin- 
cipal d'un Dictionnaire universel et raisonné. Il faut 
uaalphabet raisonné, accompagné de l'exposition 
rigoureuse des mouvemcns de l'organe et de la 
modification de l'air dans la production des- sons 
atlacbés à cbaque caractère élémentaire , et à cha- 
que combinaison syllabique de ces caractères i 
écrire d'abord le mot selon Talphabet iisuelj l'é- 
crire ensuite selon l'alphabet raisonné , chaque 
sjllabe séparée et chargée de sa quantité; ajouter 
le mol grec ou latin qui rend le mot français , quand 
il est radical seulement , avec la citation de l'en- 
droit où ce mot grec ou latin est emploj'é dans 
l'auteur ancieivj et s'il a différons sens , et que , 
parmi ces sens, il devienne quelquefois radical, 
le fixer autant de fois par le radical correspondant 
dans la langue morte j en un mot , le définir quand 
il n'est pas radical; car cela est toujours possible j 
et le synonime grec ou latin devient alors superflu. 
On voit combien ce travail est long, difficile , épi- 
neux. Quel usage il faut avoir de deux outToi'S lan^ 



1*4 SUR LE P R e 5 E T 

gues , afin de comparer les idées simples , repré- 
sentées par des signes difïerens qui aient entre eux 
un rapport d'identité; ou, ce qui est plus délicat 
encore , les collections d'idées représentées par 
des signes qui doivent avoir le même rapport; et, 
dans les cas frequens où l'on ne peut obtenir l'iden- 
tité de rapport , combien de finesse et de goût 
pour distinguer , entre les signes , ceux dont les 
acceptions sont les plus voisines; et entre les idées 
accessoires , celles qu'il faut conserver ou sacrifier! 
^lais il ne faut pas se laisser décourager. L'acadé- 
mie de la Crusca a levé une partie de ces difficultés, 
dans son célèbre vocabulaire. L'académie Fran- 
çaise, rassemblant dans son sein l'universalité des 
connoissances , des poètes , des orateurs , des ma- 
thématiciens , des physiciens , des naturalistes , 
des gens du monde , des philosophes , des militai- 
res ; et étant bien déterminée à n'écouter , dans ses 
élections , que le besoin qu'elle aura d'un talent 
plutôt que d'un autre, pour la perfection de son 
travail ; il seroit incroyable qu'elle ne suivît pas ce 
plan général , et que son ouvrage ne devînt pas 
d'une unité essentielle à ceux qui s'occuperont à 
perfectionner la foible esquisse que nous publions. 
Elle n'aura pas oublié , sans-doute , de désigner 
nos gallicismes , ou les différens cas , dans lesquels 
il arrive à notre langue de s'écarter des loix de la 
grammaire générale raisonnée ; car un idiotisme , 
ou un écart de cette nature , c'est la racme chose. 



DUNE E N C V C L O r E D 1 E. 1 O J 

D'où l'on voit encore qu'en tout il y a une mesure 
invariable et conniiune , au défaut de laquelle on 
ne connoît rien , on ne peut rien apprckier, ni 
rien définir; que la gratnnuiire générale raisonnée 
est ici celte mesure; et que , sans cette grammaire , 
un dictionnaire de langue manque de londement , 
puisqu'il n'y a rien de fixe à quoi on puisse rap- 
porter les cas embarrassans qui se présentent j 
rien qui puisse indiquer en quoi consiste la diffi- 
culté'; rien qui désigne le parti qu'il faut prendre ; 
rien qui donne la raison de préférence entre plu- 
sieurs solutions opposées; rien qui interprète l'u- 
sage , qui le combatte ou le justifie , comme cela 
se peut souvent. Car ce seroit un préjugé , que de 
croire que , la langue étant la base du commerce 
parmi les hommes, des défauts importans puissent 
y subsister long -temps, sans être apperçus et 
corriges par ceux qui ont l'esprit juste , et le cœur 
droit. Il est donc vraisenjblable que les exceptions à 
la loi générale qui resteront , seront plutôt des abré- 
viations, des émcrgies, des euphonies, et autres 
agréniens légers , que des vices considé;. blés. On 
parle sans -cesse , on écrit sans cesse ; on combine 
les idées et les signes , en une infinité de manières 
différentes; on rapporte toutes ces combinaisons 
au joug de la sjntaxe universelle; on les y assujettit 
tôt ou tard, pour peu qu'il y ait d'inconvénient à 
les en affranchir; et lorsque cet asservissement n'a 
pas lieu, c'est qu on j trouve un avantage qu'il est 



lOf) SUR LE P K O J E T 

quelquefois difficile , mais qu'il seroit toujours im- 
possible de développer sans la grammaire raison- 
née, l'analogie et l'étj'iuologie , que j'appellerai les 
ailes de l'art de parler, comme on a dit de la chro- 
Dologie et de la géographie , que ce sont les jeux 
de l'histoire. 

Nous ne Tinirons pas nos observations sur la lan- 
gue , sans avoir parlé des synonymes. On les mul* 
tiplieroit à l'infini , si on ne cpnimc;nçoit par cher- 
cher quelque loi qui en fixât le nombre. H ^^ a, dans 
toutes les langues, des expressions qui ne diffèrent 
que par des nuances très-délicates. Ces nuances 
n'échappent ni à l'orateur , ni au poète , qui con- 
noissent leur langue ; mais ils les négligent à tout 
moment; l'un, contraint par la djfficullé de son 
avt; l'autre, entraîné par l'harmonie du sien. C'est 
de cette considération qu'on pout déduire la loi gé- 
nérale dont on a besoin. 11 ne faudra traiter comme 
synonymes , que les termes que la poésie prend 
pour tels j afin d'^ remédier à la confusion (jui s*in- 
troduiroit dans ia langue, par l'indulgence que l'on 
a pour la«rigueur des loix de la versification. Il ne 
faudra traiter comme synonymes, que 'les termes 
que l'art oratoire substitue indistinctement les uns 
aux autres ; afin de remédier à la confusion qui 
s'introduiroit dans la langue , par le charme de 
l'harmonie oratoire, qui tantôt préfère et tantôt 
sacrifie le mol propre ; abandonnant le jugement 
du bon sens et de la raison , pour se soumettre à 



d'une encyclopédie, loy 
erlui de l'oreille ; abandon qui paroît d'abord l'ex- 
travagance la plus manifeste , et la plus contraire 
à Texaclitude et à la vérité, mais qui devient, 
quand on j réfléchit , le fondement de la finesse , 
du bon goût , de la mélodie du s\y\e , de son unité , 
et des autres qualités de l'éloculion , q.ui seules 
assurent l'immortalité aux productions littéraires. 
Le sacrifice du mot propre ne se faisant jamais que 
dans les occasions où l'esprit n'en est pas trop 
écarté par l'expression mélodieuse , alors l'enten- 
dement le supplée j le discours se rectifie ; la pé- 
riode demeure harmonieuse j je vois la chose 
comme elle est ; je vois de plus le caractère de 
l'auteur ; le prix qu'il a attaché lui-même aux ob- 
jf^ts dont il m'entretient ; la passion qui l'anime : le 
spectacle se complique , se multiplie } et en même 
proportion , l'enchantement s'accroît dans mon es- 
prit; l'oreille est contente , et la vérité n'est point 
offensée. Lorsque ces avantages ne pourront se 
réunir, Técnvain le plus harmonieux , s'il a de la 
justesse et du goût , ne se résoudra jamais à aban- 
donner le mot propre pour son synonyme. Il en 
fortifiera ou aflbiblira la mélodie à l'aide d'un cor- 
rectif; il variera les temps, ou il donnera le change 
à l'oreille par quelqu'autre finesse. Indépendam- 
ment de l'harmonie , il faut encore laisser le mot 
propre pour un autre , toutes les fois que le pre- 
mier réveille des idées petites , basses , obscè- 
nes, ou rappelle des sensations désagréables. Mais, 



I08 SUA LE PROJET 

dans les autres circonstances , ne seroil-il pas plus 
à-pi opos , (lira-t-on , de laisser au lecteur le soin 
de suppléer le mot bariuonieux , que celui de sup- 
pléer le mot propre? Non j quand il seroit aussi fa-^ 
cile à l'oreille , le mot propre étant donné., d'en- 
tendre le mot harmonieux , qu'à l'esprit , le mot 
harmonieux étant donné , de trouver le mot propre. 
Il faut , pour que l'effet de la musicjue soit produit, 
que la musique soit entendue : elle ne se suppose 
point ^ elle n'est rien, si l'oreille n'en est pas réel- 
lement affectée. 

On recueillera toutes les expressions que nos 
grands poètes et nos meiilcars orateurs auront 
employées et poufront employer indistinctement. 
C'est sur- tout la postérité ({u'il faut avoir en vue. 
C'est encore une mesure invariable. Il est inutil^ 
de nuancer les mois , qu'on ne sera point tenté de 
confondre , quand ia langue sera morte. Au-delà de 
cette limite , l'art de faire des sjnonjnies devient 
un travail aussi étendu que puérile. Je voudrois 
qu'on eut deux autres attentions dans la distinction 
des mots synonymes. L'une , de ne pas marquer 
seulenient les idées qui différencient , mais celles 
encore qui sont communes. M. l'abbé Girard ne 
s'est asservi qu'à la première parlie de cette loi j 
cependant celle qu'il a négligée n'est ni moins 
essentielle, ni moins difficile à remplir. L'autre , 
de choisir ses exemples de manière qu'en expliquant 
la diversité des acceptions, on exposât en-mcme- 



d'une INCYCLOPÉDIE. 10^ 

teujps les usages de la nation , ses coutumes , 3on 
oaraclère , ses vices , ses vertus , ses principales 
actions , etc. j et que la mémoire de ses grands hopi- 
mes , de ses malheurs et de ses prospérités , y fût 
rappelée. Il n'en coûtera pas plus de rendre un sy^ 
nonjme utile , sensé , instructif et vertueux , que 
de le faire contraire à l'honnêteté , ou vide de sens. 
Ajoutons à ces observations un niojen simple 
et raisonnable d'abréger la nomenclature, et d'é- 
yller les redites. L'académie Française l'avoit pra- 
tiqué dans la première édition de son Dictionnaire^ 
et je ne pense pas qu'elle y eût renoncé en faveur 
des lecteurs bornés , si elle eût considéré combieri 
il étoit facile de les secourir. Ce moyen d'abréger 
la nomenclature , c'est de ne pas distribuer en plu- 
sieurs articles séparés ce qui doit être renfermé 
sous un seul7Taut-il qu'un Dictionnaire contienne 
ajjtant de fois un mot, qu'il y a de différences dans 
les vues de l'esprit ? L'ouvrage devient infini ^ et 
ce sera nécessairement un chaos de répétitions. 
Je ne ferois donc de précipàable , précipiter , 
précipitant, précipitation, précipite, précipi- 
ce , et de toute autre expression semblable, qu'un 
article auquel je renverrois dans tous les endroits 
où l'ordre alphabétique m'oCfriroit des expres- 
sions liées par une même idée générale et com- 
mune. Quant aux différences, le substantif désigne 
ou la chose , ou la personne , ou l'action , ou la sen- 
sation , ou la qualité , ou le temps , ou le lieu '^ Iç 



UO Sun LE PROJET 

participe , Taction considérée , ou comme possible; 
ou comme présente , ou comme passée; rinfinitif , 
l'action relativement à un agent , à un lieu et à un 
temps quelconque indéterminé. Multiplier les défi- 
nitions selon toutes ces faces , ce n'est pas définir 
les termes ; c'est revenir sur les mêmes notions à 
chaque face nouvelle qu'un terme présente. N'esl- 
il pas évident que ce qui convient à une expression 
considérée une fois sous ces points de vue difFé- 
rens , convient à toutes celles qui admettront dans 
la langue la même variété ? Je remarquerai que, 
pour la perfection d'un idiome, il seroit à souhaiter 
que les termes y eussent toute la variété dont ils 
sont susceptibles; je dis dont ils sont susceptibles, 
parce qu'il y a des verbes , tels que les neutres , 
qui excluent certaines nuances ; ainsi aller ne peut 
avoir l'adjectif «//a^/e. Mais combien d'autres dont 
il n'en est pas ainsi , et dont le produit est limité 
sans raison , malgré le besoin journalier et les em- 
barras d'une disette qui se fait particulièrement 
sentir aux écrivains exacts et laconiques ? Nous di- 
sons accusateur, accuser , accusation , accusant, 
accusé ; et nous ne disons pas accusable » quoi- 
(ju inexcusable soit d'usage. Combien d'adjectifs 
qui ne se meuvent point vers le substantif, et de 
subsfantifs qui ne se meuvent point vers l'adjectif? 
Voilà une source féconde oîi il reste encore à notre 
langue bien des richesses à puiser. Il seroit bon de 
remarquera chaque expression les nuances qui lui 



d'uneekcyclopédif, m 
mam|uent , afin qu'on osât les suppléer de notre 
temps , ou de crainte que , trompé dans la suite par 
l'analogie, on ne les regardât comme des manières 
de dire , en usage dans le bon siècle. 

Voilà ce que j'avois à exposer sur la langue. 
Plus cet objet avoit été négligé dans notre ouvrage , 
plus il étoit important relativement au but d'une 
Encyclopédie ; plus il convenoit d'en traiter ici 
avec étendue , ne fut-ce , comme nous l'avons dit , 
que pour indiquer les moyens de réparer la faute 
que nous avons commise. Je n'ai point parlé de' la 
sjntaxe ni des autres parties du rudiment français j 
celui qui s'en est chargé n'a rien laissé à désirer là- 
dessus; et notre Dictionnaire est complet de ce 
côté. 

Mais après avoir traité de la langue , ou du 
moyen de transmettre les connoissances , cher- 
chons le meilleur enchaînement qu'on puisse leur 
donner. 

Il y a d'abord un ordre général ; celui qui dis- 
tingue ce Dictionnaire de tout autre ouvrage , où 
les matières sont pareillement soumises à l'ordre 
alphabétique ; l'ordre qui l'a fait appeler Encyclo^ 
pédie. Nous ne dirons qu'une chose de cet enchaî- 
nement considéré par rapport h toute la matière 
encyclopédique j c'est qu'il n'est pas possible à 
l'architecte du génie le plus fécond , d'introduire 
autant de variétés dans la construction d'un grand 
édifice, dans la décoratiou de ses façades , dans la, 



IIÎX SUR LE PROJET 

combinaison de ses ordres , en un mot, dans toutes 
les parties de sa dislribulion , que l'ordre encyclo- 
pédique en admet. Il peut être formé , soit en rap- 
portant nos différentes connoissances aux diverses 
facultés de notre ame( c'est le système que nous 
avons suivi), soit en les rapportant aux êtres 
qu'elles ont pour objet ; et cet objet est ou de 
pure curiosité, ou de luxe , ou de nécessité. On 
peut diviser la science générale , ou en science des 
choses, et en science des signes j ou en science des 
concrets , ou en science des abstraits. Les deux 
causes les plus générales , l'art et la nalui^ , don- 
nent aussi une belle et grande distiibution. On en 
rencontrera d'autres daps la distinction ou du phy- 
sique et du moral; de l'existant, et du possible } du 
matériel , et du spirituel ; du réel , et de l'intelli- 
gible. Tout ce que nous savons ne découle-t-il pas 
de l'usage de nos sens et de celui de notre raison ? 
N'est-il pas ou naturel , ou révélé ? Ne sont-ce 
pas ou des mots , ou des choses , ou des faits ? Il 
est donc impossible de bannir l'arbitraire de cette 
grande distribution première. L'iHiivers ne nous 
offre que des êtres particuliers , infinis en nombre, 
et sans presqu'aucune division fixe et déterminée y 
il n'y en a aucun qu'on puisse appeler ou le pre- 
mier ou le dernier j tout s'y enchaîne et s'y suc- 
cède par des nuances insensibles; et à travers cette 
uniiorme immensité d'objets, s'il en paroît quel- 
f|uçs-uns qui, coaune des pointes de rochers, 



tj^U N È F. IV g' Y C L P L D I E. Il5 

semblent percer la surface* et la doriiiner ,' ils ne 
doivent celle prérogative qu'à des s^stcnies parli- 
cliliers, qu'à des convenlions vagues, qu'à certains 
évcTienicns étrangers , et non à rarrangcnient phy- 
sique des cîres el à l'intention de la nqiture. Voyez 
le Prospectas. 

En général , la description d'une machine peut 
elre entamée par quelque partie que ce soit. Plus 
la machine sera grande et compliquée , plus il y 
aura de liaisons entre ses parties y moins on con- 
noîtra ses liaisons , plus on am-â de difFérens plans 
de description. Que sera-ce donc, si la machine est 
infinie en tous sens j s'il est question de l'univers 
réel, etde l'univers intelligible, ou d'un ouvrage qui 
soit comme l'empreinte de tous lés deux ? L'uni- 
vers , soit réel , soit intelligible , a une infinité de 
points de vue sous lesquels il peut être représenté; 
et le nombre des systèmes possibles de la connois- 
sance humaine est aussi grand que celui de ses 
points de vue. Le seul , d'où l'arbitraire soit excFu, 
1/ c'est, comme nous l'avons dit dans notre prospcc~ 
tus, le système qui existoit de toute éternité dans 
là volonté de Dieu. Et celui oà l'on descendroit de 
ce premier Etre éternel à tous les êtres qui , dans 
lé temps , éiiianèrent de son sein , ressembleroil à 
l'hypothèse astronomi({ue dans laquelle le philoso- 
phe se transporte en idée au centre du soleil , pour 
y calculer les phénomènes des corps célestes qui 
l'environnent ; ordoujiaAce qui a de la simplicité 



1,1 4 SUR LE PROJET ■♦ 

et de la grandeur , mais à laquelle on poiirroit re- 
procher un défaut important dans un ouvrage , 
composé par des philosophes , et adressé à tous 
les hommes et à tous les temps ; le défaut d'être 
lié trop étroitement à notre théologie, science 
sublime, ulile sans-doute, par les connoissances 
que le chrétien en reçoit, mais plus ulile encore 
par les sacrifices qu'elle en exige et les récompenses 
qu'elle lui promet. {Voyez le tom. I des Opin. des 
Philos, page 406 , note i. ) 

Quant à ce sj'sléme général d'où l'arbilrajre se- 
roit exclu , et que nousn'aurons jamais , peut-être 
ne nous seroit~il pas fort avantageux de Tavoir j 
car quelle différence j auroit-il entre la lecture 
d'un ouvrage où tous les ressorts de l'univers 
seroient développés , et l'étude même de l'univers? 
presqu'aucune ; nous ne serions toujours capables 
d'entendre qu'une certaine portion de ce grand 
livre ) et pour peu que l'impalience et la curiosité 
qui^nous dominent et inîerroujpent si conimuné- 
Ti:ent le cours de nos observalions , jetassent de 
désordre dans nos lectures, nos connoissances 
deviendroicnt aussi isolées qu'elles le sont; perda;it 
la chaîne des inductions , et cessant .d'apperceyoir 
les liaisons antérieures et subséquentes , nous au- 
rions bientôt les mêmes vides et les mêmes in- 
certitudes. Nous nous occupons maintenant à rem- 
plir ces vides , en contemplant la nature; nous 
wojus occuperions \ les remplir , en ijiéditant un 



t> U N 1-: ENCYCLOPÉDIE. I 1 5 

voltmie ininicnse qui , n'étant pas plus parfait à 
nos j-cux que Tunivers , ne seroit pas moinà exposé 
à la léintrilé de nos doutes et de nos objections. 

Puisque la perfection absolue d'un plan universel 
ne renitdieroit point à la foiblesse de notre enten- 
dement, attachons- nous à ce qui convient à notre 
condition d'homme } et contenions-nous de remon- 
ter à quelque notion très-générale. Plus le point de 
vue d'où nous considéierofîs les objets sera élevé, 
plus il nous découvrira d'étendue ) et plus l'ordre 
que nous suivrons sera instructif et grand. Il faut 
par conséquent qu'il soit simple , parce qu'il y a 
rarement de la grandeur sans simplicité ; qu'il soit 
clair et facile; que ce ne soit point un labyrinthe 
tortueux où l'on s'égare , et où l'on n'apperçoive 
rien au-delà du y)oint où l'on eSt , mais une grande 
et vaste avenue qui s'étende au loin , et sur la lon- 
gueur de laquelle on en rencontre d'autres égale- 
ment bien distribuées, qui conduisent aux objets 
solilaires et écartés , par le chemin le plus facile 
et le plus court. 

Une considération sur-tout qu'il ne faut point 
perdre de vue , c'est que , si l'on bannit rhonime 
ou l'être pensant, et c&ntemplateur de dessus la 
surface de la terre, cé^spectacle, pathétique et su- 
blime de la.natuTf», n'est- plus qu'une scène triste et 
liiuette ; l'univers se tait , le silence et la nuit s'en 
emparent. Tout se change en une vaste solitude , où 
les phénomènes iaobservés se passent d'une ma- 



IlG SUR LE PROJET 

nlvre obscure et sourde. C'est la présence de 
l'hoiutue , qui rend l'existence des élrcs intéres- 
sante : et que peut-on se proposer de mieux dans 
l'histoire de ces êtres , que de se soumettre à celle 
considération ? Pourquoi n'introduirons-nous pas 
l'honmie dans notre ouvrage , comme il est placé 
dans l'univers ? Pounjuoi n'en ferons-nous pas un 
centre commun? Est-il, dans l'cspaceinfini, quelque 
point d'où nous puissions , avec plus d'avantage , 
faire partir les lignes immenses que nous nous 
proposons d'étendre à tous les autres points ? 
Çuelle vive et douce réaction n'en résultera- t-il pas 
des êtres vers l'homme, et de l'homme vers les êtres? 

Voilà ce qui nous a déterminés à chercher ,dans 
les facultés principales de l'homme, la division 
générale à laquelle nous avons subordonné notre 
travail. Qu'on suive telle autre voie qu'on aimera 
mieux , pourvu qu'on ne substitue pas à l'homme 
un élre'muet , insensible et froid. I /homme est le 
terme unique d'où il faut partir , et auquel il faut 
tout ramener, si l'on veulplaij'e, intéresser, lou- 
cher , jusques dans les considérations les plus 
arides , et les détails les plus secs. Abstraction 
faite de mon existence et du bonheur de mes sem- 
blables , que m'importe le reste de Ja nature 7 

Uû second ordre non moins essentiel que le 
précédent , est celui qui déterminera l'étendue 
relative des différentes parties de l'ouvrage. J'a- 
youe qu'il se présente ici de ces difficultés qu'il est 



D'UNE E N C Y C L O i' l I) T E. 1 » / 

impossible de surmonter quand on coiinucncc, et 
(]u'ilest<iifficiledesurmontcràqueK{u't:dilion qu'on 
parvienne. Comment établir une juste proportion 
entre les différentes parties d'un si grand tout? 
Quand ce tout seroit l'ouvrage d'un seul lionmie , 
la lâche ne seroit pas facile ; qu'est-ce donc que 
celte tache , lorsque le tout est Touvrage d'une 
société nonibreuse ? En comparant un dictionnaire 
universel et raisonné de la conuoissance humaine , 
à une statue colossale , on n'en est pas plus avancé, 
puisqu'on ne sait ni coimnent déterminer la hau- 
teur absolue du colosse , ni par quelles sciences , 
ni par quels arts , ses membres dilférens doivent 
être représentés. Quelle est la matière qui servira 
de module? sera-ce la plus noble , la plus utile , 
la plus importante , ou la plus étendue ? préférera- 
t-on la moraj^ , aux mathématiques ; les malhé- 
rnaliques, à la théologie ; la théologie, à la juris-, 
prudence; la jurisprudence , à Phistoire naturelle , 
etc. Si l'on s'en tient à certaines expressions géné- 
riques , que personne n'entend de la même ma- 
nière , quoique tout le monde s'en serve sans 
contradiction , parce que jamais on ne s'explique j 
et si .l'on demande à chacun, ou des élémens , ou 
un traité complet et général , on ne lardera pas à 
s'appercevoir combien cette mesure nominale est 
vague et indéterminée. Et celui qui aura cru pren- 
dre , avec ses différens collègues, les précautions 
telles , que les malcnaux qui lui seront remis 



Il8 |UB LE PROJET 

cjuaJreront à-peu-près avec son plan , est un 
hoinniie qui ti'a nulle idée de son objet, ni des 
collègues qu'il s'associe ! Chacun a sa manière de 
sentir et de voir. Je nie souviens qu'un artiste , à 
qui je croyois avoir exposé assez exactement ce 
qu'il avoit à faire pour son art , m'apporta d'après 
mon discours, à ce qu'il prétendoit , sur la manière' 
de tapisser en p^vpier , qui demandoit à-pcu-près 
un feuillet d'écriture , et une demi-planche de 
dessin , dix à douze planches énormément chargées 
de figures , ei trois cahiers épais , in-folio , d'un 
caractère fort menu^ à fournir un à deux volumes 
in-\i. Un autre , au contraire , à qui j'avois pres- 
crit exactement les mêmes règles qu'au premier, 
m'apporta sur une des manufactures les plus éten- 
dues , par la diversité des ouvrages qu'on y fabri- 
que , des matière» qu'on y emploie , des machines 
dont on se sert , et des manoeuvres qu'on y pra- 
tique , un petit catalogue de mots sans définiliori , 
sans explication , sans figures , m^assurant bien 
fermement que son art ne conlenoit rien de plus: 
il supposoit que le reste , ou n'éloit point ignoré, 
ou ne pouvoit s'écrire. Nous avionis espéré d'un de 
nos amateurs les plus vantés, farlicle com/?05fV/o^ 
en peinture. ( M. Watelet ne nous avoit point en- 
core offert ses secours. ) Nous reçûmes de fama- 
leur, deux lignes de définition sans exactitude , sans 
style, et sans idées, avec l'aveu humiliant qu'il 
n'en savoit pas davantage ; et je fus oblige de faire 



DUNE E N C V C L O I» K D I E. T !() 

Y at{\{:Vd composition en peinture , iiioi qui ne suis 
ni amateur ni peintre j ces phénomènes ne m'éton- 
nent point. Je vis avec aussi peu de surprise la 
même diversité entre les travaux des savans et des 
gens de lettres. La preuve en subsiste en cent en- 
droits de cet ouvrage. Ici nous sommes boursouf- 
flcs , ^et d'un volume exorbilaol ; là , maigres , 
petits , mesquins , secs , et décharnés. Dans un 
endroit, nous ressemblons à des squeleltes ', dans 
un autre , nous avons un air hjdropique ; nous 
sonmies alternativement , nains et géans ; colosses 
et pygmées ; droits , bien faits et proportionnés , 
bossus , boiteux et contrefaits. Ajoutez à toutes ces 
bizarreries celle d'un discours tantôt abstrait , 
obscur ou recherché , plus souvent négligé , traî- 
nant et lâche; et vous comparerez l'ouvrage entier 
au monstre de Kart poétique , ou même à quelque 
chose de plus hideux. Mais ces défauts sont insé- 
parables d'une première tentative ) et il m'est évi- 
demment démontré qu'il n'appartient qu'au temps 
et aut siècles à venir de les réparer. Si nos neveux 
s'occupent de VEncrclopédle sans interruption , 
ils pourront conduire l'ordonnance de ses maté- 
riaux à ({uelque degré de perfection. Mais , au dé- 
faut d'une mesure commune et constante, il n'j^ 
a" point de milieu ) il faut d'abord admettre , 
sans exception , tout ce qu'une science comprend; 
abandonner chaque matière à elle-même ) et ne 
Ityprescrii-e d'autres limites que.celles de son ob- 



I5.0 s U R L E t R J Ë T 

J3t. Chaque chose étant alors dans \' Encyclopédie 
ce (jLi'elle est en soi, elle y aura sa vraie propor-» 
tion , sur-tout lorsque le temps aura pressé les 
connoissances , et réduit chaque sujet à sa juste 
Glendue. S'il arrivoit, après un grand nombre d'é- 
ditions successivement perfectionnées , que quel- 
que matière importante restât dans le même état, 
comme il pourroit aisément arriver parmi nous à 
la minéralogie, et à la métallurgie, ce ne sera 
plus la faute de l'ouvrage, malscelle du genre 
humain en général, ou de la nation en particulier , 
dont les vues ne se seront pas encore tournées sur 
ces objets» 

J'ai fait souvent une observation ; c'est que l'é-* 
jruulation qui s'allume néc^essairement entre des col- 
lègues, produit des dissertations au-lieu d'articles* 
Tout fart des renvois ne peut alors remédier à la 
diffusion ; et au-lieu de lire un article d'£'ncrc/o- 
pédie } on se trouve embarqué dans un mémoire 
académique. Ce défaut diminuera à -mesure (|ue 
les éditions se nmltiplieront ; les connoissances se 
rapprocheront nécessairement; le ton emphatique 
et oratoire s'affoiblira; quelques découvertes, deve- 
nues plus communes et moins intéressantes , occu- 
peront moins ^d'espace ; il n'^ aura plus que les 
matières nouvelles, les découvertes du jour, qui. 
seront enflées. C'est une sorte de condescendance 
qu'on aura dans tous les temps pour l'objet, pour 
l'auteur, pour le public, etc, Le moment passé, 



t>UNE ENCYCLOPEDIE. 121 

cet article subira la circoncision comme les autres. 
Mais , en général , les inventions et les idées nou- 
velles introduisant une disproportion nécessaire; et 
la première édition étant celle de toutes qui contient 
le plus de choses , si-non récemment inventées , du- 
moins aussi peu connues que si elles avoient ce 
caractère , il est évident , et par cette raison et par 
celles qui précèdent , que c'est l'édition où il doit 
régner le plus de désordre; mais qui, en revanche, 
montrera , à travers ses irrégularités , un air ori- 
ginal qui passera difficilement dans les éditions sui- 
vantes. 

Pourquoi l'ordre encyclopédique est-il si parfait 
et si régulier dans l'auteur anglais? c'est que, se 
bornant à compiler nos dictionnaires , et à analyser 
un petit nombre d'ouvrages; n'inventant rien ; s'en 
tenant aux choses connues ; tout lui étant également 
intéressant ou indifférent; n'aj'ant ni d'acception 
pour aucune matière, ni de moment favorable ou 
défavorable pour travailler , excepté celui de la mi- 
graine ou du spleen; c'étoit un laboureur qui tra- 
çoit son sillon superfiiiel , mais égal et droit. Il 
n'en est pas ainsi de notre ouvrage : on se pique ; 
on veut avoir des morceaux, d'appareil ; c'est même 
peut-être ence moment ma vanité. L'exemple de l'un 
en entraîne un autre. Les éditeurs se plaignent, mais 
inutilement. On se prévaut de leurs propres fautes 
contre eux-mêmes ; et tout se porte à l'excès. Les 
articles de Chambers sont assez, régulièrement dis- 
PbilûsopLie. F 



122 SUR Lt PROJET 

tribués; mais ils sont vicies : les nôtres sont pleins, 
mais irréguliers. Si Chambers eût rempli les siens, 
je ne doute point cjue son ordonnance n'en eût 
souffert. 

Un troisième ordre est celui qui expose la dis- 
tribution particulière à chaque partie. Ce sera le 
premier morceau qu'on exigera d'un collègue. Cet 
ordre ne me paroit pas entièrement arbitraire; il 
n'en est pas d'une science , ainsi que de l'univers. 
L'univers est l'ouvrage infini d'un Dieu j une science 
est un ouvrage fini de l'entendement humain. Il y 
a des premiers principes, des notions générales, 
des axiomes donnés. A^oilà les racines de l'sfrbre : 
il faut que cet arbre se ramifie le plus qu'il sera 
possible ; qu'il parte de l'objet général , comme d'un 
tronc; qu'il s'élève d'abord aux grandes branches 
ou premières divisions ; qu'il passe de ces maîtresses 
branches à de moindres rameaux, et ainsi de suite, 
jusqu'à ce qu'il se soit étendu jusqu'aux termes 
particuliers, qui seront comme les feuilles et la che- 
velure de l'arbre. Et pourquoi ce détail seroit-i> 
impossible ? chaque mot n'a-t-il pas sa place ? ou, 
s'il est permis de s'exprimer ainsi , son pédicule et 
son insertion ? Tous ces arbres particuliers seront 
soigneusement recueillis; et, peur présenter les 
.mêmes idées sous une image plus exacte, l'ordre 
encyclopédique général sera comme une mappe- 
monde, où l'on ne rencontrera que les grandes ré- 
gions; les ordres particuliers , comme des cartes 



d'une encyclopédie. ] 2T> 
particulières de roj'aumes , de provinces , de con- 
trées j le dictionnaire, comme Thistoire géogra- 
phique et détaillée de tous les lieux, la topographie 
générale et raisonnée de ce que nous connoissons 
dans le monde intelligible -et dans le monde visible j 
et les renvois serviront d'itinéraires dans ces deux 
mondes, dont le visible peut être regardé comme 
Tancien ; et l'intelligible, comme le nouveau. 

Il y a un quatrième ordre , moins général qu'au- 
cun des précédens : c'est celui qui distribue con- 
venablement plusieurs articles difTérens compris 
sous une même dénomination. Il paroît ici néces- 
saire de s'assujettir à la génération des idées , à l'a- 
nalogie de's matières , à leur enchaînement naturel ; 
dépasser du simple au figuré, etc. Il y a des termes 
solitaires qui sont propres à une seule science , et 
qui ne doivent donner aucune sollicitude. Quant à 
ceux dont l*acception varie , et qui appartiennent 
à plusieurs sciences et à plusieurs arts , il faut ea 
former un petit système, dont l'objet principal soit 
d'adoucir et de pallier , autant ([u'on pourra , la bi- 
zarerie des disparates. Il faut en composer le tout 
le moins irrégulier et le moins décousu; et se laisser 
conduire tantôt par les rapports , quand il y en a 
de marqués , tantôt par l'importance des matières^ 
et au défaut des rapports, par des tours originaux 
qui se présenteront d'autant plus fréquemment aux 
éditeurs, qu'ils auront plus de génie , d'imagination 
et de connoiosances. Il y a des matières qui ne se 



Ï24 SURLEPr. OJËT 

séparent point, telles que l'histoire sacrée et l'his» 
toire profane; la théologie et la nijlhologie ; l'his- 
toire naturelle , la phj^sique, la chimie et quelques 
arts, etc. La science étymologique, la connois- 
sance historique des élres et des noms , fm^rniront 
aussi un grand nombre de vues différentes , qu'on 
pourra toujours suivre , sans crainte d'être enibar~ 
rassé , obscur ou ridicule. 

Au miKcu de ces différens articles de même dé- 
nomination à distribuer , l'édileur se comportera 
connue s'il en éloit l'auteur ; il suivra Tordre qu'il 
eût suivi , s'il eût eu à considérer le mot sous toutes 
ses acceptions. Il ny a point ici de loi générale à 
prescrire j on en connoîtroit une , que le* moindre 
inconvénient qu'il y auroit à la suivre , ce seroit 
l'ennui de l'uniformité. L'ordre encyclopédique 
général jetteroit de temps - en - temps dans des 
arrangemens bizarres j l'ordre alphabétique don-^ 
neroit à tout moment des contrastes burlesques j 
un article de théologie se ti-ouveroit relégué tout 
au travers des art? mécaniques. Ce qu'on obser- 
vera communément et sans inconvénient, c'est 
de débuter par l'acception simple et grammati- 
cale j de tracer , sous l'acception grannnaticale » 
un petit tableau en raccourci de l'article en entier; 
d'y présenter en exemples , autant de phrases dif- 
férentes qu'il y a d'acceptions diffcrentes ; d'or- 
donner ces phrases entre elles , comme les diffé- 
rentes acceptions du mot doivent cire ordonnée» 



d'l^ne e:vcyclôi»édie. iaS 
dans le reste de Tarlicle j à chaque phrase oii 
exemple , de renvoyer à l'acception particulière 
dont il s'agit. Alors on verra presque toujours là 
logi(|ue succéder à la grammaire; lamclaphjsique, 
à la logique ; la théologie , à la métaphysique j la 
morale, à la théologie ; la jurisprudence, à la mo- 
rale, elc.TMalgré la diversité des acceptions; chaque 
article , traité de cette manière , formera un en- 
semble ; et , malgré cette unité commune à tous les 
articles , il n'y aura ni trop d'uniformité , ni mo- 
notonie. J'insiste sur la liberté et la variété de cette 
distribution , parce qu'elle est en -même -temps 
commode , utile et raisonnable. Il en est de la 
formation d'une Encyclopédie , ainsi que de Id 
fondation d'une grande ville; il n'en faudroit pas 
construire toutes les maisons sur un rjicme mo- 
dèle , quand on auroit trouvé un modèle général , 
beau en lui-même , et convenable à tout enipla-^ 
cément. L'uniformité des édifices , entraînant l'u- 
niformité des voies publiques , répandroit sur la 
ville eiîtière un aspect triste et fatigant. Ceux 
qui marchent, ne résistent point à l'ennui d'un long 
mur ou même d'une longue forêt qui les a d'abord 
enchantés. 

Un bon esprit ( et il faut supposer au-moins 
cette qualité dans un éditeur ) saura mettre chaque 
chose à sa place : et il n'y a pas à craindre qu'il 
ait dans les idées , assez peu d'ordre, ou dans l'es- 
prit , assez peu de goût , pour entremêler , ^^% 



îî?6 SUR LE PROJET 

Ticcessilé , des acceptions disparates. Mais il y au- 
roit aussi de l'injustice à l'accuser d'une bizarrerie, 
(jui ne seroit qu'une suite nécessaire de la diversité 
des matières , des imperfections de la langue , et 
d-e l'abus des mélapbores , qui transporte un mê- 
me mot de la boutique d'un artisan sur les bancs 
de la Sorbonne , et qui rassemble les choses les 
plus hétérogènes sous une commune dénomina- 
tion. 

Mais , quel que soit l'objet dont on traite , il faut 
exposer le genre auquel il appartient j sa diffé- 
rence spécifique ou la qualité qui le dislingue , s'il 
y en a une j ou plutôt l'assemblage de celles qui 
le constituent ( car il résulte de cet assemblage , 
une différence nécessaire , sans quoi deux ou plu- 
sieurs êtres phj'siques étant absolument les mêmes 
au jugement de tous nos sens , nous ne les dis- 
tinguerions pas ) j ses causes , quand on les con- 
noît; ce qu'on sait de ses effets; ses qualités ac-^ 
tives et passives j son objet , sa fin , ses usages , 
les singularités qu'on y remarque ; sa génération , 
son accroissement, ses vicissitudes, ses d^uucn- 
sions, son dépérissement , etc. D'où il s'ensuit qu'un 
même objet , considéré sous tant de faces , doit 
souvent appartenir à plusieurs sciences j et qu'un 
mot , pris sous une seule acception , fournira plu- 
sieurs articles différens. S'il s'agit; par exemple, 
de quelque substance minérale , c'est communé- 
ment le grammairien ou le naturaliste qui s'en eni- 



d' U rv E E IV C Y C L O P É D t E. 12f 

pare le premier : il la transmet au physicien j 
celui-ci , au chimiste j le chimiste , au pharma- 
cien ; le pharmacien, au médecin , au cuisinier, 
au peintre , au teinturier , etc. 

D'où naît un cinquième ordre , qui sera d'autai>t 
plus facile à instituer , que les collègues se seront 
renfermés plus rigoureusement dans les bornes de 
leurs parties } et qu'ils auront bien saisi le point 
de vue , sous lequel ils avoienl à considérer la chose 
individuelle dont il s'agit. Une énumération mé- 
thodique et raisonnée des qualités déterminera ce 
cin(|uième et dernier ordre , qui sera aussi suscep- 
tible d'une grande variété. La suite des procédés 
par les{juels on fait passer une substance , selon 
l'usage auquel on la destine , suggérera la place 
que chaque notion doit occuper. Au reste , je 
pense qu'il faut laisser les collègues s'expliquer 
séparément. Le travail des éditeurs scroit infini» 
s'ils avoient à fondre tous leurs articles en uft seul: 
il convient , d'ailleurs , de réserver à chacun l'hon- 
neur de son travail : et au lecteur , la conmiodilé 
de ne ccnsullcr que l'endroit d'un article dont il a 
besoin. 

J'exige seulement de la rtiéthbde , quelle qu'elle 
soîl. Je ne voudrois pfis qu'il y eût un seul ar- 
ticle capital , sans division et sans sous-division; 
c'est l'ordre qui soulage la mémoire. IMais il est 
difficile qu'un auteur prenne celle attention pour 
le lecteur, qu'elle ne tourne à son propre avaa- 



.3 2.8 S U R L E PROJET 

ta^'e. Ce n'est^ qu'en nicditant. profondément sa 
Jwatière , Cju'on trouve une distribution générale. 
C'est presque toujours la dernière idée importante 
qu'on rencontre ^ c'est une pensée unique qui se 
développe , qui s'étend et qui se ramifie , en se 
nourrissant de toutes les autres qui s'en rappro- 
chent comme d'elles-mêmes. Celles qui se re- 
fusent à cette espèce d'attraction , ou sont trop 
éloignées de sa sphère , ou elles ont quelqu'autre 
défaut plus considérable } et dans l'un et l'autre 
cas , il est à-propos de les rejeter. D'ailleurs , un 
Dictionnaire est fait pour être consulté; et le point 
essentiel, c'est que le lecteur remporte nettement 
dans sa mémoire le résultat de sa lecture. Une 
marche, à laquelle il faudroit s'assujetir quelque- 
fois , parce qu'elle représente assez bien la mé- 
thode d'invention , c'est de partir des phénomènes 
individuels et particuliers, pour s'élever à des con- 
Doissances plus étendues et moins spécifiques j 
de celles - ci à de plus générales encore , j^.s- 
qu'à ce qu'on arrivât à la science des axiomes , ou 
de ces propositions que leur siniplicité, leur uni- 
versalité , leur évidence , rendent indémontrables. 
Car , en quelque matière que ce soit , on n'a par- 
couru tout l'espace qu'on avoit à parcourir , que 
quand on est arrivé à un principe qu'on ne peut ni 
prouver , ni définir , ni éclaircir, ni obscurcir , ni 
nier , sans perdre une partie du jour dont on étoit 
éclairé, et faire un pas vers des ténèbres qui fii;ii- 



t) U N E E N C Y C L O P K D I E. 12^ 

roient par devenir tiès-profondes, si on ne nieltoit 
aucune borne à l'argumentation. 

Si je pense ([u'il y a un point au-delà duquel il 
est dangereux de porter rargumenlation , je pense 
aussi qu'il ne faut s'arrêter que quand on esl bien 
sûr de l'avoir atteint. Toute science , tout art a sa 
inétaphj^sique : cette partie est toujours abstraite f 
cependant , ce doit être la principale d'un Diction- 
naire philosophique j et l'on peut dire que tant 
qu'il y reste à défricher , il j a des phénomènes 
inexplicables , et réciproquement. Alors l'homme 
de lettres , le savant et l'artiste marchent dans les 
ténèbres ', s'ils font quelques progrès , ils en sont 
redevables au hazard ; ils arrivent comme un voj'a- 
geur égaré qui Suit la bonne voie sans le savoir. H 
est donc de la dernière importance de bien exposer 
la métaphysique des choses , ou leurs raisons prc-> 
mières ou générales j le reste deviendra plus lumi- 
neux et plus assuré dans l'esprit. Tous ces préten- • 
dus mystères tant reprochés à quelques sciences , 
et tant allégués par d'autres , pour pallier les leurs , 
discutés métaphysiquemcnt, s'évanouissent comme 
les fanlômesde la nuit aux approches du jour.L'ait, 
éclairé dès le premier pas , s'avancera sûrement , 
rapidement , et toujours par la voie la plus courte. 
Il faut donc s'attacher à donner les raisons des 
choses , quand il y en a ; à assigner les causes , 
({uand on les connoît; à indiquer les effets, lors- 
c^u'ils sont certains; à résoudre les nœuds par une 



i5o SUR LE PROTET 

n{3plication directe des principes j à démontrer lëâ 
vérilts ; à dévoiler les erreurs j à décréditer adroi- 
t 'iiient les préjugés j à apprendre aux hommes à 
douter et à attendre ; à dissiper l'ignorance ; à ap- 
précier la valeur des connoissances humaines; à 
dislinguer le vrai du faux , le vrai du vraisemblable, 
le vraisemblable du merveilleux et de rincroyablej 
les phénomènes communs de phénomènes extraor- 
dinaires , les faits certains des douteux, ceux-ci 
des faits absurdes et contraires à l'ordre de la na- 
ture ; à connoître le cours général des évéuemens , 
et à prendre chaque chose pour ce qu'elle est; et 
par conséquent à inspirer le goût de la science , 
/ l'horreur du mensonge et du vice, et l'amour de 
la vertu; car tout ce qui n'a pas le bonheor et 'a 
VerUi pour lin dernière, n'est rien* 
f Je ne peux souffrir qu'on s'appuje de l'autorité 
I des auteurs dans les ([ueslions de raisonnement. Et 
• qu'importe à la vérité , que nous cherchions le nom 
d'un homme qui n'est pas infaillible? Point de vers 
sur-lout; ils ont l'air si foibles et si mesquins au- 
travers d'une discussion philosophique : il faut ren- 
voyer ces ornemrns légers aux articles de littéra- 
ture ; c'est là , que je peux les approuver , pourvu 
qu'ils y soient placés par le goût ; qu'ils j^ servent 
dVxemple ; et qu'ils fassent sortir avec force le 
défaut cpi'on reprend , ou qu'ils donnent de l'éclat 
à la beauté qu'on rcconmiande. 

Dans les traités scientifiques , c'est l'enchaîne- 



D*UNE EîiCVCLOPÉDiE. l5l 

ment des idées ou des phénomènes , qui dirige la 
marche; à -mesure qu'on avance, la matière se 
développe, soit en se généralisant, soit en se par- 
ticularisant , selon la méthode qu'on a préférée. Il 
en sera de même par rapport à la forme générale 
d'un article particulier ^^ Encyclopédie , avec cette 
différence , que le Dictionnaire ou la coordination 
des articles aura des avantages qu'on ne pourra 
guère se procurer dans un traité scientifique, qu'aux 
dépens de quelque qualité ; et de ces avantages, 
elle en sera redevable aux renvois , partie de l'ordre 
encyclopédique la plus importante. 

Je distingue deux sortes de renvois ; les uns de 
choses , et les autres de mots. Les renvois de choses , 
cclaircissant l'objet , indiquent ses liaisons pro- 
chaines avec ceux qui le touchent immédiatement, 
et SCS liaisons éloignées avec d'autres qu'on en 
croirait is )lés j rappellent les notions communes, 
et les principes analogues; fortifient les consé- 
quences; entrelacent la branche au tronc ; et don- 
nent au tout cette unité si favorable à l'établisse- 
ment de la vérité et à la persuasion. Mais , quand 
il le faudra, ils produiront aussi un effet tout con- 
traire ; ils opposeront les notions; ils feront con- 
traster les prmcipes ; ils attaqueront , ébranleront , * 
renverseront secrètement quelques opinions ridi-** 
cules qu'on n'oseroit insulter ouvertement. Si l'au- 
teur est impartial , ils auront toujours la double 



îSa SUR LE fROjET 

fonction de confirmer et de réfuter , de troubler et 
de concilier. 

Il y auroit un grand art et un av^antage infini 
dans ces derniers renvois, L*ouvrage entier en re- 
cevroit une force interne et une utilité secrète , 
dont les effets sourds seroient nécessairement sensi- 
bles avec le temps. Toutes les fois , par exemple ^ 
qu'un préjugé national mériteroit du respect , il 
faudroit, à son article particulier , l'exposer res- 
pectueusement et avec tout son cortège de vrai- 
semblance et de séduction ; mais renverser l'édifice 
de fange, dissiper un vain amas de poussière , en 
renvoyant aux articles où des principes solides 
servent de base aux vérité Supposées. Cette manière 
de détromper les hommes opère très - promple- 
ment sur les bons esprits ; et elle opère infaillible- 
ment et sans aucune fâcheuse conséquence , se- 
crètement et sans éclat, sur tous les esprits. C'est 
l'art de déduire tacitement les conséquences les 
plus fortes. Si ces renvois de confirmation et de 
réfutation sont prévus de loin , et préparés avec 
adresse, ils donneront à une Encyclopédie !e ca- 
ractère que doit avoir un bon Dictionnaire j ce 
caractère est de changer la façon commune de 
penser. L'ouvrage qui produira ce grand effet gé- 
néral aura des défauts d'exécution , j'y consens J 
mais le plan et le fond en seront excellens. L'ou- 
vrage qui n'opérera rien de pareil , sera mauvais i 



ElVCYCLOPl&DIÉ. l55 

quelque bien qu'on eu puisse dire d'ailleurs , l'éloge 
passera , et l'ouvrage loiubera dans l'oubli. 

Les renvois de mots sont très-utiles. Chaque 
science, chaque art a sa langue : où en seroit-on , 
si toutes les Ibis qu on emploie un terme d'art , il 
falloit, en faveur de la clarté, en répéter ia défini-r 
lion ? Cou)bien de redites ! et peut-on doufej- que 
tant de digressions et de parenthèses , tant de lon- 
gueurs ne rc';i.!i, : .1 ol^scur ? il est aussi coiumua 
d'élr< diflus et obscur , qu'obscur et serré; et si l'un 
est quelquefois fatigant, l'cnitieesl toujours en- 
uujeux. Il faut seulement, lorscju'on fait usage de 
ces mots , et (|u'on ne les explique pas, avoir l'at- 
tenîion la plus scrupuleuse ôfi renvoyer aux en- 
droits où il en est question, et auxquels on ne 
seroit conduit que par l'analogie , espèce de fd , 
qui n'est pas entre les mains de tout le monde. 
Dans un Dictionnaire universel des sciences et 
des arts , on peut être contraint , en plusieurs cir- 
constances, à supposer du jugement , de l'esprit, 
de la pénétration ; mais il n'^ en a aucune , où l'on 
ait du supposer des connoissances. Qu'un homme 
peu intelligent se plaigne , s'il le veut , ou de l'in- 
gratitude de la nature , ou de la difficulté de la 
matière , mais non de l'auteur , s'il ne lui manque 
rien pour entendre , ni du côté des choses, ni du 
côté des mots. 

Il y a une troisième sorte de renvois, à laquelle il 
pe faut ni s'abandonner , ni se refus^ entièrement; 



l54 SUR LE PROJET 

ce sont ceux qui; en rapprochant dans les sciences, 
• certains rapports j dans des substances naturelles , 
des qualités analogues ; dans les arts , des iiianœu-» 
vres semblables , conduiroient ou à de nouvelles 
vérités spéculatives » ou à la perfection des arts 
connus , ou à l'invention de nouveaux arts , ou à la 
restitution d'anciens arts perdus : ces renvois sont 
l'ouvrage de l'honime de génie. Heureux celui qui 
est en état de les appercevoir; il a cet esprit de 
combinaison, cet instinct que j'ai défini dans quel- 
ques-unes de mes pensées sur V interprétation de 
la nature. Mais il vaut encore mieux risquer des 
conjectures chimériques , que d'en laisser perdre 
d'utiles. C'est ce qui m'enhardit à proposer celles 
qui suivent. 

Ne pourroit-on pas soupçonner, sur l'inclinai- 
son et la déclinaison de l'aiguille aimantée , que 
son extrémité décrit d'un mouvement composé 
une petite ellipse semblable à celle que décrit l'ex- 
trémité de l'axe de la terre ? 

Sur les cas très-rares , où la nature nous offre des 
phénomènes solitaires qui soient permanens , tels 
que l'anneau de Saturne , ne pourroit-on pas faire 
rentrer celui-ci dans la loi générale et commune , 
en considérant cet anneau , non comme un corps 
continu , niais comme un certain nombre de satel- 
lites mus dans un même plan , avec une vîlesso 
capable de perpétuer sur nos jeux une sensation 
non interroiij*tie d'ombre ou de lumière ? C'est à 



d'une encyclopédie. i55 
mon collègue M. d'AIerabcrt à apprécier ces con- 
jectures. 

Ou pour en venir à des objets plus voisins do 
nous , et d'une utilité plus certaine , |5ourquoi 
n'e.xécuteroit-on pas des figures de plantes , d'oi- 
seaux, d'animaux et d'hommes , en un niot des 
tableaux , sur le métier des ouvriers en soie , ou 
l'on exécute déjà des fleurs et des feuilles si parfai- 
tement nuancées ? 

Quelle impossibilité y auroit-il à remplir, sur les 
rnémes métiers , les fonds de ces tapisseries en 
laine qu'on fait à l'aiguilla , et à ne laisser que les 
endroits du dessin à nuancer vides et préls à 
être achevés à la main , soit en laine, soit en soie ? 
ce qui donneroit , pour la célérité de l'exécution de 
ces sortes d'ouvrages au métier , celle qu'on a dans 
la machine à bas pour la façon des mailles. J'invite 
les artistes à méditer là-dessus. 

Ne pourroit-on pas étendre le petit art d'impri- 
mer en caraclères percés , à l'inipression ou. à la 
copie de la musique ? On auroit du papier réglé j 
les portées de ce papier seroient aussi tracées sur 
les petites lames des caractères. A l'aide de ces 
traits et des jours même des caraclères, on les 
rangeroit facilement sur les portées. Les barres 
qui séparent les mesures , celles qui lient les notes , 
et tous les autres signes de la nmsi([ue , seroient 
au nombre des caractères. On donnoroil aux lames 
des largeurs qui seroient entre elles , comme les 



l56 SUR LE PROJET 

valeurs des notes ; conséqueniment les notes occu- 
peroient sur une portée des espaces proporlioncs à 
leurs valeurs , et les mesures se correspondioient 
rigoureusement les unes ^ux autres sur différentes 
portées , sans la moindre attention de la part du 
musicien. Cela fait , on auroiL un châssis qui con- 
tiendroit chaque portée , qu'on appliqueroit suc- 
ccssivemenl sur autant de papiers différens qu'on 
voudroit; ce qui doiineroit autant de copies d'un 
luéme morceau. La seule peine qu'il faudroit 
prendre , ce seroit de hausser et baisser , avec un 
petit instrument, les petites lauies mobiles les unes 
entre les autres , dans les endroits où elles ne cor- 
respondroient pas aussi exactement qu'il le faut , 
soit aux lignes, soit aux entre - lignes. J'aban- 
donne le jugement de cette idée à mon ami M. 
Rousseau. 

Enfin, une dernière sorte de renvoi qui peut 
'"; être ou de mot ou de chose , ce sont ceux que j'ap- 
pellerois volontiers satjriques ou épigrarmnati- 
ques j tel est , par exemple , celui qui se trouve 
dans un de nos articles , où , à la suite d'un éloge 
pompeux , on lit : voj'-ez Capuchon. Le mot bur- 
lesque capuchon , et ce qu'on trouve à l'article 
capuchon , pourroit faire soupçonner que l'éloge 
pompeux n'est qu'une ironie , et qu'il faut lire 
l'article avec précaution , et en peser exactement 
tous les termes. 

^le ne voudrois pas supprimer entièrement ces 



t> U N l: ENCYCLOPÉDIE. 1 5/ 

Voiuois , parce qu'ils ont quelquefois leur utilité. 
On peut les diriger secrèteinent contre certains 
ridicules , coninje les renvois pbilosopliiques centre 
certains préjuges. C'est quelquefois un niojen dé-* 
licat et léger de repousser une injure , sans pres([ue 
se mettre sur la défensive , et d'arracher le masque 
à de graves personnages < qui curios simulant et 
bacchanalia vivunt. Mais je n'en aime pas la fré- 
quence; celui même que j'ai cité ne me plaît pas. 
De fréquentes allusions de cette nature couvri- 
roient de ténèbres un ouvrage. La postérité , qui 
ignore de petites circonstances , qui ne méritoient 
pas de lui être transmises , ne sent plus la finesse 
de Tà-propos , et regardeccs mots qui nous égaient, 
comme des puérilités. Au-Iieu de composer un 
Dictionnaire sérieux et philosophique , on tombe 
dans la pasquinade. Tout bien <:onsidéré , j'aime* 
rois mieux qu'on dît la vérité sans détour , et que , 
si par malheur ou par hasard, on avoit à faire à 
des hommes perdus de réputation , sans connois- 
sance, sans mœurs , et dont le nom fût presque 
devenu un terme déshonnéte, on s'abstînt de les 
nommer , ou par pudeur , ou par charité , ou 
qu'on tombât sur eux sans ménagement', qu'on 
leur fît la honte la plus ignominieuse de leurs vicesj 
qu'on les rappelât à leur état et à leurs devoirs par 
des traits sanglans , et qu'on les poursuivît avec 
l'amertume de Perse et le fiel de Juvénal ou de Bu->_^ 
chanan, 

F? 



i ■>$ s U II L E V, F. O J E T 

Je sais qu'on dit des ouvrages où les auteui's se sont 
abandonnés à toute leur indignation : cela est hor- 
rible ! on ne traite point les gens avec cette duretc- 
là ! ce sont des injures grossières qui ne peuvent 
se lire , et autres semblables discours , qu'on a te- 
nus dans tous les temps, et de tous les ouvrages 
où le ridicule et la méchanceté ont été peints avec 
le plus de force , et que nous lisons aujourd'hui 
avec le plus de plaisir. Expliquons cette contradic- 
tion de nos jugeniens. Au moment où ces redou-- 
tables productions furent publiées , tous les mé- 
chans ,allarmés, craignirentpoureusrplusun hom- 
me étoit vicieux , plus il se plaignoit hautement. Il 
objecloit au satirique , l'âge, le rang, la dignité 
de la personne , et une infinité de ces petites con- 
sidérations passagères, qui s'affoiblissent de jour 
en jour , et qui disparoissent avant la fin du siècle. 
Croit-on qu'au temps où Juvénal abandonnoit 
Mescaline aux porte-faix de Rome , et où Perse pre- 
noit un bas valet , et le transfornioit en un grave 
personnage , en un magistrat respectable , les 
gens de robe d'un côté , et toutes les femmes ga- 
lantes de l'autre, ne se récrièrent pas , ne dirent pas, 
de'ces traits, qu'ils étoient d'une indécence hor- 
rible et punissable ? Si l'on n'en croit rien , on se 
trompe. Mais les circonstances momentanées s'ou- 
blient ; la postérité ne voit plus que la folie , le ri- 
dicule , le vice et la méchanceté couverts d'igno- 
pinie } et elle s'en ix'jot^it ÇQmme d'un acte de 



E N C Y C L P K D I E. 1 ^9 

justice. Celui qui blâme le vice légèrement, ne nie 
paroît pas assez, ami de la vertu. On est d'autant 
plus indigné de l'injustice , qu'on est plus éloigné 
de la coninicllre j et c'est une foiblessc répréhen- 
sible, que celle qui nous empêche de montrer pour 
la méchanceté', la bassesse , l'envie , la duplicité , 
celte haine vigoureuse et profonde , que tout hon- 
nête homme doit ressentir. 

Quelle que soit la nature des renvois , on ne 
pourra trop'les multiplier. Il vaudroit mieux qu'il ^ 
y en eût de superflus que d'omis. Un des effets les f 
plus immédiats , et des avantages les plus impor- v 
tans de la multiplicité des renvois , ce sera premiè- , 
renient de perfectionner la nomenclature. Un ar- 
ticle essentiel a rapport à tant d'articles diOerens , 
qu'il seroit comme impossible que quelqu'un des 
travailleurs ny eut pas renvoyé. D'où il sensuit 
qu'il ne peut être oublié ; car tel mot qui n'est 
qu'accesso're dans une matière , est le mot impor- 
tant dans une autre. Mais il en sera des choses , ainsi 
que des mots. L'un fait mention d'un phénomène , 
et renvoie à l'article particulier de ce phénomène ; 
l'autre , d'une qualité , et renvoie à l'article de la 
substance j celui-ci d'un système, celui-là d'ua 
procédé ; et chacun fait son renvoi à l'endroit con- 
venable , non sur ce qu'il contient , car il ne lui a 
point été communiqué , mais sur ce qu'il présume 
y devoir être contenu , pour éclaircir et compléta ^ 
Farticle qu'iltrayaiUe. Ainsi, à toutmoment,lagrai^ 



l40 SUR LE PROJET 

maire renverra à la dialectique j la dialectique, à 
la métaphysique; la nictaphjsique, à la théologie j 
la théologie, à la jurisprudence; la jurisprudence, à 
l'histoire } l'histoire , à la géographie et à la chrono- 
logie; la chronologie , à l'astronomie ; l'aslrononiie, 
a la géométrie ; la géomélrie, à l'algèbre ; l'algèbre, 
à l'arithmétique , etc. Une précaution de la der- 
nière conséquence , c'est de n'avoir pas assez bonne 
opinion de son collègue , pour croire qu'il n'aura 
rien omis. Il y a tant d'autres raisons que la mau- 
vaise foi , soit pour passer un article , soil pour n'y 
pas traiter tout ce qui est de son objet , qu'on ne 
peut être trop scrupuleux à y renvoyer. 

Ce sera secondement d'éviter les répétitions. 
Toutes les sciences empiètent les unes sur les au- 
tres : ce sont des rameaux continus et partant d'un 
même tronc. Celui qui compose un ouvrage n'entre 
pas dans son sujet d'une manière abrupte , ne s'y 
renferme pas en rigueur , n'eu sort pas brusque- 
ment : il est contraint d'anticiper sur un terrain 
voisin du sien d'un côté; ses conséquences le por- 
tent souvent dans un autre terrain contigu du côté 
opposé; et combien d'autres excursions nécessaires 
dans le corps de l'ouvrage ? Quelle est la lin des 
avant- propos , des introductions, des préfaces , 
des exordes , des épisodes , des digressions , des 
conclusions? Si l'on séparoit scrupuleusement d'un 
livre ce qui est hors du sujet qu'on y traite , ou 
le réduiroit presque toujours au quart de son vo-^ 



Pf C Y C L r É D I E. t/f< 

lunie. Que fait rencliaîuciiicnt encyclopédùjue , 
cette circonscription sévère ? Il marque si exacte- 
ment les linjiles d'une matière , qu'il ne veste , dans 
un article, que ce qui lui est essentiel. Une seule 
idée neuve engendre des volumes sous la plume 
d'un écrivain; ces volumes se réduisent à quelques 
lignes , sous la plume d'un encyclopédiste. On y est 
asservi , sans s'en appercevoir, à ce que la méthode 
des géomètres a de plus serré et de plus précis. 
On marche toujours rapidement ; une page pré- 
sente toujours autre chose que celle qui la devance 
ou la suit. Le besoin d'une proposition , d'un fait , 
d'un aphorisme , d'un phénomène , d'un sj^stéme , 
n'exige qu'une citation en Encyclopédie j non plus 
qu'en géométrie. Le géomètre renvoie d'un théo- 
rème ou d'un problème à un autre j et l'encyclopé- 
diste , d'un article à un autre. Et c'est ainsi que deux 
genres d'ouvrages , qui paroissent d'une nature 
très-différente , parviennent , par un même mojen , 
à former un ensemble très-serré , très-lié et très- 
continu. Ce que je dis est d'une telle exactitude , 
que la méthode ^ selon laquelle les mathématiques 
sont traitées dans notre Dictionnaire , est la mê- 
me qu'on a suivie pour les autres matières. Il n'y 
a , sous ce point de vue , aucune différence entre un 
article d'algèbre et un article de théologie. 

Par le moyen de l'ordre encyclopédique , de 
Funiversalité des connoissances et de la fréquence 
des renvois , les rapports augmentent.; les hsûsous 



1 ;». S L' f\ LE PROJET 

5? poiient en tout sens^ la foi ce de la démonslra- 
lion s'accroît ; la nomenclature se complète^ les 
coniioissances se rapprochent et se fortifient j on 
apperçoit , ou la continuité , ou Tes vides de notre 
sjstéme j ses côtés foibles , ses endroits forts ; et 
d'un coup-d'œil , quels sont les objets auxquels il 
importe de travailler pour sa propre gloire , et poi.r 
la plus grande utilité du genre humain. Si notre 
Dictionnaire est bon , combien il produira d'ou- 
vrages meilleurs! 

Mais comment un éditeur vérifiera-t-il jamais 
ces renvois , s'il n'a pas tout son manuscrit sous 
les yeux? Celte condition me paroît d'une telle 
importance , que je prononcerai de celui qui fait 
imprimer la* première feuille d'une Encyclopédie , 
sans avoir prélu vingt fois sa copie , qu'il ne sent 
pas l'étendue de sa fonction j qu'il est indigne de di- 
riger une si haute entreprise j ou qu'enchaîné , 
comme nous Pavons été , par des événemens qu'on 
ne peut prévoir , il s'est trouvé inopinément engagé 
dans ce labj^rinthe , et contraint par honneur d'en 
sortir le moins mal qu'il pourroit. 

Un éditeur ne donnera jamais au tout un certain 
degré de perfection , s'il n'en possède les parties 
que successivement. Il seroit plus difficile de juger 
ainsi de l'ensemble d*un Dictionnaire universel , 
que de rordonnance d*un morceau d'architecture, 
dont on ne verroit les différens ordres que séparés , 
et le§ uns après les autres, Comment n*omeltra-l-iI 



D UNE E rf C Y C L O 1' L D I E. 1 jJ 

pas des renvois ? coniiuent ne lui en ttlia[)pefa- 
t-il pas d'inutiles , de faux, de ridicules? Un au- 
teur renvoie en preuve, du-inoins c'esl son dessein; 
e; il se trouve qu'il a renvoyé en objection. L'ar- 
t de qu'un autre aura cité , ou n'existera point du 
tout , ou ne renfermera rien d'analogue à la nialièi e 
dont il s'ayit. Un autre inconvénient , c'est qu'il ne 
manque (juelque portion du manuscrit, que parce 
que l'auteur la compose à-mesure que l'ouvrage 
s'imprime ; d'où il arrivera, qu'abusant des renvois 
pour consulter son loisir , ou pour écouler sa pa- 
resse , la matière sera mal distribuée , les prenners 
volumes en seront vides j les derniers , surchargés; 
et l'ordre naturel, entièrement perverLi. Mais il y a 
pis à craindre jc''est que ce travailleur , à la fin, 
accablé sous une nmllilude prodigieuse d'articles 
renvoyés d'une lettre à une autre , ne les estropie , 
ou même ne les fasse point-du-tout , et ne les re- 
mette à une autre édition. Il balancera d'autant 
moins à prendre ce dernier parti , qu'alors la for- 
tune de l'ouvrage ne sera faite ou ne se fera point. 
Mais dans quel étrange embarras ne tombera-t-on 
pas , s'il arrive que le collègue ,qui ne marche dans 
son travail qu'avec l'impression , meure ou soit sur- 
pris d'une longue maladie ! L'expérience nous a 
malheureusement appris à redouter ces événemebs, 
quoique le public ne s'en soit pas encore apperçu. 
Si l'éditeur atout son manuscrit sous ses mains-, 
il prendra une partie , il la suivra dans toutes ses 



î44 s U î\ LE P R J E 1* 

raniificatious. Ou elle contiendra tout ce qui est 
de son objet, ou elle sera incomplète; si elle est 
incomplète , il est bien difficile qu'il iie soit paS 
instruit des omissions , parles renvois qui se feront 
des autres parties à celle qu'il examine, coinn.e 
les renvois de celle-ci à d'autres lui indiqueront ce 
qui sera dans ces dernières , ou ce qu'il y fa'udrâ 
suppléer. Si un mot étoit tellement isolé, qu'il n'en 
fût mention dans aucune partie , soit en discours « 
soit en renvoi , j'ose assurer qu'il pourroit être 
omis presque sans conséquence. Mais pense-t-on 
qu'il y en ait beaucoup de cette nature , même 
parmi les choses individuelles et particulières ? Il 
faudroit que celle dont il s'agit n'eût aucune place 
remarquable dans les sciences , aucune espèce uti- 
le, aucun usage dans les arts. Le maronnier d'Inde, 
cet arbre si fécond en fruits inutiles , ft'est pas 
même dans ce cas. Il n'y a rien d'existant dans là 
nature ou dans l'entendement, rien de pratiqué où 
d'emplojé dans les ateliers , qui ne tienne par urt 
grand nombre de fils au système général de là 
connoissance humaine. Si , au contraire , laxhose 
omise étoit importante, pour que l'omission n'eïi 
fût ni apperçue ni réparée , il faudroit supposer au- 
moins une seconde omission , qui entraîneroit au- 
m'oîns une troisième , et ainsi de suite , jusqu'à uïi 
être solitaire , isolé , et placé sur les dernières li- 
mites du système. Il y auroit un ordre entier d'êtres 
pu de notions supprimé , ce qui est métaphysique-: 



ENCYCLOPÉDIE.' 1 /^S 

nicat impossible. S'il reste sur la ligne un de ces 
élrcs ou une de ces notions , on sera conduit de là , 
tant en descendant qu'en montant , à la restitution 
d'une autre ; et ainsi de suite , jusqu'à ce que tout 
l'intervalle vide soit rempli , la chaîne complète , 
et l'ordre encyclopédique continu. 

En détaillant ainsi comment une véritable E/i-^ 
C)'c7opédie doit être faite , nous établissons des rè- 
gles bien sévères , pour examiner et jucher celle que 
nous publions. Quelqu'usage qu'on f^sse de ces rè- 
gles , ou pour ou contre nous , elles prouveront du- 
nioins que personne n'étoit plus en état, que las 
auteurs, de critiquer leur ouvrage. Reste à savoir 
&i nos ennemis , après avoir donné jusqu'à présent 
d'assez fortes preuves d'ignorance , iie se résou- 
dront pas à en donner de lâcheté, en nous attaquant 
avec des armes que nous n'aurons pas craint -de 
leur mettre à la main. . .- 

La prélecture réitérée du manuscrit complet ôb-^ 
vieroit à trois sortes de suppîémens^ dé choses',^ 
de mots, et de renvois. Combien de termes , tantôt 
définis , tantôt seulement énoncés dans le courant 
d'un arlicle , et qui rentreroient dans l'ordre alpha- 
bétique ? Combien de connoissances annoncées 
dans un endroit , où on ne les chercheroit pas inuti- 
lement? combien de principes qui restent isolés >' 
et qu'on auroit rapprochés par un mot de réclame ?' 
Les renvois sont dans un article , comme ces pierres 
d'attente qu'on voit inégalement séparées les unes 
Pliiiosoriiiie, G 



j/^G SURLEPROJET 

des autres , et saillantes sur les extrémités verticales 
d'un long mur , ou sur la convexilé d'une voûte j 
et dont les intervalles annoncent ailleurs de pareils 
intervalles et de pareilles pierres d'attente. 

J'insiste d'autant plus fortement sur la nécessité 
de posséder toute la copie , que les omissions sont , 
à mon avis , les plus grands défauts d'un Diction- 
naire. Il vaut encore mieux qu'un article soit mal 
fait , que de n'être point fi^it. Rien ne chagrine 
tarit un fecteur, que de ne pas trouver le mot 
qu'il cherche. En voici \^n exemple frappant, que 
je rapporte d'autant plus librement , que je dois 
en partager le reproche. Un honnête homme 
achète un ouvrage auquel j'ai travaillé : il étoit 
tourmenté par dîs crampes } et il n'eut rien de plus 
pressé que de lire Tarticle crampe : il trouve ce 
mot , mais avec un renvoi à convulsion ; il recourt 
a convulsion , d'où il est renvoyé à muscle , d'où 
il est renvoyé à spasme , où il ne trouve rien sur 
la crampe. Voilà , je l'avoue , une faute bien ridicu- 
le; et je ne doute point que nous ne l'ayons com- 
mise vingt fois dans V Encyclopédie. Mais nous 
sommes en droit d'exiger un peu d'indulgence. 
L'ouvrage , auquel nous travaillons , n'est point de 
notre choix ; nous n'avons point ordonné les pre- 
miers matériaux qu'on nous a remis j et on nous 
les a, pour ainsi dire , jetés dans une confusion 
bien capable de rebuter quiconque auroit eu ou 
lîioiûs d'honnêteté ou moins de courage. Nos collo- 



d'une ercyclopédie. 147 
eues nous sont témoins des peines que. nous avons 
prises et que nous prenons encore: personne ne 
sait comme eux ce qu'il nous en a coûté et ce qu'il 
nous en coûte , pour répandre sur l'ouvrage toute 
la perfection d'une première tentative : et nous 
nous sommes proposé, si-non d'obvier , du-nioins 
de salisiaire aux reproches que nous aurons encou- 
rus , en relisant noire Dictionnaire , quand nous 
l'aurons achevé , dans le dessein de compléter la 
nomenclature , la matière et les renvois. 

Il l'y a rien de minutieux dans l'exécution d'un 
grand ouvrage : la négligence la plus légère a dc$ 
suites importantes j le manuscrit uj'en fournit un 
exemple: rempli de noms personnels, de termes 
d'arts, de caractères, de chiffres, de lettres, de 
citations , de renvois , etc. , l'édition fourmillera de 
fautes , s'il n'est pas de la dernière exactitude. Je 
voudrois donc qu'on invitât les encyclopédistes à 
écrire en lettres majuscules les mots, sur lesquels il 
seroit facile de se méprendre. On éviteroit, parce 
mojen , presque toutes les fautes d'impression ; les 
articles seroient corrects; les auteurs n'auroient 
point à se plaindre; et le lecteur ne seroit jamais 
perplexe. Quoique nous n'ayons pas eu l'avantage 
de posséder un manuscrit tel que nous l'aurions pu 
désirer ; cependant il y a peu d'ouvrages imprimes 
avec plus d'exactitude et d'élégance que le nôtre. 
Les soins et l'habileté du typographe l'ont emporté 
sur le désordre et les imperfections de la copie ', 



l48 SUR LE PROJET 

et nous n*oflenserons aucun de nos collègues , en 
assurant que dans le grand nombre de ceux qui ont 
eu quelque part à V Encyclopédie , il ny a per- 
sonne qui ait mieux satisfait à ses engagemens que 
l'imprimeur. Sous cet aspect , qui a frappé et qui 
frappera dans tous les temps les gens de goût , et 
les bibliomanes , les éditions subséquentes égale- 
ront difficilen^ent la première. 

Nous croyons sentir tous les avantages d'une 
entreprise, telle que celle dont nous nous occupons. 
Nous croyons n'avoir eu que trop d'occasions de 
connoître combien il étoit difficile de sortir avec 
quelque succès d'une première tentative ', et com- 
bien les talens d'un seul homme , quel qu'il fût , 
étoient au-dessous de ce projet. Nous avions là-- 
dessus , long-tçmps avant que d'avoir commencé , 
uue partie des lumières , et toute la défiance qu'une 
longue méditation pouvoit inspirer. L'expérience 
n'a point affoibli ces dispositions; nous avons vu, 
à-mesure que nous travaillions , la matière s'éten- 
dre ; la nomenclature s'obscurcir j des- substances , 
ramenées sous une multitude de noms difï'erens ; 
lesinstrumens , les machines et les manoeuvres , se 
multiplier sans mesure j et les détours nombreux 
d'un labyrinthe inextricable se compliquer de plus 
en plus. Nous avons vu combien il en coûtoit pour 
s'assurer que les mêmes choses étoient les mêmes; 
et combien , pour s'assurer que d'autres qui pa- 
foissoienl très-différentes , u'étoient pas diflérentes, 



E > c r i; L o p É n I e. 14*9 



JNous avons vu que celte forme alphabétique » 
qui nous mcniigeoit à chaque instant des repos , 
qui répaudoit tatît de variété dans le travail , et 
qui , sous ces points de vue , paroissoit si avanta- 
geuse à suivre dans un long ouvrage, avoit ses 
difficultés ([u'il falloit surmonter à chaque instant* 
Nous avons vu qu'elle expcsoit à donner aux arti- 
cles capitaux, une étendue immense, si l'on y 
faisoit entrer tout ce qu'on pouvoit assez naturelle- 
ment espérer d'y trouver j ou à les rendre secs et 
appauvris , si , à l'aide des renvois , on les élaguoit 5 
et si on en excluoit beaucoup d'objets qu'il n'éloife 
pas impossible d'en séparer. Nous avons vu com- 
bien il éloit important et difficile de garder un juste 
milieu. Nous avens vu combien il échappoit de 
choses inexactes et fausses; combien on en omet- 
toit de vraies» Nous avons vu qu'il ny avoit qu'un 
travail de plusieurs siècles , qui pût introduire 
entre tant de matériaux rassemblés, la forme véri- 
table qui leur convenoit ; donner à chaque partie , 
son étendue; réduire chaque article, à une juste 
longueur; supprimer ce qu'il y a de mauvais ; 
suppléer ce qui manque de bon; et finir un ou- 
vrage , qui remplît le dessein qu'on avoit formé 
quand on l'entreprit. Mais nous avons vu que , de 
toutes les difficultés , une des plus considérables , 
c'étoit de le produire une fois , quelqu'informe 
qu'il fût ; et qu'on ne nous raviroit pas l'honneur 
d'avoir surmonté cet obstacle. Nous avons vu que 



l50 SUn LE PROJET 

V Encyclopédie ne pouvoit elre que la lentalivef 
d'un siècle philosophe ; que ce siècle étoit arrivé } 
que la renoniraée , en portant à rirnniortaiité les 
noms de ceux qui l'achèveroient , peut-être ne 
dédaigneroit pas de se charger des noires ; et nous 
nous sommes sentis ranimés par celte idée si conso- 
lante et si douce , qu'on s*entretiendroit aussi de 
nous , lorsque nous ne serions plus ] par ce mur- 
mure si voluptueux , qui nous faisoit entendre , 
dans la bouche de quelques-uns de nos contempo- 
rains , ce que diroient de nous des hojnmes à 
l'instruction et au bonheur desquels nous nous im- 
molions , que nous estimions et que nous aimions , 
quoiqu'ils ne fussent pas encore. Nous avons senti 
se développer en nous ce germe d'émulation , qui 
envie au trépas la meilleure partie de nous-mêmes, 
et ravit au néant les seuls momens de notre exis^ 
lence dont nous so;yons réellement flattés. Fn 
effet , l'homme se montre à ses contemporains , et 
se voit tel qu'il est , composé bizarre de qualités 
sublimes et de foiblesses honteuses. Mais les foi- 
blesses suivent la dépouille mortelle dans le tom- 
beau , et disparoissent avec elle ; la même terre les 
couvre j il ne reste que les qualités éternisées dans 
les monumens qu'il s'est élevés à lui-même , ou 
qu'il doit à la vénération et à la reconnoissance 
publiques j honneurs, dont la conscience de son 
propre mérite lui donne une Jouissance anticipée ; 
jouissance aussi pure , aussi forlc , aussi réelle 



d'une encyclopédîe. i5f 
l[[u*aucune autre jouissance , et dans laquelle il ne 
peut j avoir d'imaginaire , que les titres sur les- 
quels on fonde ses prétentions» Les nôtres sont 
déposés dans cet ouvrage; la poitérilé les jugera. 

J'ai dit qu'il n^apparlenoit qu'à un siècle philo-*- 
sophe de tenter une Encyclopédie ; et je Tai dit, 
parce que cet ouvrage demande par-tout plus de 
hardiesse dans l'esprit, qu'on n'en a communément 
dans les siècles pusillanimes du goût. Il faut tout 
examiner, tout remuer sans exception et sans nié* 
nagement; oser voir , ainsi que nous commençons 
à nous en convaincre, qu'il en est presque des gen- 
res de littérature , ainsi que de la compilation 
générale des lois , et de la première formation des 
villes ; que c'est à ua hasard singulier , à une cir- 
constance bizarre , quelquefois à un essor du 
génie, qu'ils ont dû leur naissance ) ([ue ceux , qui 
sont venus après les premiers inventeurs , n'ont 
été , pour la plupart , (|ue leurs esclaves j que des 
productions qu'on devoit regarder coiJime le pre- 
mier degré , prises aveuglément pour le dernier 
terme, au-Iiou d'avancer un art à sa perfection , 
n'ont servi qu'à le retarder , en réduisant les au- 
tres hommes à la condition servile d'imitateurs^ 
qu'aussi-tôt qu'un nom fut donné à une composi- 
tion d'un caractère particulier, il fallut modeler 
rigoureusement sur cette esquisse toutes celles qui 
se firent ; que , s'il parut de temps-en-temps un 
homme d'un génie hardi et orij^ùnal , qui , faligué 



iSa s U i; LE P R O .7 F. T 

«luioug rctu, osa le secouer, s'éloigner do la route 
coniniune , et enfanter quelqu'ouvrage auquel le 
nom donné et les loix prescrites ne furent point 
^exactement applicables , il tomba dans l'oubli , et 
y resta très-long-tenips. 11 faut fouler aux pieds 
toutes ces vieilles puérilités , renverser les barriè- 
res que la raison n'aura point posées , rendre aux 
sciences et aux arts une liberté qui leur est si pré- 
cieuse, et dire aux administrateurs de l'antiquité : 
appelez Ze marchand de Londres: comme il vous 
plaira , pourvu que vous conveniez que celte pièce 
étincelle de beautés sublimes. Il falloit un temps 
raisonneur , où l'on ne cherchât plus les règles 
dans les auteurs , mais dans la nature; et où l'on 
sentît le faux et le vrai de tant de poétiques arbi- 
traires : je prends le terme de poétique dans son 
acception la plus générale , pour un sjslérae de 
règles données , selon lesquelles , en quelque genre 
que ce soit, on prétend qu'il faut travailler pour 
réussir, >s^ 

Mais ce siècle s'est fait attendre si long-temps , 
que j'ai pensé quelquefois qu'il seroit heureux pour 
un peuple , qu'il ne se rencontrât point chez lui un 
homme extraordinaire, sous lequel un art naissant 
fît ses pren)iers progrès trop grands et trop ra- 
pides, et qui en interrompît le mouvement insen- 
sible et naturel. Les ouvrages de cet homme seront 
nécessairement des composés monstrueux , parce 
<|ae le génie et le bon goût sont deux qualités très- 



D ' U N ir Ê N C V C L O P F. n 1 E. 1 5^ 

diiTérentcs. La ualure donne l'un en un uiomeiit j 
l'autre est le produit des siècles. Ces monstres de- 
viendront des modèles nationaux-, ils dccideront le 
goût d'un peuple. Les bons esprits qui succéderont 
trouveront en leur faveur une prévention qu'ils 
n'oseront heurter ; et la notion du beau s'obscur- 
cira , coninie il arriveroit à celle du bien de s'obs- 
curcir chez des barbares, qui auroient pris une vé- 
nération excessive pour quelque chef d'un carac- 
tère équivoque , qui se seroit rendu recomnian- 
dable par des services iniportans et des vices 
heureux. Dans le moral, il n'y a que Dieu qui 
doive servir de modèle à l'homme ; dans les arts , 
que la nature. Si les sciences et les arts s'avancent 
par des dégrés insensibles , un homme ne différera 
pas assez d'un autre pour lui en imposer , fonder 
un genre adopté , et donner un goût à la nation j 
conséquemment la nature et la raison conserveront 
leurs droits. Elles les avoient perdus j elles sont sur- 
le-point de les recouvrer; et l'on va voir combien 
il nous iiiiportoit de^connoître et de saisir ce mo- 
ment. 

Tandis que les siècles s'écoulent , la masse des 
ouvrages s'accroît sans cesse; et l'on prévoit un 
moment où il seroit presqu'aussi difficile de s'ins- 
truire dans une bibliothèque , que dans l'univers ; 
et presque atissi court de chercher une vérité sub- 
sistante dans la nature, qu'égaré dans une multi- 
tude immense de volumes } il faudroit alors se li- 



î54 SUR LE PROJET 

vrer par nécessité à\un travail qu'on aurôit néglige 
d'entreprendre , parc\qu'on n'en auroit pas senti 
le besoin. 

Si l'on se représente là. face de la littérature 
dans les temps où l'impression n'étoit pas encore , 
on verra un petit nonibre d'hommes de génie oc-** 
cupés à coniposerj et un peuple innombrable de 
inanouvriers occupés à transcrire. Si l'on anticipe 
sur les siècles à venir , et qu'on se représente la 
face de la littérature , lorsque l'impression , qui ne 
se repose point, aura rempli de volumes d'im- 
menses bâtimens , on la trouvera partagée de re- 
chef en deux classes d'hommes j les uns liront peu, 
et s'abandonneront à des recherches qui seront 
nouvelles ou qu'ils prendront pour telles j ( car si 
nous ignorons déjà une partie de ce qui est con- 
tenu dans le-nt de volumes publiés en toutes sortes 
de langues , nous saurons bien moins encore ce 
que renfermeront ces volumes augmentés d'un 
nombre d'autres cent fois , mille fois plus grand; ) 
les autres , inanouvriers incapables de rien pro- 
duire , s'occuperont à feuilleter jour et nuit c€S 
volumes , et à en séparer ce qu'ils jugeront digne 
d'être recueilli et conservé. Cette prédiction ne 
commence-t-elle pas à s'accomplir ? et plusieurs 
de nos littérateurs, ne sont-ils pas déjà employés à 
'réduire tous nos grands livres à de petits , où l'on 
trouve encore beaucoup de superflu? Supposons, 
maintenant , leurs analyses bien faites , et dislri- 



J 



d'une E N C V C L P É D I Tîé 1 55 

buées sous la forme alphaljclique , en un nombre 
de volumes ordonnés par des honiines intelligens ; 
el Ton aura les matériaux d'une Encyclopédie. 

Nous avonsjdonc entrepris aujourd'hui , pour le 
bien des lettres, et par intérêt pour le genre hu- 
main , un ouvrage auquel nos neveux auroient été 
forcés de se livrer, mais dans des circonstances 
beaucoup moins favorables , lorsque la surabon- 
dance des livres leur en auroit rendu l'exécution 
Irès-pénible. 

Qu'il me soit permis , avant que d'entrer plus 
avant dans l'examen de la matière encyclopédique, 
de jeter un coup-d'œil sur ces auteurs qui occu- 
pent déjà tant de rayons dans nos bibliothèques , 
qui gagnent du terrain tous les jours , et qui , dans 
on siècle ou deux , renipliront seuls des édifices. 
C'est, ce Jue semble , une idée bien mortifiante 
pour ces volumineux écrivains, que de tant de 
papiers qu'ils ont couverts d'^écriture , il n'y aura 
pas une ligne à extraire pour le Dictionnaire uni- 
versel de la connoissanee humaine. S'ils ne se sou- 
tiennent par l'excellence du coloris , qualité parti- 
culière aux hommes de génie , je demande ce qu'ils 
deviendront. 

Mais il est naturel que ces réflexions , qui nous 
écbappent sur le sort de tant d'autres , nous fassent 
rentrer en nous-mêmes , et considérer le sort qui 
nous attend. J'examine notre travail, sans partia- 
lité 'j je vois qu'il n'y a peut-être aucune soi te de 



a 



î5o s u i\ Ti E r n o j E -r 

faute que nous n'aj'ous cunimisc j et je suis force 
d'avouer que d'une Encjclopédlc telle que la nôtre, 
il en entreroit à-peine les deux tiers dans une vé- 
ritable Encyclopédie. C'est beaucoup , sur-tout si 
l'on convient qu'en jettant les premiers fondemens 
d'un pareil ouvrage, l'on a été forcé de prendre 
pour base, un mauvais auteur, quel qu'il fût, 
Chambers , Alstedius j ou un autre. Il n j a pres- 
qu'aucun de nos collègues qu'on eût déterminé à 
travailler , si on lui eue proposé de confiposer à 
îieuf toute sa partie j tous auroient été effraj^és ; et 
ï Encj'-cîopédie ne se seroit point faite. Mais en 
présentant à chacun un rouleau de papier , qu'il 
ne s'agissoit que de revoir , corriger , augmenter^ 
le travail de création , qui est toujours celui qu'on | 
redoute , disparoissoit j et Ton se laissoit engager ^ 
par la considération la plus chimérique. Car )ces 
lambeaux décousus se Sont trouvés si incomplets , . 
sr mal composés , si mal traduits , si pleins d'omis- 
sions , d'erreurs , et d'inexactitudes , si contraires 
aux idées de nos collègues , que la plupart les ont 
rejelés. Que n'ont-ils eu tous le même courage ? 
Le seul avantage qu'en aient retiré les premiers , 
c*est de connoître , d'un coup-d'œil, la nomencla- 
ture de leur partie , qu'ils auroient pu trouver du- 
moins aussi complète dans des tables de difFc- 
rens ouvrages , ou dans quelque Dictionnaire de 
langue. 

Ce frivole avantage a coulé bien cher. Que de 



D*UNË ENCYCLOPÉDIE. iS/ 

temps perdu à traduire de mauvaises choses I que 
de dépenses, pour se procurer un plagiat continuel! 
combien de fautes et de reproches , qu'on se seroit 
€îpargnés avec une simple nomenclature ! Mais 
eût - elle suffi, pour déterminer nos collègues ? 
D'ailleurs ,* cette partie même ne pouvoit guère 
se perfectionner que par l'exécution. A-mesure 
qu'on exécute un morceau , la nomenclature se 
développe; les termes à définir se présentent en 
foule j il vient une infinité d'idées à renvoyer sous 
différens chefs j ce qu'on ne sait pas estdu-moins 
indiqué par un renvoi , comme étant du partage 
d'un autre : en un mot , ce que chacun fournit et 
se demande réciproquement , voilà la source d'où 
découlent les mots. 

D'où l'on voit , i.** qu'on ne pouvoit, à une pre- 
mière édition , employer un trop grand nombre 
de collègues j mais que , si notre travail n'est pas 
lout-à-fait inutile, un petit nombre d'hommes bien 
choisis suffiroit à l'exécution, d'une seconde. Il 
faudroit les préposer à différens travailleurs subal- 
ternes , auxquels ils feroient honneur des secours 
qu'ils en auroient reçus, mais dont ils seroicnt 
obligés d'adopter l'ouvrage , afin qu'ils ne pussent 
se dispenser d'y mettre la dernière main; que leur 
propre réputation se trouvât engagée , et qu'on pût 
les accuser directement ou de négligence ou d'in- 
capacité. Un travailleur , qui ose demander que 
son nom ne soit point mis à la fin d-'un de ses ar-^ 



I 



i58 SUR LE PROJET 

ticles , avoue qu'il le trouve mal fait , ou du-nioîns 
indigne de lui. Je crois que, selon ce nouvel ar- 
rangement , il ne seroit pas impossible qu'un seul 
homme se chargeât de Tanatomie , de la médecine, 
de la chirurgie , de la matière médicale , et d'une 
portion de la pharmacie j un autre , de la chimie , 
de la partie restante de la pharmacie , et de ce 
qu'il y a de chimique dans des arts , tels que la 
métallurgie , la teinture , une partie de l'orfèvre- 
rie , une partie de la chaudronnerie , de la plom- 
berie , de la préparation des couleurs de toute 
espèce , métalliques ou autres , etc. Un seul 
homme , bien instruit de quelque art en fer , em- 
brasseroit les métiers de clouticrs , de coutelier , 
de serrurier , de taillandier , etc. Un autre , versé 
dans la bijouterie , se chargeroit des arts du bijou- 
tier , du diamantaire , du lapidaire , du metteur en 
oeuvre. Je donnerois toujours la préférence à ua 
homme; ([ui auroit écrit avec succès sur la matière 
dont il se chargeroit. Quant à celui qui prépareroit 
actuellement un ouvraije sur cette matière , je ne 
l'accepterois pour collègue ^ que s'il étoit déjà mon 
ami ; fjue Thonnéleté de son caractère me fût bien 
connuejetque je ncpusse , sans lui faire l'injure 
la plus grande , le soupçonner d'un dessein secret 
de sacrifier notre ouvrage au sien. 

2." Que la première édition d'une Encyclopé- 
die ne peut être qu'une compilation très-informe 
cl très-iucomplèle. 



d'une encyclopédie. i59 
IVIais , dira-t-on , comment , avec tous ces dé- 
fauts , vous est-il arrivé d'obtenir un succès qu'au- 
cune production aussi considérable n*a jamais eu ? 
A cela je réponds , que notre Encyclopédie a 
presque sur tout autre ouvrage , je ne dis pas de la 
niéuie étendue , mais quel qu'il soit , composé par 
une société ou par un seul homme , l'avantage de 
contenir une infinité de choses nouvelles, et qu'on 
chercheroit inutilement ailleurs. C'est la suite na- 
turelle de l'heureux choix de ceux qui s'y sont 
consacrés. 

Il ne s'est point encore fait , et il ne se fera de 
long-temps une collection aussi considérable et 
aussi belle de machines. Nous avons environ mille 
planches. On est bien déterminé à ne rien épar- 
gner sur la gravure. Malgré le nombre prodigieux 
de figures qui les remplissent , nous avons eu l'at- 
tention de n'en admettre presqu'aucune qui ne 
représentât une machine subsistante et travaillant 
dans la société. Qu'on compare nos volumes avec 
le recueil si vanté de Ramelii, le théâtre des ma- 
chines de Lupold , ou même les volumes des 
machines, approuvécspar racadéraie des sciences j 
et Ton jugera si , de tous ces volumes fondus en- 
semble , il étoit impossible d'en tirer vingt plan- 
ches dignes d'entrer dans une collection , telle 
q*ie nous avons eu le courage de la concevoir et le 
bonheur de l'exécuter. Il n'y a rieaici ni de super- 
flu , ni de suranné , ni d'idéal; tout y est en action, 



ÏOO SUR LE PROJET 

et vivant. Mais , indépendamment dé ce mérite , 
et quelque différence qu'il puisse et qu'il doive 
uécessairement y avoir entre cette première édi- 
tion et les suivantes , n'est-ce rien , que d'avoir dé- 
buté ?Entre une infinité de difficultés qui se pré- 
senteront d'elles-mêmes à l'esprit , qu'on pèse 
seulement celle d'avoir rassemblé un assez grand 
nombre de collègues , qui , sans se connoître , 
semblent tous concourir d'amitié à la production 
d'un ouvrage commun. Des gens de lettres ont 
fait, pour leurs semblables et leurs égaux , ce qu'on 
n'eût point obtenu d'eux par aucune autre consi- 
dération. C'est là le motif auquel nous devons nos 
premiers collègues^ et c'est à la même cause , que 
nous devons ceux que nous nous associons tous les 
jours. Il règne entre eux tous une émulation , des 
égards , une concorde qu'on auroit peine à ima- 
giner. On ne s'en tient pas à fournir les secours 
qu'on a promis , on se fait encore des sacrifices 
iimtuels, chose bien pins difficile ! De-là tant d'ar- 
ticles qui parlent de mains étrangères , sans qu'au- 
cun de ceux qui s'étoient chargés des sciences 
auxquelles ils appartenoient en aient jamais élé 
offensés. C'est qu'il ne s'agit point ici d'un intérêt 
particulier j c'est qu'il ne règne entre nous aucune 

\ pelite jalousie personnelle j et que la perfection 
de l'ouvrage , et l'utilité du genre humain , olit 

' ùiii nattre le sentiment général dont on est 
animé. ' 



Ï)*UNE ENCYCLOPÉDIE. l6l 

Nous avons joui d'un avantage rare et pré- 
cieux , qu'il ne faudroit pas négliger dans le pro- 
jet d'une seconde édition. Les hommes de lettres 
de la plus grande réputation , les artistes de la 
première force , n'ont pas' dédaigné de nous en- 
voyer quelques, morceaux dans leur genre. Nous 
devons éloijiience, élégance , esprit, etc. , à M. de 
Voltaire. M. de Montesquieu nous a laissé en mou- 
rant des fragmens sur l'article goût; M. de la 
Tour nous a promis ses idées sur la peinture ,* 
ÎVI. Cochin fils ne nous refuseroil pas l'article 
gravure , si ses occupations lui laissoient le temps 
d'écrire. 

Il ne seroit pas inutile d'établir des correspon- 
dances dans les lieux principaux du monde lettré ; 
et je ne doute point qu'on n'^ réussît. On s'instruira 
des usages , des coutumes , des productions , des 
travaux, des machines, etc.; si on ne néglige 
personne , et si l'on a pour tous , ce degré de con- 
sidération que Ton doit à l'homme désintéress*^ qui 
veut se rendre utile. 

Ce seroit un oubli inexcusable , que de ne se 
pas procurer la grande Encyclopédie allemande ; 
le recueil des réglemens sur les arts et métiers de 
Londres et des autres paj^sj les ouvrages appelés 
en anglais tlie mysteries y le fameux règlement des 
Piémontais sur leurs manufactures; dey registres 
des douanes j plusieurs inventaires de maisons de 
grands seigneurs et de bourgeois ) tous les traités 

G* 



162 SUR LE PROJET 

sur les arts en général et en parllculiei-^ les rcgle- 
mcnsdii commerce; les statuts dts communautés^ 
tous les recueils des académies , sur-tout la collec- 
tion académique , dont le discours préliminaire et 
les premiers volumes viennent de paroître. Cet ou- 
vrage ne peut manquer d'être excellent, à en juger 
par les sources où Ton se propose de puiser, et 
par l'étendue des connoissances , la fécondité des 
idées, et la fermeté de jugement et du goût de l'hom- 
me qui dirige cette grande entreprise. Le plus 
grand bonheur-qui pût arriver à ceux qui nous suc- 
céderont un jour dans V Encyclopédie , et qui se 
chargeront des éditions suivantes , c'est que le Dic- 
tionnaire de l'Académie Française , tel que je le 
conçois, et qu'il est conçu par les meilleurs esprits 
de cette illustre compagnie , ait été publié ) que 
l'histoire naturelle ait paru toute entière ; et que la 
collection académique soit achevée. Combien de 
travaux épargnés î 

Entre les livres, dont il est encore essentiel de se 
pourvoir, il faut compter les catalogues des grandes 
bibliothèques ; c'est là qu'on apprend à connoîlre 
les sources oîi l'on doit puiser : il seroit même à 
souhaiter que l'éditeur fût en correspondance avec 
les bibliothécaires. S'il est nécessaire de consulter 
les bons ouvrages , il n'est pas inutile de parcourir 
les mauvais. Un bon livre fournit un ou plusieurs 
articles excellens ; un mauvais livre aide à faire 
mieux, Yotre lâche est remplie dans celui-ci: 



d'une ENCVCL0PÊDI£. i65 

Tanlre l'abi ègc. D'ailleurs , faule d'une grande con- 
noissance de la bibliographie, on est exposé sans 
cesse à composer niédîocremenl , avec beaucoup 
de peine , de leuips, et de dépense , ce que d'au-» 
très ont supérieurement exécuté. On se tourmente 
pour découvrir des choses connues. Observons, 
qu'excepté la matière des arts, il n'y a proprement 
du ressort d'un Dictionnaire , que ce qui est déjà 
publié y et que par conséquent il est d'autant plus à 
souhaiter que chacun connoisse les grand livres 
composés dans sa partie , et que l'éditeur soit mu- 
ni des catalogues les plus complets et les plus 
étendus. 

La citation exacte des sources seroit d'une grande 
utilité: il faudroit s'en imposer la loi. Ce seroit ren- 
dre un service important à ceux qui se destinent à 
l'étude particulière d'une science ou d'un art , que 
de leur donner la connoissance des bons auteurs , 
des meilleures éditions, et de l'ordre qu'ils doivent 
suivre dans leurs lectures. U Encyclopédie s'en est 
quelquefois acquitté y elle auroit dû n'j manquer 
jamais. 

Il faut analj^ser scrupuleusement et fidèlement 
tout ouvrage auquel le temps a assuré une réputa- 
tion constante. Je dis le temps, parce qu'il y a bien 
de la différence entre une Encyclopédie , et une 
collection de journaux. Une Encyclopédie est une 
exposition rapide et désintéressée des découvertes 
des hommes danô tous les lieux , dans tous iai. 



l64 s U n L E P R ,T E T 

genres , etdans tous les siècles , sans aucun jugement 
des personnes ; au -lieu que les journaux ne sont 
qu'une histoire momentanée des ouvrages et des au- 
teurs. On y rend compte indistinctement des efforts 
heureux et malheureux, c'est-à-dire que pour un 
feuillet qui mérite de l'attention , on traile au long 
d'une infinité de volumes qui tombent dans l'oubli 
avant que le dernier journal de l'année ait paru. 
Combien ces ouvrages périodiques seroient abré- 
gés , si on laissoit seulement un an d'intervalle entre - 
la publication d'un livre , et le compte qu'on en 
rendroit ou qu'on n'en rendroit pas ! tel ouvrage 
dont on a parlé fort au long dans le journal , n'y 
seroit pas même nonnné. Mais que devient l'extrait, 
quand le livre est oublié ? Un Dictionnaire uni- 
versel et raisonné est desiiné à l'instruction géné- 
rale et permanente de l'espèce humaine j les écrits 
périodiques , à la satisfaction momentanée de la 
curiosité de quelques oisifs. Ils sont peu lus des 
gens de lettres. 

Il faut particulièrement extraire des auteurs , les 
systèmes , les idées singulières , les observations , 
les expériences , les vues , les maximes et les faits. 

Mais il y a des ouvrages si importans , si bien 
médités , si précis , en petit nombre , à-la-vérité , 
qu'une encyclopédie doit les engloutir en entier. 
Ce sont ceux où l'objet général est traité d'une ma- 
nière méthodique et profonde , tels que VjEssai sur 
Venicndemçnt humain, quoique trop diffus ; les 



D * t ^ E E N C V C L O P É n I E. iG^I 

Considérations sur îes mœurs , quoique trop ser- 
rées^ les Institutions astronomiques , bien qu'elles 
ne soient pas assez élémentaires , etc. 

Il faut distribuer les observations , les faits, les ex- 
périences , etc., aux endroits qui leur sont propres. 

Il faut savoir dépecer ariistenient un ouvrage, 
en ménager les distributions , en présenter le plan , 
en faiie une analyse qui forme le corps d'un arti- 
cle dont les renvois indicjueront le reste de l'objet. 
Il ne s'agit pas de briser' les jointures , mais de les 
reîclrher ; de rompre les parties , mais de les désas- 
sembler , et d'en conserver scrupuleusement ce 
que les artistes appellent les repères. 

Il importe quelquefois de faire mention des cho- 
ses absurdes ; mais il faut que ce soit légèrement 
et en passant , seulement pour l'histoire de l'esprit 
humain , qui se dévoile mieux dans certains travers 
singuliers , que dans l'action la plus raisonnable. 
Ces travers sont pour le moraliste , ce qu'est la 
dissection d'un monstre pour l'historien de la na- 
ture : elle lui sert plus que l'étude de cent individus 
qui se ressemblent. Il y a des mois qui peignent 
plus fortement et plus complètement que tout un 
discours. Un homme à qui on ne pouvoit repro- 
cher aucune mauvaise action , disoit un mal infini 
de la nature humaine. Quelqu'un lui demailda: 
Mais où avez-vous vu Thomme si hideux ? en moi, 
répondit -il. Voilà un méchant qui n'avoit jamais 
fait de rnal^ puisse-t-ii mourir bientôt ! Ua autre 



iGG s U k LE P>I\ J E T 

clisoil (l'un ancien ami : Un tel est un Irès-honnelé 
homme j il est pauvre , mais cela ne m'empêche 
pas d'en faire un cas singulier; \\y a quarante ans 
que je suis son ami , et il ne m'a jamais demandé 
un sou. Ah ! Molière , où étiez-vous ? ce trait ne 
vous eût pas échappé; et votre Avare n'cnoffriioit 
aucun ni plus vrai, ni plus énergique» 
r Comme il est au-moins aussi important de rcn- 
p dre les hommes meilleurs que de les rendre moins 
ignorans , je ne serois pas fâché qu'on recueillît tous 
les traits frappans des vertus morales. Il faudroit 
qu^ils fussent bien constatés : on les dislribueroit 
chacun à leurs articles , qu'ils vivifieroient. Pour- 
quoi seroit-on si attentif à conserver l'histoire des 
pensées des hommes , et n ég lige roi t-on l'histoire 
de leurs actions ? celle-ci n'est-elle pas utile 7 n'est- 
ce, pas celle qui fait le plus d'honneur au genre hu- 
main ? Je ne veux pas qu'on rappelle les mauvaises 
actions j il seroit à souhaiter qu'elles n'eussent ja- 
mais été. L'homme n'a pas besoin de mauvais exeiii- 
pies; ni la nature humaine , d'être plus décriée. 
Il ne faudroit faire mention des actions déshonnétes, 
que quand elles auroient été suivies, non de la perte 
de la vie et des biens , qui ne sont que trop souvent 
les suites funestes de la pratique de la vertu , mais 
quflwquand elles auroient rendu le méchant malheu* 
reux , et méprisé au milieu des récompenses les plus 
éclatantes de ses forfaits. Les traits qu'il faudroit sur- 
tout recueillir, ce seroit ceux oif le caractère de 



d' U A E E N C \ C ï() P t 1) I t. 1G7 

riionnclelc est joint à cclui«ti'une grande pénétia- 
tion , ou d'une fermeté héroïque. Le trait de M. Fe- 
lisson neseroitsùrement pas oublié. Il se porte accu* 
sateurdeson maître et de son bienfaiteur: on le con- 
duit à la bastille : on le confronte avec son accusé , 
qu'il charge de quelque malversation chimérique. 
L'accusé lui en demande la preuve. La preuve, lui 
répond Pelisson? eh I monsieur, elle ne se peut tirer 
que de vos papiers ^ et vous savez bien qu'ils sont 
tous brûlés : en effet , ils l'étoient. Pelisson les avoit 
brûlés lui-même; mais il falloit en instruire le pri- 
sonnier ; et il ne balança pas de recourir à un expé- 
dient , sûr à-la-vérité , puisque tout le monde j' fut 
trompé ; mais qui exposoit sa liberté , peut-être sa 
vie , et qui , s'il eût été ignoré , comme il pouvoit 
l'être , attachoit à son nom une infamie éternelle , 
dont la honte pouvoit rejaillir sur la république des 
lettres , où Pelisson occupoit un rang distingué, 
M. Gobinot de Reims, supporte pendant quarante 
ans l'indignation publique, qu'il encouroitpar une 
excessive parcimonie , dont il tiroit les sommes 
immenses fju'il destinoit à des monumens de la plus 
grande utilité. Associons-lui un prélat respectable 
par ses qualités apostoliques , ses dignités , sa nais- 
sance , la iioble simplicité de ses mœurs , et la so- 
lidité de ses vertus. Dans une grande calamité , ce 
prélat , après avoir soulagé par d'abondantes dis- 
tributions gratuites en argent et en grains , la partie 



ïG8 SUR LE 1»R0JET 

de son troupeau qui kissoit voir toute son indi- 
gence , songe à secourir celle qui cachoit sa mi- 
sère , en qui la honte étoufFoit la plainte , et qui 
n'en n'étoit que plus malheureuse, contre l'oppres- 
sion de ces hommes de sang, dont l'ame nage dans 
la joie au milieu du gémissement général ; et il fait 
porter sur la place , des grains qu'on v distribua à 
un prix fort au-dessous de celui qu'ils avoient coûté. 
L'esprit de parti , qui abhorre tout acte vertueux 
qui n'est pas de quelqu'un des siens , traite sa cha* 
rite de monopole ; et un scélérat obscur , inscrit 
cet:e atroce calomnie parmi celles dont il remplit 
depuis si long -temps ses feuilles hebdomadaires. 
Cependant il survient de nouvelles calamités ; le 
zèle inaltérable de ce rare pasteur continue de 
s'exercer, et il se trouve enfin un honnête homme 
qui élève la voix , qui dit la vérité , qui rend hom- 
mage à la vertu, et ([ui s'écrie, transporté d'admi- 
ration , Quel courage ! quelle patience héroïque ! 
qu'il est consolant , pour le genre humain , que la 
méchanceté ne soit pas capable de ces efforts! Voilà 
les traits qu'il faut recueillir; et qui est-ce qui les 
liroit sans sentir son cœur s'échauffer? Si Ton pu- 
blioit un recueil qui contînt beaucoup de ces gran- 
des et belles actions , qui est-ce qui s^ résoudroit 
à mourir sans y avoir fourni la matière d'une ligne ? 
Croit-on qu'il y eût quelque ouvrage d'un plus 
grand pathétique? Il me semble, quant àraoi , qu'il 



d'une encyclopédie. 169 
y auroit peu de pages dans celui-ci , qu'un homme 
né avec une ame honnête et sensible n'arrosut de 
ses larmes. 

Il faudroit singulièrement se garantir de l'adula- 
tion. Quant aux éloges mérités , il j auroit bien de 
l'injustice à ne les accorder qu'à la cendre insen- 
sible et froide de ceux qui ne peuvent plus les 
entendre: l'équité qui doit les dispenser, le cédera- 
t-elle à la modestie qui les refuse ? L'éloge est un 
cncourr.gement à la vertu ^ c'est un pacte public 
que vous faites contracter à l'homme vertueux. Si 
ses belles actions étoient gravées sur une colonne , 
perdroit-il un moment de vue ce monument im— , 
.posant ? no seroit-il pas un des appuis les plus forts 
qu'on put prêter à la foiblesse humaine ? il faudroit 
que riiomme se déteruiinat à briser lui-même sa 
statue. L'éloge d'un honnête homme est la plus 
digne et la plus douce récompense d'un autre 
honnête homme ; après l'éloge de sa conscience , 
le plus flatteur est celui d'un homme de bien. O 
Rousseau ! mon cher et digne ami , je n'ai jamais 
eu la force de me refuser à ta louange : j'en ai senti 
croître mon goût pour la vérité , et mon amour 
pour la vertu. Pourquoi tant d'oraisons funèbres,' 
et si peu de panégyriques des vivans ? Croit-on 
que Trajan n'eût pas craint de démentir son pa- 
négyriste? Si on le croit, on ne connoît pas toute 
l'autorité de la considération générale. Après les 
bonnes actions qu'on a faites , l'aiguillcn le plua 
Philosophie. H 



1^0 SUR LE PROJET 

vif, pour en raulliplier le nombre , c'est la notoriété 
des premières j c'est celte notoriété qui donne à 
l'homme un caractère public, auquel il lui est diffi- 
cile de renoncer. Ce secret innocent n'est-il pas mê- 
me un des plus importans de l'éducation vertueuse? 
Mettez votre fils dans l'occasion de pratiquer la 
vertU; faites-lui de ses bonnes actions un caractère 
domestique; attachez à son nom quelque épithète 
qui les lui rappelle j accordez-lui de la considéra- 
tion : s'il franchit jamais cette barrière , j'ose assu- 
rer que le fond de son ame est mauvais , que votre 
enfant est mal né , et que vous n'en ferez jamais 
qu'un méchant ; avec cette différence qu'il se fût 
précipité dans le vice tête baissée , et qu'arrêté 
par le contraste qu'il remarquera entre le^ déno- 
minations honorables qu'on lui a accordées et 
celles qu'il va encourir , il se laissera glisser vers le 
mal , mais par une pente qui ne sera pas assez in- 
sensible , pour que des parens attentifs ne s'apper- 
çoivent point de la dégradation successive de son 
caractère. 

Je hais cent fois plus les satjres dans un ouvrage, 
que les éloges ne m'y plaisent ; les personnalités 
sont odieuses en tout genre d'écrire ; on est sur 
d'amuser le commun des hommes , quand on s'é- 
tudie à repaître sa méchanceté. Le ton de la satjre 
est le plus mauvais de tous pour un Dictionnaire j 
et l'ouvrage le plus impertinent et le plus en- 
'puyeux qu'on pût concevoir , ce seroit un Die- 



d'une encyclopédie. 171 
lionnaire satyrique : c'est le seul qui nous manque. 
Il faut absolument bannir , d'un grand livre , ces 
g-propos légers , ces allusions fines , ces embellis- 
seniens délicats qui feroienl la fortune d'une histo- 
rielte : les traits qu'il faut expliquer deviennent 
fades , ou ne lardent pas à devenir ininlelligibles. 
Ce seroit une chose bien ridicule, que le besoin 
d'un conmienlaire dans un ouvrage , dont les diffé- 
rentes parties seroient destinées à s'interpréter 
réciproquement. Toute celte légèreté n'est qu'une 
mousse, qui tombe peu-àpeu; bientôt la partie vo- 
latile s'en est évaporée , et il ne reste plus qu'une 
vase insipide. Tel est aussi le sort de la plupart de 
ces étincelles qui partent du choc de la conversa- 
tion : lasensalion agréable, mais passagère , qu'elles 
excitent, naît des rapports qu'elles ont au moment,' 
aux circonstances , aux lieux , aux personnes , à 
Tévénement du jour j rapports qui passent promp- 
tement. Les traits qui ne se remarquent point , 
parce que l'éclat n'en est pas le mérite principal , 
pleins de substance , et portant en eux le caractère 
de la simplicité jointe à un grand sens , sont les 
seuls qui se soutiendroient au grand^jour: pour 
sentir la frivolité des autres , il n'y a qu'à les 
écrire. Si Ton me montroit un auteur qui eut 
composé ses mélanges , d'après des conversations; 
je serois presque sûr qu'il auroit recueilli toqt ce 
qu'il falloit négliger , et négligé tout ce qu'il im- 
porloil de recueillir. Gardons-nous bien de com- 



IJ2 SURLEPROJET 

mettre avec ceux que nous consulterons, la mémo 
faute que cet écrivain cominettroit avec les per- 
sonnes qu'il fréqucnteroit. Il en est des grands ou- 
vrages , ainsi que des grands édifices ; ils ne corn-? 
portent que des ornemens rares et grands. Ces 
ornemens doivent être répandus avec économie et 
discernement^ ou ils nuiront à la simplicité , en 
multipliant les rapports ; à la grandeur , en divi- 
sant les parties, et en obscurcissant l'ensemble j 
et à l'intérêt , en partageant l'attention, qui, sans 
ce défaut qui la distrait et la disperse , se ras- 
sembleroit toute entière sur les masses princi- 
pales. 

Si je proscris les satyres , il n'en est pas ainsi 
ni des portraits , ni des réflexions. Les vertBs 
s'enchaînent les unes aux autres j et les vices se 
tiennent , pour ainsi dire , par la main. Il ny a 
pas une vertu , pas un vice , qui n'ait son cortège: 
c'est une sorte d'association nécessaire. Imaginer 
un caractère, c'est trouver , d'après une passion 
dominante donnée, bonne ou mauvaise, les pas- 
sions subordonnées qui l'accompagnent , les sen- 
timens , les discours et les actions qu'elle suggère , 
et la sorte de teinte ou d'énergie , que tout le sys- 
tème intellectuel et moral en reçoit : d'où l'on 
voit que les peintures idéales , conçues d'après les 
relations et l'influence réciproque des vertus et des 
vices , ne peuvent jamais devenir chimériques j 
que ce sont elles qui donnent la viaisemblance auij 



d'l'ne encyclopédie, iyà 
représentations dramatiques , cl à tous les ouvrages 
de mœurs; et qu'il se rencontrera éternellement, 
dans la société^ des individus qui auront le bonheur 
et le malheur ds leur ressembler. C'est îdnsi qu'il 
arrive à un siècle très-éloigné d'élever des slatueS 
hideuses ou respectables , au bas desquelles la pos- 
térité écrit successivement différens noms : elle 
écrit Montesquieu , où Ton avoit gravé Platon j 
Desfontaines , où on lisoit auparavant Erostrate ou 
Zoïle : avec cette différence cfïïigeante , qu'on ne 
manquera jamais de noms de plus en plus désho- 
norés pour remplacer celui d'Erostrate ou de Zoïle; 
au-lieu qu'on n'ose espéiCr de la succession des 
siècles , qu'elle nous en oflVe quelques-uns de plus 
en plus illustres pour succéder à Montesquieu , 
et pour être le troisième ou le quatrième depuis 
Platon. Nous ne pouvons élever un trop grand 
nombre de ces statues dans notrô ouvrage : elles 
devroient élre en bronze dans nos places publi- 
ques et dans nos jardins , et nous inviter à la vertu 
: .u' ces piédestaux , où l'on à exposé a nos 3 eux j 
cl aux regards de nos enfans, les débauches des 
dieux du paganisme. 

Apvhs avoir irciiiù delà mâliere Ericycîopéditjfue , 
en général , on désireroit , sans doute, que nous 
entrassions dans l'examen de chacune de ses par- 
tics en particulier: mais c'est au public ; et non 
pas à nous , qu'il appartient de juger du travail de 
Hos collègues , et du nôtre. 



774 SUR LE PROJET 

Nous répondrons seulement à ceux qui auroient 
voulu qu'on supprimât la théologie : que c'est 
une science ; que cette science est très-étendue 
et très-curieuse; et qu'on auroit pu la rendre 
plus intéressante que la ni^lhologie , qu'ils au- 
roient regrettée , si nous l'eussions omise. 

A ceux qui excluent de notre Dictionnaire la 
géographie : que les noms , la longitude et la lati- 
tude des étoiles qu'ils y admettent , n'ont pas plus 
de droit d'y rester que les noms, la longitude, 
et la latitude des villes qu'ils en rejettent. 

A ceux qui l'auroient désirée moins sèche : qu'il 
étoit nécessaire de s'en tenir à la seule connois- 
sance géographique des villes, qui fût scientifique; 
à la seule qui nous suffiroit pour construire de 
bonnes cartes des temps anciens , si nous l'avions, 
et qui suffira à la postérité pour construire de 
bonnes cartes de nos temps , si nous la lui trans- 
mettons ; et que le reste étant entièrement histo- 
rique , est hors de notre objet. 

A ceux qui j ont regardé avec dégoût certains 
traits historiques , la cuisine , les modes , etc. : qu'ils 
ont oublié combien ces matières ont engendré 
d'ouvrages d'érudition j que le plus succinct de nos 
articles en ce genre épargnera peut-être à nos 
descendans des années de recherches et des volu- 
mes de dissertations } qu'en supposant les savans à 
venir infiniment plus réservés que ceux du siècle 
passé , il est encore à présumer qu'ils ne dédaigne- 



d'u N E ENCYCLOPÉDIE. 1^5 

ront pas d'écrire quelques pages pour expliquer ce 
que c^csii\\x\Jir^ falbala ou qu'un pompon ; qu'un 
écrit sur nos modes, qu'on traitcroit aujourd'hui 
d'ouvrage frivole , ser-oit regardé dans deux mille 
ans , conmie un ouvrage savant cl profond , sur les 
habits français : ouvrage très-instruclif pour les 
liltérateurs , les peintres et les sculpteurs ^ quant 
à notre cuisine , qu'on ne peut lui disputer d'être 
une branche iiiiportante de la chimie. 

A ceux qui se sont plaints que notre botanique 
n'étoit ni assez complète , ni assez, intéressante : 
que ces reproches sont sans aucun fondement j 
qu'il étoit injpossible de s'étendre au-delà des gen- 
res , sans compiler des in-folio ; qu'on n'a omis 
aucune des plantes usuelles j qu'on les a décrites ; 
qu'on en a donné l'analyse chimique , les proprié- 
tés , soit comme remèdes , soit comme alimens j 
que la seule chose qu'on auroit pu ajouter , qui fût 
scientifique et qui n'auroit pas occupé un espace 
bien considérable , c'eut été d'indiquer à l'article 
du genre , combien on comptoit d'espèces, et com- 
bien de variétés ; et quant a la partie des arbres y 
qui est si importante , qu'elle a dans VEncyclopé^ 
die, à commencer au troisième volume , toute 
l'étendue qu'on lui peut désirer. 

A ceux qui sont mécontens de la partie des 
arts , et à ceux qui en sont satisfaits : qu'ils Ont 
raison les uns et les autres , parce qu'il y a des 
choies dans cette matière immense qui sont , ott 



/ 



tyS SUR LE PROJET 

KC peut pas plus mal faites , et d'autres qu'il 
seroit peut-être difficile de mieux faire. 

Mais comme les arts ont été l'objet principal de 
mon travail, je vais m'expli({uer librement, et sur 
les défauts dans lesquels je suis tombé , et sur les 
précautions qu'il y auroit à prendre pour les cor- 
riger. 

Celui qui se chargera de la matière des arts , ne 
s'acquittera point de son travail d'une manière 
satisfaisante pour les autres et pour lui-niéme , s'il 
ïi'a profondément étudié l'histoire naturelle , et 
sur-tout la minéralogie ^ s'il n'est excellent méca- 
nicien ; s'il n'est très-versé dans la phjsique ra- 
tiônelle et expérimentale ; et s'il n'a fait plusieurs 
cours de chimie. 

Naturaliste , il connoîtra , d'un coup-d'œil , les 
substances que les artistes emploient , et dont ils 
font communément tant de mystère. 

Chimiste , il possédera les propriétés de ces 
substances ; les raisons d'une infinité d'opérations 
lui seront connues; il éventera les secrets; les 
artistes ne lui en imposeront point ; il discernera 
sur-le-champ l'absurdité de leurs mensonges ; il 
saisira l'esprit d'une manœuvre : les tours de mains 
ne lui échapperont point ; il distinguera sans peine 
un mouvement indifférent , d'une précaution essen- 
tielle j tout ce qu'il écrira de la matière des arts 
sera clair , certain , lumineux , et les conjectures , 
îur les moyens de perfectionner ceux qu'on a , de 



d'une EKCVCLOPlè-IilE. 1^^ 

retrouver des arts perdus , et d'en inventer dé 
nouveaux , se présenteront en foule à son esprit. 

La physique lui rendra raison d'une infinité de 
phénomènes , dont les ouvriers demeurent étonnés 
toute leur vie. 

Avec de la mécanique et de la géométrie , il par- 
viendra sans peine au calcul vrai et réel des forces : 
il ne lui restera que l'expérience à acquérir, pour 
tempérer la rigueur des suppositions mathémati- 
ques j qualité qui distingue , sur-tout dans la 
construction des machines délicates , le grand ar* 
liste de l'ouvrier commun , à qui on ne donnera 
jamais une juste idée de ce tempérament, s'il ne 
l'a point acquise ; et en qui on ne la rectifiera 
jamais , s'il s'en est fait de fausses notions. 

Muni dé ces connoissances , il conmiencera par 
introduire quelque ordre dans son travail , en rap- 
portant les arts aux substances naturelles : ce qui 
est toujours possible; car l'histoire des arts n'est 
que V histoire de la nature employée, Y oyez Var^ 
bre Encyclopédique, 

Il (racera ensuite, pour chaque artiste, un canevas 
à remplir j il leur imposera de traiter de la matière 
dont ils se servent , des lieux d'où ils la tirent, du 
prix qu'elle leur coûte , etc. ) des instrumens , des 
difï'érens ouvrages , et de toutes les manœuvres. 

Il comparera les mémoires des artistes avec son 
canevas; il conférera avec eux; il leur fera sup- 



I 



i^8 SU1\ LE PROJET 

pléer de vive voix, ce qu'ils auront ©mis ; et éclair- 
tir, ce qu'ils auront mal expliqué. 

Quelque mauvais que ces mémoires puissent 
cire , quand ils auront été faits de bonne-foi , ils 
Contiendront toujours une infirmité de choses que 
rhomme le plus intelligent n'appercevra pas , ne 
soupçonnera point , et ne pourra demander. Il y 
en désirera d'autres , à^la-verité j mais ce seront 
celles que les artistes ne cèlent à personne : car 
j'ai éprouvé que ceux qui s'occupent sans cesse 
d'un objet , avoient un penchant égal à croire que 
tout le monde savoit ce dont ils nefaisoicnt point un 
secret , et que ce dont ils faisoient un secret n'étoit 
connu de personne : en sorte qu'ils étoient tou- 
jours tentés de prendre celui qui les questionnoit j 
ou pour un génie transcendant , ou pour un irabécille* 
Tandis que les artistes seront à l'ouvrage, il 
s*occupera à rectifier les articles que nous lui au- 
rons transmis, et qu'il trouvera dans notre Diction- 
naire. Il ne tardera pas à s'appercevoir que , malgré 
tous les soins que nous nous sommes donnés , il s'y 
est glissé des bévues grossières (voyez V article 
Brique ) , et qu'il y a des articles entiers qui n'ont 
pas l'ombre du sens commun [voyez V article 
Blanchisseme DE TOILES ); mais il apprendra, par 
son expérience , à nous savoir gré des choses qui 
seront bien, et à nous pardonner celles qui seront 
mal. C'est sur-tout quand il aura parcouru peu- 



d'une encyclopédie. 1791 
dant quelque temps les aleliers , Targent à la main j 
et qu'on lui aura fait payer bien chèrement les 
faussetés les plus ridicules , qu'il connoîtra quelle 
espèce de gens ce sont que les artistes ; sur-tout 
à Paris , où la crainte des impôts les tient perpé- 
tuellement en méfiance , et où ils regardent tout 
homme qui les interroge avec quelque curiosité , 
comme un émissaire de§ fermiers-généraux , ou 
comme un ouvrier qui veut ouvrir boutique. l\ 
m'a semblé qu'on éviteroit ces inconvéniens , eu 
cherchant dans la province, toutes les connoissan- 
ces sur les arts qu'on y pourroit recueillir : on y est 
connu j on s'adresse à des gens qui n'ont point de* 
soupçon ; l'argent y est plus rare , et le temps 
moins cher. D'où il lue paroît évident qu'on s'ins- 
truiroitplus facilementet à moins de frais ,et qu'oa 
auroit des instructions plus sûres. 

Il faudroit indiquer l'origine d'un art , et en sui- 
vre pied à pied les progrès, quand ils ne seroient 
pas ignorés j ou substituer la conjecture et l'his- 
toire hypothétique à l'histoire réelle. On peut 
assurer qu'ici le roman seroit souvent plus instructif 
que la vérité. 

Mais il n'en est pas de l'origine et des progrès 
d'un art , ainsi que de l'origine et des progrès d'une 
science. Les savans s'entretiennent j ils écrivent j 
ils font valoir leurs découvertes; ils contredisent; 
ils sont contredits. Ces contestations manifestent 
les faits et constatent les dates. Les artistes > au 



iBô SUR LE PROJET 

contraire , vivent ignorés , obscurs , isolés ; ils font 
tout pour leur intérêt; ils ne font presque rien pour 
leur gloire. Il y a des inventions qui restent , des 
siècles entiers, renfermées dans une famille ; elles 
passent des pères aux enfans; se perfectionnent oïl 
dégénèrent , sans qu'on sache précisément ni k 
qui , ni à quel temps il faut en rapporter la décou- 
verte. Les pas insensibles , par lesquels un art 
s'avance à la perfection , confondent aussi les dates. 
L'un recueille le chanvre j un autre le fait baigner^ 
un troisièuie le tille : c'est d'abord Une corde gros- 
sière y puis un fil ; ensuite mie toile : mais il s'écoule 
un siècle entre chacun de ces progrès. Celui qui 
porteroil une production depuis son état naturel 
jusqu'à son emploi le plus parfait, seroit difficile- 
ment ignoré. Comment seroit -il possible qu'un 
peuple. se trouvât tout-à-coup vêtu d'une étoffé 
nouvelle , et ne demandât pas à qui il en est rede- 
vable ? Mais ces cas n'arrivent point , ou n'arrivent 
que rarement. 

Communément, le hasard suggère les premièrei 
tentatives ; elles sont infructueuses et restent igno- 
rées : un autre les reprend ; il a un commencement 
de succès, mais dont on ne parle point: un troi- 
sième marche sur les pas du second j un quatrième, 
sur les pas du troisième j et ainsi de suite, jusqu'à 
ce que le dernier produit des expériences soit excel- 
lent 'y et ce produit est le seul qui fasse sensation. Il 
arrive encore , qu'à-peine une idée est-elle éclosç 



d'u ne encyclopédie. i8i 
dans un atelier , qu'elle en sort et se répand. On 
travaille en plusieurs endroits à -la -fois : chacun 
manœuvre de son côté ; et la même invention , 
revendiquée en-méme-temps par plusieurs , n'ap- 
partient proprement à personne, ou n'est attribuée, 
qu'à celui qu'elle enrichit. Si l'on tient l'invention 
de l'étranger , la jalousie nationale taîl le nom de 
l'inventeur j et ce nom reste inconnu. 

Il seroit à souhaiter que le gouvernement auto- 
risât à entrer dans les manufactures j à voir tra- 
vailler; à interroger les ouvriers ; et à dessiner les 
instrumens , les machines, et même le local. 

Il j a des circonstances où les artistes sont telle- 
ment impénétrables , que le moyen le plus court , 
ce seroit d'entrer soi-même en apprentissage , ou 
d'y mettre quelqu'un de confiance. 

11 y a peu de secrets qu'on ne parvînt à connoî- 
tre par cette voie ; il faudroit divulguer tous ces 
secrets , sans aucune exception. 

Je sais que ce sentiment n'est pas celui de tout 
le monde : il y a des têtes étroites , des âmes mal 
nées , indifférentes sur le sort du genre humain , et 
tellement concentrées dans leur petite société , 
qu'elles ne voient rien au-delà de son intérêt. Ces 
hommes veulent qu'on les appelle bons citoyens ; 
et j'y consens., pourvu qu'ils me permettent de les 
appeler médians hommes^ On diroit , à les enten- 
dre , qu'une Encyclopédie bien faite , qu'une his- 
t(^lrc générale des arts , ne deyroit être qu'un grand 



182 SUR LE PROJET 

manuscrit soigneusement renfermé dans la biblio- 
thèque du monarque , et inaccessible à d'autres 
yeux que les siens j un livre de l'élat , et non du 
peuple. A quoi bon divulguer les connoissances de 
la nation, ses transactions secrètes , ses inventions , 
son industrie , ses ressources , ses mystères , sa lu- 
mière , ses arts et tonte sa sagesse? ne sont-ce pas 
là les choses, auxquelles elle doit une partie de sa 
supériorité sur les nations rivales et circonvoisines? 
Voîlà ce qu'ils disent; et voici ce qu'ilis pourroient 
encore ajouter. Ne seroit-il pas à souhaiter qu'au- 
lieu d'éclairer l'étranger , nous pussions répandre 
sur lui des ténèbres , et plonger dans la barbarie le 
reste de la terre , alin de dominer plus sûrement? 
Ils ne tbnt pas attention qu'ils n'occupent qu'un 
point sur ce globe , et qu'ils n y dureront qu'un mo- 
mentj que c est à ce point et à cet instant qu'ils 
sacrifient le bonheur des siècles à venir et de l'es- 
pèce entière. Ils savent mieux que personne que la 
durée moyenne d'un empire n'est pas de deux mille 
ans; et que dans moins de temps peut-être, le nom 
Français , ce nom qui durera éternellement dans 
l'histoire, seroit inutilement cherché sur la surface 
de la terre. Ces considérations n'étendent point 
leurs vues; il semble que le mot hwnanité soit 
pour eux un mot vide de sens. Encore s'ils étoicnt 
conséquens î mais dans un autre moment ils se dé- 
chaîneront contre l'impénétrabilité des sanctuaires 
de l'Egypte; ils déploreront la perte des connois- 



d'une encyclopédie. i85 
sances anciennes ; ils accuseront la négligence ou 
le silence des auteurs qui se sont lus , ou qui ont 
parlé si mal d'une infinité d'objets iiuportans; et ils 
ne s'appercevront pas qu'ils exigent des hommes 
d'autrefois , ce dont ils font un crime à ceux d'au- 
jourd'hui j et qu'ils blâment les autres d'avoir été 
ce qu'ils se font honneur d'être. 

Ces bons citoyens softt le^ plus dangereux en- 
nemis que nous ajons eus. En général , il faut pro- 
fiter des critiques, sansj' répondre, quand elle^ 
sont bonnes y les négliger , quand t.'llf's hOf.X »iiau— 
vaises. N'est-ce pas une pc',pec:ive Lien ,'tgréable 
pour ceux qui s'opiriâtrent à noifcir du papier 
contre nous, que, si ï EncYclopédle conserve dans 
dix ans la réputation dont elle jouit , il ne sera plus 
question de leurs écrits ; et qu'il en sera bien moins 
question encore , si elle est ignorée. 

J'ai entendu dire à M. de Fontenelle , que son 
appartement ne contiendroit pas tous les ouvrages 
qu'on avoit publiés contre lui. Qui est-ce qui en 
connoît un seul ? L'Esprit des loix et l'histoire na- 
turelle ne font que de paroître y et les critiques 
qu'on en a faites sont entièrement ignorées. Nous 
avons déjà remarqué que , parmi ceux qui se sont 
érigés en censeurs de V Encyclopédie , il n'v en a li 
presque pas un qui eût les talens nécessaires pour • 
l'enrichir d'un bon article. Je ne croirois pas exa- 
gérer , quand j'ajoutero.is que c'est un livre dont la | 
très-grande partie seroit à étudier pour eux. L'es-^ '* 



îS4 SUR LE PROJET 

prit philosophique est celui dans lequel on l'a corri'^ 
posé } et il s'en faut beaucoup que la plupart de 
ceux qui nous jugent soient à cet égard seuleiiient 
au niveau de leur siècle. J'en appelle à leurs ouvra- 
ges. C'est par cette raison qu'ils ne dureront pas j 
et que nous osons présumer que notre Dictionnaire 
sera plus lu et plus estimé dans quelques années , 
qu'il ne l'est encore aujourd'hui. 11 ne nous seroit 
pas difficile de citer d'autres auteurs qui ont eu , et 
qui auront le même sort. Les uns (comme nous 
l'avons déjà dit plus haut) , élevés aux cieux, parce 
qu'ils avoient composé pour la nmltitude , qu'ils 
s'éloient assujettis aux idées courantes , et qu'ils 
s'étoient mis à la portée du conmiun des lecteurs, 
ont perdu de leur réputation , à-mesure que l'esprit 
humain a fait des progrès , et ont fini par être ou- 
bliés. D'autres , au contraire , trop forts pour le 
temps oîi ils ont paru , ont été peu lus , peu enten- 
dus , point goûtés , et sont demeurés obscurs , long- 
temps , jusqu'au moment où le siècle qu'ils avoient 
devancé fût écoulé j et qu'un autre siècle dont ils 
étoient avant qu'il fût arrivé , les atteignît , et rendît 
enfin justice à leur mérite. 

Je crois avoir appris à mes concitoyens à estimer 
et à lire le chancelierBacon;ona plus feuilleté ce pro- 
fond auteur depuis cinq ou six ans , qu'il ne l'avoit 
jamais été. Nous sommes cependant encore bier^ 
loin de sentir l'importance de ses ouvrages j les es- 
prits ne sont pas assez avancés. Il y a trop peu de 



t N C Y C L O F É T> I E. j85 

personnes en clat de s'élever à la hauteur de ses 
méditations ^ et peut-être le nombre n'en devien- 
dra-t-il jamais guère plus grand. Qui sait si le «o- 
vmn oj'ganwn , les cogilata et visa, le livre de 
augmenta scientianiui , ne sont pas trop au-dessus 
de la portée moyenne de Tesprit humain , pour 
devenir , dans aucun siècle , une lecture facile et 
commune ? C'est au temps à éclaircir ce doute. 

Mais ces considérations sur l'esprit et la matière 
d'un Dictionnaire encyclopédique, nous condui.^.ent 
naturellement à parler du style qui est propre à ce 
genre d'ouvrage. 

Le laconisme n'est pas le ton d'un Dictionnaire^ 
il donne plus à deviner qu'il ne le faut pour le com- 
mun des lecteurs. Je voudrois qu'on ne laissât pen- 
ser que ce qui pourroit être perdu , sans qu'on en 
fût moins instruit sur le fond. L'effet de la diver- 
sité , outre qu'il est inévitable , ne me paroît point 
ici déplaisant. Chaque travailleur, chaque- science, 
chaque art, chaque article , chaque sujet a sa lan- 
gue et son style. Quel inconvénient y a-t-il à le lui 
conserver ? S'il falloit que l'éditeur fît reconnoîlre 
sa main par-tout, l'ouvrage en seroit beaucoup 
relardé , et n'en seroit pas meilleur. Quelqu'instruit 
qu'un éditeur pût être, il s'exposeroit souvent à 
commettre une erreur de choses , dans l'intention 
de rectifier une faute de langue. 

Je renfermerois le caractère général du style 
d'une EncyclovédiG , en deux mots , commurda ', 

H* 



l8G SUR LE PROJET 

propriè ; propria , coininuniter. En se conformant 
à celte règle, les choses communes seroient tou- 
jours élégantes ; et les choses propres et particu- 
lières , toujours claires. 

Il faut considérer un Dictionnaire universel des 
sciences et des arts , comme une campagne im- 
mense couverte de montagnes , de plaines , de ro- 
chers , d'eaux , de forets , d'animaux , et de tous les 
objets qui font la variété d'un grand paysage. La 
lumière du ciel les éclaire tous ) mais ils en sont tou» 
frappés diversement. Les uns s'avancent par leur 
nature et leur exposition , jusque sur le devant de 
la scènej d'autres sont distribués sur une infinité de 
plans intermédiaires j il jr en a qui se perdent dans- 
le lointain ) tous se font valoir réciproquement. 

Si la trace la plus légère d'affectation est insup- 
portable dans un petit ouvrage; que seroit-ce^ 
.au jugement des gens de lettres ; qu'un grand ou- 
vrage où ce défaut domineroit 7 Je suis sûr que 
l'excellence de la matière ne contrebalanceroit pas 
ce vice du style , et qu'il seroit peu lu. Les ouvra- 
ges de deux des plus grands hommes que la nature 
ait produits , l'un philosophe , et l'autre poète y 
seroient infiniment plus parfaits et plus estimés , si 
ces hommes rares n'avoient été doués, dans un degré 
très-extraordinaire, de deux talens qui me semblent 
contradictoires , le génie et le bel esprit. Les traits 
les pl'^s brillans et les comparaisons les plus ingé- 
nieuses y déparent à tout^omeat les idées les plu* 



b'ùNE ENCYCLePÉDII., 187 

Sublimes. La nature les auroit traités beaucoup plus 
favorablement, si, leur ajant accordé le génie, 
elle leur eut refusé le bel esprit. Le goût solide et 
vrai 'y le sublime en quelque genre que ce soit ; le 
pathétique ; les grands effets de la crainte , de la 
commisération et de la terreur j les sentimens no- 
bles et relevés ^ les grandes idées rejettent le tour 
épigrammatique et le contraste des expressions. 

Si toute-fois il y a quelque ouvrage qui comporîfe 
de la variété dans le style, c'est une Encyclopédie: 
mais comme j'ai désiré que les objets les plus in- 
différens y fussent toujours secrètement rapportés 
à l'homme ', y prissent un tour moral ; respirassent 
ïa décence, la dignité , la sensibilité , l'élévation de 
l'arae ; en un mot, qu'on y discernât par-tout le 
soufïle de l'honnêteté ; je voudrois aussi que le ton 
répondît à ces vues , et qu'il en reçut quelqu'aus- 
térité , même dans les endroits où les couleurs les 
plus brillantes et les plus gaies n'auroicnt pas été 
déplacées. C'est manquer son but , que d'amuser 
et de plaire , quand on peut instruire et toucher. 
Quant à la pureté de la diction , on a droit de 
l'exiger dans tout ouvrage. Je ne sais d'où vient 
l'indulgence injurieuse qu'on a pour les grands 
livres , et sur-tout pour les Dictionnaires. Il semble 
qu'on ait permis à Vin-folio , d'être écrit pesam- 
ment , négligemment , sans génie , sans goût et 
sans finesse. Croit-on qu'il soit impossible d'intro- 
duire ces quî^lités dans wx ouvrage de longue ha- 



ï88 SUR LE PROJET 

leine ? on seroit-ce que la plupart des ouvrages de 
longue haleine qui ont paru jusqu'à - présent , 
ajant communément ces défauts , on les a regar- 
dés comme un apanage du format ? 

Cependant on s'appercevra , en y regardant 
de près , que s'il y a quelqu'ouvragc où il soit 
facile de mettre du stjle , c'est un Dictionnaire. 
Tout y est coupé par articles ', et les morceaux* 
les plus étendus , le ^ont moins qu'un discours 
oratoire. 

Mais voici ce que c'est. Il est rare que ceux 
qui écrivent supérieurement , veuillent et puissent 
continuer long-temps une tâche si péniWe; d'ail- 
leurs , dans les ouvrages de société ; où la gloire 
du succès est partagée , et où le travail d'uu 
homme est confondu avec le travail de plusieurs, 
on se désigne à soi-même un associé pour émule ; 
on compare son travail avec le sien ) on rougiroit 
d'être au-dessous , on se soucie peu d'être au- 
dessus ; on n'emploie qu'une partie de ses forces j 
Ton espère que ce qu'on aura négligé disparoîtra 
dans l'immensité des volumes. . 

C'est ainsi que l'intérêt s'afFoiblit dans chacun , 
à-mesure que le nombre des associés augmente ; 
et que l'ouvrage d'un seul se distinguant d'autant 
moins qu'il a plus de collègues , le livre se trouve, 
en général, d'une médiocrité d'autant plus grande, 
qu'on y a employé plus de mains. 
Cependant le temps lèye le voile;* chacun est 



E IV C y C L O !» Il f) I £. l8<) 

jugé selon sou mérite. On distingue le travailleur 
négligent, du travailleur lionnéte , ou qui a remjDli 
son devoir. Ce que quelques -uns ont fait , montre 
ce qu'on cloit en droit d'exiger de tous ; et le public 
nomme ceux dont il est mécontent , et regrette 
qu'ils aient si mal répondu à l'importance de l'en- 
treprise, ci au choix dont on les avoit honorés. 

Je m'explique là-dessus , avec d'autant plus de 
liberté , que personne ne sera plus exposé que 
moi à cette espèce de censure ; et que , quelque 
critique qu'on fasse de notre travail, soit en géné- 
ral, soit en particulier, il n'en restera pas moins 
pour constant , qu'il seroit très-difficile de former 
une seconde société de gens de lettres et d'artistes, 
aussi nombreu e , et mieux composée que cellô 
qui concourt à la composition de ce Dictionnaire. 
S'il ctoit facile de trouver mieux que moi , pour 
auteur et pour éditeur, il faudra que l'on convienne 
qu'il étoit , sous ces deux aspects , infiniment plus 
facile encore de rencontrer moins bien que M. 
d'Alembert. Combien je gagnerois à cette espèce 
d'énumération , où les hommes se compenseroient 
lesunspar les autres ! Ajoutons à cela, qu'il y a des 
parties pour lesquelles on ne choisit point, et que 
cet inconvénient sera de toutes les éditions. Quel- 
qu'honoraire qu'on proposât à un homme, il n'ac- 
quitteroit jamais le temps qu'on lui deraanderoit. 
Il faut qu'un artiste veille dans son atelier. Il faut 



ïgO SÛR tiE PRÔJÉ'f 

qu'un homme public soit à ses fonctions. Celui-ci 
est malheureusement trop occupé ; et l'homme 
de cabinet n'est malheureusement pas assez ins- 
truit. On se lire de là comme on peut. 

Mais s'il est facile à un Dictionnaire d'être bien 
écrit, il n'est guère d'ouvrages auxquels il soit plus 
essentiel de l'être. Plus une route doit être longue , 
plus il seroit à souhaiter qu'elle fût agréable. Au 
reste, nous avons quelque raison de croire que 
nous ne sommes pas restés de ce coté sans succès. 
II y a des personnes qui ont lu V Encyclopédie , 
d'un bout à l'autre y et si l'on en excepte le Dic- 
tionnaire de Bajle , qui perd tous les jours un peu 
de cette prérogative , il n'jr a guère que le nôtre 
qui en ait joui , et qui en jouisse. Nous souhaitons 
qu'il la conserve peu, parce que nous aimons 
plus les progrès de l'esprit humain que la durée de 
nos productions j et que nous aurions réussi bien 
au-delà de nos espérances , si nous avions rendu 
les connoissances si populaires , qu'il fallût au 
commun des hommes un ouvrage plus fort que 
V Encyclopédie , pour les attacher et les ins- 
truire. 

Il seroit à souhaiter , quand il s'agit de stjle , 
qu'on pût imiter Pétrone , qui a donné , en-mcme— 
temps , l'exemple et le précepte , lorsqu'ayant à 
peindre les qualités d'un beau discours , il a dit : 
u Grandis , et ut ita dicani , pudica oratio nequ« 



d'une encyclopédie* IQt 
n luaculosa est neque turgiJa , scd nalurali pul- 
n chritudine exsurgit )), La description est la 
chose même. 

Il faut se garantir singulièrement de Tobscurité , 
et se ressouvenir, à chaque ligne , qu*un Diction- 
naire est fait pour tout le monde , et que la répéti- 
tion des mots qui offenseroient dans un ouvrage 
léger, devient un caractère de simplicité , ijui ne 
déplaira jamais dans un grand ouvrage. 

Qu'il ny ait jamais rien de vague dans l'expres- 
sion. Il seroit mal , dans un livre pliilosophique , 
d'employer les termes les plus usités , lorsqu'ils 
n'emportent avec eux aucune idée fixe , distincte 
et déterminée j et i) y a de ces termes , et en très- 
grand nombre. Si l'on pouvoit en donner des défi- 
nitions , selon la nature qui ne change point, et 
non selon les conventions et les préjugés des hom- 
mes , qui changent continuellement , ces défini- 
tions deviendroient des germes de découvertes. 
Observons encore ici le besoin continuel, que nous 
avons d'un modèle invariable et constant , auquel 
nos définitions et nos descriptions se rapportent , 
tel que la nature de l'homme, des animaux, ou des 
autres êtres subsistans. Le reste n'est rien j et celui 
qui ne sait pas écarter certaines notions particu- 
lières , locales et passagères , est gêné dans son 
travail , et sans cesse exposé à dire , contre le 
témoignage de sa conscience et la pente de soa 
esprit , des choses inexactes pour le moment , €| 



tga StR LÉ PROJET 

fausses , ou du-moins obscures et hasardées pour 
l'avenir. 

Les ouvrages des génies les plus intrépides et 
les plus élevés, des plus grands philosophes de 
ranti(|uité , sont un peu défigurés par ce défaut. 
Il s'en manque beaucoup que ceux de nos jours en 
soient exempts. L'intolérance , le manque de la 
double doctrine , le défaut d'une langue hiérogly- 
phique et sacrtc , perpétueront à jamais ces con- 
tradictions , et conlinueront de tacher nos plus 
belles productions. On ne sait souvent ce qu'un 
homme a pensé sur les matières les plus impor- 
tantes. Il s'enveloppe dans des ténèbres affectées j 
ses contemporains même ignorent ses sentimens ^ 
et l'on ne doit pas s'attendre que ï Encyclopédie 
soit exempte de ce défaut. 

Plus les matières seront abstraites , plus il faudra 
s'efforcer de les mettre à la portée de tous les lcc-< 
leurs. 

L^n éditeur, qui aura de l'expérience et qui sera 

maître de lui-même, se placera dans la classe 

mojcnne des esprits. Si la nature l'avoit élevé au 

rang des premiers génies , et qu'il n'en descendît 

jamais , conversant sans cesse avec les hommes 

I de la plus grande pénétration , il lui arriveroit de 

i* considérer les objets d'un point-de-vue où la mul- 

f titude ne peut atteindre : trop au-dessus d'elle ,' 

I l'ouvrage deviendroit obscur pour trop de monde. 

' Mais s'il se trouvoit; malheureusement, ou s'il 



d'une enctclopédie. 195 
avoit la complaisance de s'abaisser fort au-des- 
sous., les matières traitées comme pour des im- 
bécillesdeviendroient longues et fastidieuses. Il 
considérera donc le monde , comme son école ; et 
le genre humain , comme son pupille ; et il dictera 
des leçons qui ne fassent pas perdre aux bons 
esprits un temps précieux, et qui ne rebutent 
point la foule des esprits ordinaires. Il y a deux 
classes d'hommes , à-peu-près également étroites, 
qu'il faut également négliger : ce sont les génies 
transcendans , et les imbécilies , qui n'ont besoin 
de maîtres ni les uns ni les autres. 

Mais s'il n'est pas facile de saisir la portée 
commune des esprits ; il Test beaucoup moins en- 
core à riiomme de génie de s'j fixer. Le génie tend 
naturellement à s'élever y il cherche la région des 
nues j s'il s'oublie un moment , il est emporté 
d'un vol rapide ', et bientôt les yeux ordinaires ces- 
sent de Pappercevoir et de le suivre. 

Si chaque encyclopédiste s'étoit bien acquîlé de 
son travail, l'attention principale d'un e'diteur 
se réduiroit à circonscrire rigoureusement hs dif- 
fërens objets; à renfermer les parties en elles- 
mêmes , et à supprimer des redites , ce qui est 
toujours plus facile que de remplir des omissions : 
les redites s'apperçoivent et se corrigent d'un trait 
de plume; les omissions se dérobent, et ne se 
suppléent pas sans travail. Le grand inconvénient , 
c'est que quand elles se montrent , c'est si brus^ 
Philosophie. I 



ig4 sur. LE PROJET 

queinent , que réditeur se trouvant pressé entre 
une matière qui demande du tenjps , et la vitesse 
de l'impression qui n'en accorde point , il faut que 
l'ouvrage soit estropié , ou l'ordre perverti; l'ou- 
vrage estropié , si l'on remplit sa tâche selon le 
temps; l'ordre perverti, si on la renvoie à quel- 
qu'endroit écarté du ûietionnaipe. 

Où est l'homme assez versé dans toutes les 
matières, pour en écrire sur-le-champ , comme 
s'il s'en étoit long-temps occupé ? Où est l'éditeur 
qui aura les principes d'un auteur assez prcsens , 
ou des notions assez conformes aux siennes, pour 
ne toraher dans aucune contradiction ? 

N'est-ce pas même un travail presqu'au-dessus 
de ses forces , que d'avoir à remarquer les contra- 
dictions, qui se trouveroient nécessairement entre 
les principes et les idées de ses associés ? S'il n'e^t 
pas de sa fonction de les lever , quand elles sont 
réelles; il le doit au -moins, quand elles ne sont 
qu'apparentes; et dans le premier cas, peut-il 
être dispensé de les indiquer, de les faire sortir, 
d'en marquer la source , de montrer la route com- 
mune que deux auteurs ont suivie , et le point de 
division où ils ont commencé à se séparer; de ba- 
lancer leurs raisons ; de proposer des observations 
et des expériences pour ou contre ; de désigner le 
côté de la vérité, ou celui de la vraisemblance? Il 
ne mettra l'ouvrage à couvert du reproche, fju'e» 
observant expresiénient que ce n'est pas le Die- 



d'une EWCYCLepÉDiE. l^S 

lionnaire qui se contredit j mais les sciences et les 
arts , qui ne sont pas d'accord. S'il alloit plus loin ; 
s'il résolvoit les difficultés , il seroit homme de gé- 
nie : mais peut -on exiger d'un éditeur , qu'il soit 
homme de génie ? Et ne seroit-ce pas une folie , 
que de demander qu'il fût un génie universel? 

Une attention que je reconmianderai à l'éditeur 
qui nous succédera , et pour le bien de l'ouvrage, 
et pour la sûreté de sa personne ; c'est d'envoyer 
aux censeurs les feuilles imprimées , et non le ma^ 
nuscrit. Avec cette précaution , les articles ne se- 
ront ni perdus , ni dérangés » ni supprimés ; et le 
paraphe du censeur, mis au bas de la feuilleimpri- 
inée , sera le garant le plus sûr qu'on n^a ni ajouté, 
ni altéré , ni retranché ; et que l'ouvrage est resté 
dans l'état ou il a jugé à-propos qu'il s'imprimât. 

Mais le nom et la fonction de censeur, me rap- 
pellent une question importante. On a demandé 
s'il ne vaudroit pas mieux qu'une Encyclopédie 
fût permise tacitement , qu'expressément approu-» 
vée : ceux qui soutenoient l'aflii'mative , disoient î 
i( Alors les auteurs jouiroient de toute la liberté 
» nécessaire pour en faire un excellent ouvrage. 
» CoHîbien on j traiteroit de sujets importans î Les 
» beaux articles , que le droit public fourniroit î 
)) Combien d'autres , qu'on pourroit imprimer h, 
)) deux colonnes , dont Tune élabliroit le pour , et 
» l'autre le contre I L'historique seroit exposé 
3> sans partialité ; le bien , loué haulemeat ; le mal. 



196 SUR LE PROJET 

» blâmé sans réserve; les vérités, assurées; les 
» doutes , proposés ; les préjugés , détruits ; et 
» Tusage des renvois politiques , fort restreint «. 

Leurs antagonistes répondoient simplement 
« qu'il valoit mieux sacrifier un peu de liberté, 
)) que de s'exposer à tomber dans la licence ; et 
>) d'ailleurs , ajoutoient-ils , telle est la constitution 
» des choses qui nous environnent , que , si uq 
)) homme extraordinaire s'étoit proposé un ou- 
» vrage aussi étendu que le nôtre , et qu'il lui eût 
î) été donné par l'Ltre suprême de connoître en 
ï) tout la vérité , il faudroit encore , pour sa sécu- 
» rite , qu'il lui fût assigné un point inaccessible 
» dans les airs , d'où ses feuilles tombassent sur 
)) la terre ». 

Puisqu'il est donc si à-propos de subir la cen- 
sure littéraire , on ne peut avoir un censeur trop 
intelligent : il faudra qu'il sache se prêter au carac- 
tère général de l'ouvrage ; voir sans intérêt ni pu- 
sillaniniité ; n'avoir de respect que pour ce qui est 
vraiment respectable ; distinguer le ton qui con- 
vient à chaque personne et à chaque sujet ; ne s'ef- 
faroucher ni des propos cjni^ques de Dipgène , ni 
des termes techniques de Winslow, et*des sjllio-* 
gismes d'Anaxagoras ; ne pas exiger qu'on réfute , 
qu'on afï'oiblisse ou qu'on supprime , ce qu'on ne 
raconte qu'historiquement; sentir la différence d'un 
puvrage immense et d'un in-douze ^ et aimer assez 
ïa yérilé , la vertu , le progrès des connoissances 



D^UNE ENCYCLOPÉDIE. Ï97 

humaines et l'honneur de la nation , pour n'avoir 
en vue que ces grands objets. 

Yoilà le censeur que je voudrois. Quant à l'homme 
que )e désirerois pour auteur , il seroit ferme , ins- 
truit , honnête , véridique, d'aucun pays, d'aucunô 
secte , d'aucun état ; racontant les choses , du mo- 
ment où il vit , comme s'il en étoit à mille ans^ et 
celles de l'endroit qu'il habite , comme s'il en étoit 
à deux mille lieues. Mais ; à un si digne collègue , 
qui faudroit-il pour éditeur ? Un homme doué d'un 
grand sens , célèbre par l'étendue de ses connois- 
sanccs , l'élévation de ses sentimens et de ses idées , 
et son amour pour le travail j un homme aimé et 
respecté par son caractère domestique et public ', 
jamais enthousiaste , à-moins que ce ne fût de la 
vérité , de la vertu , et de l'humanité^ 

Il ne faut pas iijiaginer que 'e concours de tank 
d'heureuses circonstances ne laissât aucune im- 
perfection dans V Encyclopédie : il y aura tou- 
jours des défauts dans un ouvrage de cette éten- 
due. On les réparera d'abord par des supplémens , 
à-mesure qu'ils se découvrirent : mais il viendra 
nécessairement un temps, où le public deman- 
dera lui-même une refonte générale } et comme 
on ne peut savoir à quelles mains ce travail im- 
portant sera confié , il reste incertain si la nou- 
velle édition sera inférieure ou préférable à la .pré- 
cédi'ule. 11 n'est piis rare de voir des ouvrages 
conàdéniLles , revus , corrigés , augmentés par 



198 SUR LE P h O J i. T 

des mal-adroits , dégénérer à chaque réimpression , 
et tomber enfin dans le mépris. Nous en pourrions 
«iter un exemple récent , si nous ne craignions de 
MOUS abandonner au ressentiment , en crovanl cé- 
der à l'intérêt de la vérité. 

VEncfclopédie peut aisément s*améliorer; elle 
peut auss.i aisément se détériorer. Mais le danger 
auquel il faudra principalement obvier , et que 
uous aurons prévu , c'est que le soin des éditions 
subséquentes ne soit pas abandonné au despotisme 
d'une société , d'une compagnie , quelle qu'elle 
puisse être. Nous avons annoncé , et nous en at- 
testons nos contemporains et la postérité , que le 
moindre inconvénient qui pût en arriver, ce seroit 
qu'on supprimât des choses essentielles ; qu'on 
multip]iât à Tinfini le nombre et le volume de celles 
qu'il faudroil supprimer j que l'esprit de corps, 
qui est ordinairement petit, jaloux, concentré, 
infectât la masse de l'ouvrage ) que les arts fus- 
sent négligés ; qu'une matière d'un intérêt pas- 
sager étouffât les autres; et que V Encyclopédie 
subît le sort de tant d'ouvrages de controverse. 
Lorsque les catholiques et les protestans , las de 
disputes, et rassasiés d'injures , prirent le parti du 
silence et du repos , on vit , en un instant , une 
foule de livres vantés, disparoître et tomber dans 
l'oubli , comme on voit tomber au fond d'un vais- 
seau , le sédiment d'une fermentation qui s'ap- 
paise» 



n^UNE ENCYCLOPÉDIE. I99 

Voilà les premières idées qui se sont offertes 
à mon esprit sur le projet d'un Dictionnaire uni- 
versel et raisonné de la connoissance humaine ; sur 
sa possibilité , sa fin , ses matériaux j l'ordcnnance 
générale et particulière de ces matériaux j le st^le, 
la méthode , les renvois , la nomenclature , le ma- 
nuscrit , les auteurs , les censeurs , les éditeurs , et 
le typographe.' 

Si l'on pèse l'importance de ces objets , on s'ap- 
percevra facilement qu'il n'y en a aucun qui ne 
fournît la matière d'un discours fort étendu ^ que 
j'ai laissé plus de choses à dire que je n'en ai dites j 
et que peut- être la prolixité et l'adulation ne se- 
ront pas au nombre des défauts qu'on pourra me 
reprocher. 



LETTRES 



AU R. P. B E R T H I E R, 



JÉSUITE. 



i 



LETTRE 

AU R. P. B E R T FI I E R, 
JÉSUITE. 

Paete, non dolet. 

vJn vi€nt de m'envoyer, mon R. P. , l'extrait que 
vous avez, donné du prospectus de rEncyclopédie , 
dans le II." volume de votre Journal de Janvier. 
Quelqu'occupé que je sois, je ne puis me dispen- 
ser de vous en faire mes remercimens } mais je 
tâcherai de n'y point mettre de fadeur. 

Je ne puis qu'être très-reconnoissant du ton 
dont vous parlez du prospectus et de l'ouvrage, 
même avant qu'il existe , dans un journal où 
tout est loué depuis que vous y présidez, excepté 
V Histoire de Julien , les Ouvrages de inj'lord 
Dolingbroke , et V Esprit des loix. Vous y prodi- 
guez l'encens , mon I\. P. , aux écrivains les moins 
connus , sans que le public vous en sache mauvais 
gré. Cette foule d'auteurs modestes ne peut et ne 
doit aller à l'immortalité qu'avec vous. Vous vou- 
lez bien être , pour me servir de vos propres 
termes , la voiture qui les y conduit} je vous sou- 
haite à tous un bon voyage. 



20.\ LETTRE 

Vous VOUS étendez avec complaisance sur îa 
ressemblance qu'il y a entre l'arbre encyclopédi- 
que du prospectus , et celui du chancelier Bacon : 
j'avois expressément averti de cette ressemblance ; 
vous auriez bien dû, mon R. P., le répéter d'a- 
près moi : il est vrai que vous l'aviez dit dans vos 
nouvelles littéraires du mois précédent^ mais ce 
n'est pas la première fois , comme vous savez , 
que vous insérez dans vos nouvelles littéraires , <e 
quevousne vous souciez pas qu'où lise (*). C'est 
sans - doute cette raison qui vous â fait dire , 
dans les mêmes nouvelles, que le prospectus étoit 
trompé très -bien écrite par les gens de lettres: 
vous n'avez osé apparemment prendre sur vous 
un jugement aussi hardi ^ soit que, par modestie, 
vous ne vous mettiez pas au rang des gens de 
lettres^ soit que vous pensiez autrement qu'eux; 
car vous êtes bien digne d'avoir un avis qui soit à 
vous. Quoi qu'il en soit, vous n'avez pas cru de- 
voir répéter dans votre extrait cette décision favo- 
rable : l'approbation publique qui nj'encourage , 
et à laquelle la votre ne fait point de tort, vous 
en a sans-dotite dispensé. 

Au reste , je ne sais , mon R. P. , si vous avez 
lait l'extrait du prospectus , sans vous être donné la 
peine de le lire en entier; car , avec d'aussi bonne* 

(*) Voyez les nouvelles littéraires, de septembre 
I7^3o. 



AU n. p. B E n T H I E R. 205 

intentions que vous en avez , vous n'auriez pas 
omis toutes les divisions de la branche philoso- 
phique , qui est la plus étendue , la plus impor- 
tante de notre système , et dont il ne se trouve 
presque rien de Bacon. 

Je n'ai pas eu, cojuine vous l'observez fort bien , 
des idées assez vastes, pour placer les journaux 
dans l'arbre encyclopédique : je vous avouerai 
pourtant que j y avois pensé ; mais cela éloit em- 
barrassant ; une énumération exacte n'admet point 
de préférence ; et le petit nombre des excellens 
journalistes' m'auroit su mauvais gré du voisinage 
que je leur aurois donné. Si je suis descendu jus- 
qu'à la pédagogie , ce n'a pas été faute de pré- 
voir que vous prendriez cette peine. J'aurois bien 
voulu aussi mériter les remercîmens que vous 
faites à Bacon , pour avoir loué la société des Jé- 
suites; car je n'ai pas attendu, pour l'estimer, 
que vous y fissiez parler de vous ; mais j'ai cru que 
ces éloges , quoique justes , auroient été déplacés 
dans un arbre encyclopédique. Cette omission sera 
réparée dans le corps même de l'ouvrage. Nous y 
rendrons le témoignage le plus authenti(|ue aux ser- 
vicesimporlans , et très-réels , que votre coiiipagnie 
a rendus à la république des lettres. Nous y parle- 
rons aussi de vous , mon R. P. , oui , de vous en 
particulier 5 vous méritez bien d'être traité avec 
distinction , et de n'être pas loué comme un autre. 
Yos recours nous seront acce£say;:es , d'ailleurs, suj* 



2o6 LETTRE 

certains articles iniportans; par exemple, à Tarliclc 
Co^TllNUATlOJV , nous espérons que vous voudrez 
bien nous donner des lumières sur les continuateurs 
ignorés des ouvrages célèbres , de l'Arioste, de Dom 
Quichotte, du Roman comique; et en particulier, 
d'un certain ouvrage que vous connoissez , qui se 
continue très-mcog72zVo, et sur la continuation duquel 
vous êtes le seul qui puissieznous fournir des mémoi- 
res. On tachera , sur-tout , que vous ne sojez pas nié' 
contenlde l'article Journal; nousy célébrerons avec 
justice vos illustres prédécesseurs , dont nous regret- 
tons la perte encore plus que vous. Nous dirons que 
Je P. Bougeant mettoit dans vos mémoires de la lo- 
gique; le P. Brumoy , des connoissances ; le P. de la 
Tour , de l'usage du monde ; votre ami le P. Castel : 
du feu et de Tespiit: nous.ajouterons qu'on y distin- 
gue aujourd'hui les extraits du P. de Preville , votre 
collègue , à une métaphysique ûme et déliée, à un 
style noble et simple , et surr-tout à une grande im- 
pûrlialité. En votre particulier, vous ne serez point 
oublié ; et nous tâcherons , car j'aime à me servir 
de vos expressions , àe faire passer à la postérité 
ridée de votre mérite. Enfin , j'espère , mon R. P. , 
que vous trouverez , dans ce grand ouvrage , pins 
de philosophie que de mémoire: je»serois fâché 
que ce plan ne fût pas de votre goût; mais , comme 
vous l'avez fort bien remarqué d'après Bacçn (car 
vous ne dites rien de vous - mtme ) , l'Encyclo- 
pédie doit nictlre en évidence les richesses d'une 



AU R. P. B E A T H I E R. 20^ 

partie de la lilléralure , et Vindigence des autres. 
J'aurois bien d'autres observations à faire sur 
votre extrait j mais le public , comme vous savez, 
n*aime pas les discussions sérieuses } et je suis 
bien aise qu'il me lise ; car vous y avez beaucoup 
d'amis. D'ailleurs , vous m'avez averti que vous 
n'aimiez pas les précisions métaphysiques ; et cette 
réponse n'est faite que pour vous amuser. Si j'ap- 
prends , par ceux qui lisent vos mémoires , que mes 
lettres méritent quelqu'altenlion de votre part , je 
ne vous en laisserai pas manquer : grâces à Dieu 
et à votre journal , les matériaux en sont tout prêts. 
On m'a dit que , non content des bontés dont vous 
m'aviez comblé , vous vouliez encore vous écrire 
à vous-même , dans le premier journal sur l'Encj^- 
clopédie. Je cherche , comme vous vojez, à vous 
en épargner la peine. Au reste, dans le petit com- 
merce épistolaire que je projette j et qui pourra , 
cetLe année , former un volume de plus à vos mé- 
moires , je ferai de mon mieux , mon R. P. , pour 
ne vous ennuyer que le moins qu'il me sera pos- 
sible j j'en écarterai donc , autant que je pourrai , 
la sécheresse; vos extraits en seront le principal 
objet j et pour vous parler de TEncyclopédie, j'at- 
tendrai qu'elle soit publique; les difficultés que 
vous pouvez avoir sur cet ouvrage, et même celles 
que vous n'avez pas , seront pleinement résolues 
dans la préface , à laquelle M. d'Alenibert tra- 
vaille : il me charge de vous demander quelqaeç 



ao8 LETTRE 

bontés pour lui. Vous trouverez aussi , dans la 
mépie préface , le norn des savans qui ont bien 
voulu concourir à l'exécution de cette grande en- 
treprise ; vous les connoissez tous, mon R. P. , ou 
le public les connoît pour vous. Au reste , nous 
sommes disposés à convenir que , pour former une 
Encyclopédie, cinquante savans n'auroient pas été 
de trop, quand même vous auriez été du nombre. 

J'ai l'honneur d'être, avec les sentimens qui vous 
sont dûs ,. mon R. P. , votre très-humble , etc. 

jP. S. Je joins à celte lettre un article du Dic- 
tionnaire. J'ai choisi, pour cette fois, l'article Artj 
il est de moi; j'aurai soin d'en 'joindre un autre à 
toutes les lettres que je vous écrirai ^ les gens de 
lettres vous en diront leur avis. 



ORDRE ENCYCLOPÉDIQUE. 

( Entendement. Mémoire, histoire de la nature. 
Histoire de la nature employée. Art). 

Art. Sa définition générale. S. M. terme abs^ 
trait et métaphysique. On a commencé par faire 
des observations sur la nature , le service , l'em- 
ploi , les qualités des êtres et de leurs symboles j 
puis on a donné le nom de science ou d'art , au 
ce^re ou point de réunion , auquel on a raj^porté 
)servalions qu'on avoit faites , pour en former 



AU R. P. B E R T II 1 E îl, 2QÇ^ 

un sjslévue , ou de règles, ou d'instruniens et de 
règles tendant à un même but. Car voilà ce que 
c'est que l'arl en général. Exemple : on a réfléchi 
sur l'usage et l'emploi des mots j et l'on a inventé 
ensuite le mot grammaire. Graimnaire est le^nom 
d'un système d'instruniens et de règles relatifs àua 
objet déterminé; et cet objet est le son articulé j 
il en est de même des autres sciences ou arts. Voyez 
Abstraction. 

Origine des sciences et des arts» C'est l'indus- 
trie de l'homme appliquée aux productions de la 
nature , ou par ses besoins , ou par son luxe , ou 
par son amusement , ou par sa curiosité , etc. , qui 
a donné naissance aux sciences et aux arts ; et ces 
points de réunion de nos différentes réflexions ont 
reçu les démonstrations de science et ôHart , seloa 
la nature de leurs oh\Qis formels , comme disent 
les logiciens. Voyez Objet. Si l'objet s'exécute , 
la collection et la disposition technique des règles, 
selon lesquelles il s'exécute , s'appellent art. Si 
l'objet est contemplé seulement sous dificreiites la- 
ces, la collection et la disposition technique des ob- 
servations relatives à cet objet , s'appellent ^aerzce. 
Ainsi la métaphysi([ue est une science , et la morale 
est un art. Il en est de même de la théologie et de 
la pyrotechnie: 

Spéculation et pratique d'un art,Vi e^t évio^nf j 
par ce qui précède , que tout art a sa sj.. \ 

€t sa pratique; sa spéçulatioPaquiaest autre chose 

■■■ I? 



2!0 LETTRE 

«jue'la connoissance inopéralive des règles cle l'art ; 
sa pratique , qui n'est que l'usage habituel el non 
réfiéclii des mêmes règles. 11 est difficile , pour ne 
pas dire impossible , de pousser loin la pratique 
sans la spéculation; et réciproquement, de bien 
posséder la spéculation sans la pratique. Il J a , dans 
tout art, un grand nombre de circonstances relatives 
à la matière , aux instrumens , et à la manœuvre , 
que l'usage seul apprend. C'est à la pratique à pré- 
senter les difficultés, et à donner les phénomènes; 
et c'est à la spéculation à expliquer les phénomènes 
et à lever les difficultés. D'où il s'ensuit qu'il r\*y a 
guère qu'un artiste sachant raisonner , qui puisse 
bien parler de son art. 

Distribution des arts , en libéraux et en méca^ 
niques. En examinant les productions des arts ; orv 
s'est apperçu que les unes étoient plus l'ouvrage de 
l'esprit que de la main ) et qu'au contraire , d'au- 
tres-étoient plus l'ouvrage de la main que de l'esprit. 
Telle est en partie l'origine de la prééminence que 
l'on a accordée à certains arts sur d'autres , et de 
la distribution qu'on a faite des arts en arts libé- 
raux et en arts mécaniques. Celte distinction , 
quoique bien fondée , a produit un mauvais effet , 
en avilissant des gens très-estimables et très-utiles, 
ft en fortifiant en nous je ne sais quelle paresse 
naturelle, qui ne nous portoit déjà que trop à 
croire que, donner une application constante et sui- 
vie à des expériences et à des objets particuliers ,' 



AU n. p. B E R T H I E R. 2ll 

sensibles el inatériels , c'ctoit défoger à la dignilé 
de l'esprit liumain j et que de pratiquer , ou même 
d'étudier les arls mécaniques , c'étoit s'abaisser à 
des clioses dont la recberchc est laborieuse , la 
méditation ignoble , Tc.'çposilion difficile , le com- 
merce déshonorant , le nombre inépuisable , et la 
valeur minutielle. Minui inajestaiein mentis Im-' 
inanœ , si in experimentis el rébus particularibus t 
etc. Bac. A^. Se. Org, préjugé qui tendoit à remplir 
les villes d'orgueilleux raisonneurs et de contem- 
plateurs inutiles jet les campagnes , de petits tjrans 
ignorans , oisifs et dédaigneux. Ce n'est pas ainsi 
qu'ont pensé Bacon , un des premiers génies de 
l'Angleterre j Colbert , un des plus grands minis- 
tres de la France ) enfin les bons esprits , et les hom* 
mes sages de tous les temps. Bacon regardoit l'his- 
toire des arls mécaniques comme la branche la plus 
importante de la vraie philosophie 5 il n'avoit donc 
garde d'en mépriser la pratiquée Colbert regardoit 
l'industrie des peuples et l'établissement des manu- 
factures , comme la richesse la plus sûre d'un 
royaume. Au jugement de ceux qui ont aujourd'hui 
des idées saines de la valeur des choses , celui qui 
peupla la France de graveurs , de peintres , de 
sculpteurs et d'artistes en tout genre j qui surprit 
aux Anglais , la machine à faire des bas j le velours,' 
aux Génois j les glaces , aux Vénitiens ) ne fit guère 
moins pour l'état , que ceux qui battirent ses enne- 
mis, et leur enlevèrent leurs places fortes j et aux 



2l2 LETTRE 

yeux du philosophe , il J a peut-être plus de nicrile 
réel à av'oir fait naître les Le Brun , les Le Sueur et 
les Audran ; peindre et graver les balailles d'A- 
lexandre , et exécuter en tapisseries les victoires de 
nos généraux , qu'il n'y en a à les avoir rempor- 
tées. Mettez , dans un des cotés de la balance , les 
avantages réels des sciences les plus sublimes et des 
arts les plus honorés; et dans l'autre côté, ceux 
des arts mécaniques; et vous trouverez que l'estime 
qu'on a faite des uns , et celle qu'on a faite des au- 
tres , n'ont pas été distribuées dans le juste rapport 
de ces avantages ; et qu'on a bien plus loué les 
hommes occupées à faire croire que nous étions 
lieureux, que les hommes occupés à faire que nous 
le fussions en effet. Quelle bizarrerie dans nos ju^ 
gemensî nous exigeons qu'on s'occupe utilement, 
et nous méprisons les honmies utiles I 

But des arts en général. L'homme n'est que le 
ministre ou l'interprète de la nature. Il n'entend et 
ne fait qu'autant qu'il a de connorssance pu expé- 
rimentale ou réfléchie des élres qui l'environnent. 
Sa main nue , quelque robuste , infatigable et souple 
qu'elle soit , ne peut suffire qu'à un petit nombre 
d'effets. Elle n'achève de grandes choses qu'à l'aide 
des instrumens et des règles : il en faut dire autant 
de l'entendement. Les instrumens et les règles sont 
comme des muscles surajoutés aux bras , et des 
ressorts accessoires à ceux de l'esprit. Le but de 
tout art en général , ou de tout système d'inslru* 



Al/ Fx. P. B E r. i' n I L n. ?. i > 

mens et de règles, conspirant à une iiiéme lin , est 
d'imprimer certaines formes déterminées sur une 
base donnée par la nature^ et cette base est ou. la 
matière, ou l'esprit, ou quelque fonction del'ame , 
ou quelque production dé la nature. Dans les arls 
mécaniques, auxquels je m'attacherai d'autant plus 
ici, que les auteurs en ont moins patrie j le pouvoir de 
Vliomnie se réduit à rapprocher ou à éloigner les 
corps naturels. Uhomme peut tout ou nepeutrien, 
selon que ce rapprochement ou cet éloignement 
est ou n'est pas possible. ( Vojez N. Se. Org. ). 
Projet d'un traité général des arts mécaniques. 
Souvent l'on ignore l'origine d'un art mécanique , 
ou l'on n'a que des connoissances vagues sur ses 
progrès; voilà les suites naturelles du mépris qu'on 
a eu dans tous les temps et chez toutes les nations 
savantes ou belliqueuses , pour ceux qui s'y sont 
livrés : il faut , dans ces occasions , recourir à des 
suppositions philosophiques j partir de quelque 
hypothèse vraisemblable, de quelque événement 
premier et fortuit, et s'avancer de là jusqu'où l'arfc 
a été porté. Je m'explique par un exemple que j'em- 
prunterai plus volontiers des arts mécaniques , qui 
sont moins connus, que des arts libéraux, qu'on a 
présentés sous mille formes différentes. Si l'on igno- 
roit l'origine et les progrès de la verrerie ou de la 
papeterie , que feroit un philosophe qui se propo- 
seroit d'écrire l'histoire de ces arts? Il supposeroitr 
qu'un morceau de linge est tombé par hasard dans 



2 î 4 LETTRE 

un vaisseau plein d'eau ; qu'il y a séjourné assez 
long- temps pour s'y dissoudre ^ et qu'au-lieu de 
trouver au fend du vaisseau, quand il a été vidé, 
un morceau de linge , on n'a plus apperçu qu'une 
espèce de sédiment, dont on auroil eu bien de la 
peine à reconnoître la nature , sans quelques fila- 
mens qui reStoient , et qui indiquoient que la ma- 
tière première de ce sédiment avoit été auparavant 
sous la forme de linge. Quant à la verrerie, il sup- 
poseroit que les premières habitations solides que 
les hommes se soient construites , étoîent de terre 
cuite ou de brique } or , il est impossible de faire 
cuire de la brique à grand feu , qu'il ne s'en vitrifie 
quelque partie. C'est sous cette forme que le verre 
s'est présente la première fois; mais quelle distance 
irmiiense de celte écaille sale et verdâtre , jusqu'à 
la matière transparente et pure des glaces ! etc. 
Voilà cependant l'expérience fortuite , ou quelque 
autre semblable , de laquelle le philosophe partira, 
pour arriver jusqu'où l'art de la verrerie est main- 
tenant parvenu. 

Avantages de cette méthode. En s'y prenant 
ainsi , les progrès d'un art seroient exposés d'une 
manière instructive et plus claire que par son his- 
toire véritable , quand on la sauroit j les obstacles 
qu'on auroit eus à surmonter pour le perfection- 
ner , se présenteroient dans un ordre entièrement 
naturel ; et l'explication sjnlhéfique des démar- 
ches successives de l'art , en faciliteroit l'intclli- 



AL R. P. B E n T M I E R. 2 ] f) 

grnce aux esprits les plus ordinaires , et nicttroit 
les artistes sur la voie qu'ils auroicnt à suivre pour 
approcher davantage de la perfection. 

Ordre quil faudrolt suivre , dans un pareil 
traité. Quant au plan qu'il faudroit suivre dans un 
pareil traité , je crois que le plus avantageux se- 
roit de rappeler les arts aux productions de la 
nature. Une énumération exacte de ces produc- 
tions donneroit naissance à bien des arts inconnu?. 
Un grand nombre d'autres naîtroient d'un examen 
circonstancié dcsjdiffércntes faces sous lesquelles la 
jnéme production peut être considérée. La pre- 
mière de ces conditions demande une connoissance 
très-étendue de Phiitoire de la nature j et la se- 
conde , une très-grande dialectique. Un traité des 
arts , tel que je le conçois, n'est donc pas l'ouvrage 
d'un homme ordinaire. Qu'on n'aille pas s'imaginer 
que ce sont ici des idées vaines que je propose , 
et que je promets aux hommes des décoùterles 
chimériques. Après avoir remarqué avec un phi- 
losophe, que je ne me lasse point de louer , 
parce que je rîe me suis jamais lassé de le lire , 
que l'histoire de la nature est incomplète sans 
celle des arts j et après avoir invité les natura- 
listes à couronner leur travail sur les règnes des 
végétaux , des minéraux , des animaux , etc. , par 
les expériences des arts mécaniques, dont la con- 
■noîssance importe beaucoup plus à la vraie philo- 
sophie , j'oserai ajouter , à son exemple , ergo rem 



2. G LETTRE 

fjuam ago , non opinionem , sed opus esse , eaiii-' 
ijue non sectœ allcujus , autplaciti ; sed ulilitatis 
esse j et amplitudinis iminensœ fundanienta. Ce 
n'est point ici un Sjslénie j ce ne sont point les 
fantaisies d'un hoiimie : ce sont les décisions de 
rexpcrience et de la raison , et les fondeniens d'un 
édifice immense. Et quiconque pensera difïcrem- 
inent, cherchera à rétrécir la sphère de nos con- 
noissances , et à décourager les esprits. Nous 
devons au hasard un grand nombre de connois- 
sances : il nous en a présenté de fort importantes 
que nous ne cherchions pas; est-il à présumer que 
nous ne trouverons rien , quand nous ajouterons 
nos efforts à son caprice, et que nous mettrons 
de l'ordre et de la méthode dans nos recherches ? 
Si nous possédons à-présent des secrets qu'on 
n'espéroit point auparavant ; et s'il nous est per- 
mis de tirer des conjectures du passé , pourquoi 
l'avenir ne nous réserveroit-il pas des richesses 
sur lesquelles nous ne comptons guère aujour- 
d'hui? Si l'on eût dit , il j a quelques siècles , à 
ces gens qui mesurent la possibilité des choses 
sur la portée de leur génie , et qui n'imaginent rien 
au-delà de ce qu'ils connoissent , qu'il est une 
poussière qui brise les rochers ) qui renverse les 
murailles les plus épaisses , à des distances cton- 
TiauteS; qui, renfermée, au poids de quelques 
livres , dans les entrailles profondes de la terre , 
les secoue , se fait jour à travers les masses énor- 



AU I\. î*' B L R T 11 1ER. 217 

mes qui la couvrent , et peut ouvrir un gouffre 
dans lequel une ville entière disparoîlVoit ; ils n'au- 
roient pas manqué de comparer ces effets à l'ac- 
tion des roues , des poulies , des leviers , des 
contre-poids , et des autres machines connues ; 
et de prononcer qu'une pareille poussière est chi- 
rucrique; et qu'il n'y a que la foudre , ou la cause 
qui produit les trembleniens de terre , et dont le 
mécanisme est inimitable, quisoit capable de ces 
prodiges effrajans. C'est ainsi que ce grand philo- 
sophe parloiL à son siècle et à tous les siècles à 
venir. Combien ( ajouterons-nous à son exemple ), 
le projet de la machine à élever l'eau par le feu , 
telle qu'on l'exécuta la première fois à Londres , 
n'auroit-il pas occasionné de mauvais raisonne- 
mens ; sur- tout si l'auleur de la machine à feu 
avoit eu la modestie de se donner pour un homme 
peu versé dans les mécaniques I S'il n'y avoit au 
monde que de pareils esliinaleurs des inven- 
tions , il ne se feroit ni grandes , ni petites choses. 
<^)ae ceux donc qui se hâtent de prononcer sur des 
ouvrages , qui n'impliquent aucune contradiction , 
qui ne sont quelquefois que des additions très-légè- 
res à des machines connues , et qui ne demandent 
tout au plus qu'un habile ouvrier; que ceux , dis-je, 
qui sont assez bornés pour juger que ces ouvrages 
Hont impossibles , sachent qu'eux-mêmes ne sont 
pas assez instruits pour faire des souhaits conve- 
nables. C'est le chancelier Bacon qui le leur dit : 
PhUosonhie. K 



2lS LETTRE 

gui, sumpid , ou , ce qui est encore moins pardon- 
nable, qui, neglactd ex liis quœ prœstà surit con^ 
jecturd, ea aut impossibilia aut minus verisiniilia 
putet ; eum scire dcbere se non satis doctum ne 
ad optandum quidem commode et apposilè esse. 

^ulre motif de recherche» Mais ce qui doit 
encore nous encourager dans nos recherches , et 
nous déternuner à regarder avec attention autour 
de nous ; ce sont les siècles qui se sont écoulés , 
sans que les hommes se soient apperçus des choses 
importantes qu'ils avoient , pour ainsi dire , sous 
les yeux. Tel est l'art d'imprimer j celui de gra- 
ver. Que la condition de l'esprit humain est bi- 
zarre ! S'agit-il de découvrir ? il se défie de sa 
force / il s'embarrasse dans les difficultés qu'il se 
fait } les choses lui paroissent impossibles à trou- 
ver. Sont-elles trouvées ? Une conçoit plus com-r 
ment il a fallu les chercher si long-temps ; et il a 
pitié de lui-même. 

Différence singulière entre les machines. Après 
^voir proposé mes idées sur un traité philosophique 
des arts en général j je vais passer h quelques ob- 
servations utiles , sur la manière de traiter certains 
arts mécaniques en particulier. On emploie quel- 
cjuefois une machine très-composée , pour produire 
un effet assez simple en apparence ; et d'autres fois , . 
une machine très-simple , en elfet , suffit pour 
produire une action fort composée. Dans le pre- 
îiiier cas, l'effet à produire étant conçu facilement, 



I 



AU R. P. B E R T H I Ê R. 2IC^ 

et la connoissance qu'on en aura n'embarrassant 
point fesprit et ne chaii^cant pas la mémoire, 
on conmiencera par l'annoncer^ et l'on passera 
ensuite à la description de la machine. Dans le 
second cas, au contraire, il est plus à-propos de 
descendre , de la description de la machine , à la 
connoissance de l'effet. L'effet d'une horloge est de 
diviser le temps en parties égales , à l'aide d'une 
aiguille qui se meut uniformément et très-lente- 
ment sur un plan ponctué. Si donc je montre une 
horloge à quelqu'un, à qui cette machine étoit in- 
connue , je l'instruirai d'abord de son effet^ et j'en 
viendrai ensuite au mécanisme, Jeine garderai 
bien de suivre la même voie avec celui qui me 
demandera ce que c'est qu'une maille de bas ; ce 
que c'est que du drap , du droguet, du velours , 
du satin. Je commencerai ici par le détail des mé- 
tiers , qui servent à ces ouvrages. Le développe- 
ment de la machine , quand il est clair , en fait: 
sentir l'effet lout-d'un-coup ; ce qui seroit peut- 
être impossible sans ce préliminaire. Pour se con- 
vaincre de la vérité de ces observations , qu'on 
tache de définir exactement ce que c'est que de la 
gaze , sans supposer aucune notion de la machine 
du gazier. 

De la géométrie des arts. On m'accordera sans 
peine qu'il y a peu d'artistes , à qui les élémens 
des mathématic|ues ne soient nécessaires ; mais un 
paradoxe ,dont la vérité ne se présentera pas d'à- 



fi20 LETTRE 

bord , c'est que ces élémens leur seroient nuisible» 
en plusieurs occasions , si une multitude de con- 
noissances physiques n'en corrigeoit les préceptes 
dans la pratique j connoissance des lieux , des po- 
sitions , des figares irrégulières , des matières , de 
leurs qualités , de l'élasticité, de la roideur, des 
frottemens , de la consistance , de la durée , des 
effets de Pair , de l'eau , du froid , de la chaleur , 
de la sécheresse , etc. Il est évident que les élé- 
mens de la géométrie de l'académie, ne sont que 
ies plus simples , et les moins composés d'entre 
ceux de la géométrie des boutiques. Il n'y a pas un 
levier dans la nature , tel que celui que Varignon 
suppose dans ses propositions pi n'y a pas un levier 
dans la nature , dont toutes les conditions puis- 
sent entrer en calcul. Entre ces conditions , il y en 
a , et en grand nombre , et de très-essentielles dans 
l'usage , qu'on ne peut même soumettre à cette 
partie du calcul, qui s'étend jusqu'aux différences 
les plus insensibles des quantités , quand elles sont 
appréciables. D'où il arrive que celui qui n'a que 
la géométrie intellectuelle , est ordinairement un 
homme assez mal-adroit j et qu'un artiste qui n'a 
que la géométrie expérimentale , est un ouvrier très- 
borné. Mais il est, ce me semble, d'expérience , 
qu'un artiste se passe plus facilement delà géomé- 
trie intellectuelle , qu'un homme , quel qu'il soit, 
d'une certaine géométrie expérimentale. Toute la 
riiviû'cjre des frottenicns est restée , malgré les cal- 



AU n. p. B l: n t hier. 2P-I 

culs , une affaire de nialhématkjue expênnientale 
et rnanouvrière. Cependant jusqu'où cette con- 
noissance seule ne s'ctend-elle pas ? Combien de 
mauvaises machines ne nous sont-elles pas pro- 
;posces tous les jours, par des gens qui se sont ima- 
ginés que les leviers , les roues , les poulies , les 
cables agissent dans une machine , comme sur le 
papier; et qui , faute d'avoir.mis la main à l'œuvre, 
n*ont jamnis su la différence des effets d'une ma- 
chine même , ou de son profil ? Une seconde ob- 
servation que nous ajouterons , puisqu'elle est 
amenée par le sujet , c'est qu'il y a des machines 
qui réussissent en petit , et qui ne réussissent point 
en grand j et réciproquement, d'autres qui réussis- 
sent en grand, et qui ne réussiroient pas en petit. 
Il faut , je crois , mettre du nombre de ces der- 
nières, toutes celles dont l'effet dépend principale- 
ment d'une pesanteur considérable des parties 
mêmes qui les composent, ou de la violence de 
la réaction d'un fluide , ou de quelque volume 
considérable de matière élastique , à laquelle ces 
machines doivent être appliquées. Ëxécutez-les 
en petit, le poids des parties se réduit à rien; 
la réaction du fluide n'a presque plus de lieu ', 
les puissances sur lesquelles on avoit compté 
disparoissent ; et la machine manque son effet, 
INIais, comme ily a, relativement aux dimensions 
des machines , un point , s'il est permis de parler 
ainsi, un terme où elle ne produit plus d'effet, il y 



5*22 LETTRE 

en a un autre au-delà ou en-decà duquel elle ne 
produit pas le plus grand effet dont son méca- 
nisme étoit capable. Toute machine a, selon la 
manière de dire des géomèlres , un maximum 
de dimensions. De même que , dans sa cons- 
truction , chaque partie considérée par rappport 
au plus parfait mécanisme de cette partie , est 
ifune dimension déterminée par les autres parties y 
la machine entière est d'ane dimension déter- 
minée relativement à son mécanisme le plus par- 
fait, par la matière dont elle est composée , l'u- 
sage qu'on _en veut tirer, et une infinité d'autres 
causes. Mais quel est , dcmandera-t-on , ce terme 
dans les dimensions d'une machine, au-delà ou en- 
decà duquel elle est trop grande ou trop petite ? 
Quelle est la dimension véritable et absolue d'une 
montre excellente , d'un moulin parfait , d'un vais- 
seau construit le mieux qu'il est possible ? C'est à 
la géométrie expérimentale et manoiivrière de plu- 
sieurs siècles, aidée de la géométrie intellectuelle 
la plus déliée , à donner une solution approchée 
, de ces problèmes; et je suis convaincu qu'il est 
impossible d'obtenir quelque chose de satisfaisant 
là-dessus , de ces géométries séparées, et très- 
difïïcile , de ces géométries réunies. 

De la langue des arts. J'ai trouvé la langue des 
arts très-imparfaite , par deux causes ; la disette 
de mots propres , et l'abondance des sjnonjmes. 
Il y a des outils qui ont plusieurs noms diiférens ; 



I 



\ 



AU R. P. B E n T H I E R. 22.D 

«J'au'res u'onl , au contraire , que le non» généri- 
que , Engin , Machine , sans aucune addition 
qui les spécifie. Quek[uefois , la moindre petite 
différence suffit aux artistes , pour abandonner le 
nom générique et inventer des noms particuliers; 
d'autres fois , un outirsingulier par sa forme et son 
usage , ou n'a point de nom , oj^i porte le nom d'un 
autre outil avec lequel il n'a )ien de commun. 11 
seroit à souhaiter qu'on eût plus d'égard à l'analo- 
gie des formes et des usages. Les géomètres n'ont 
pas autant de noms qu'ils ont de figures ) maiâ 
dans la langue des arts ^ un marîeau , une tenaille , 
une auge, une pelle , etc., ont presqu'autant de 
dcnominaîions qu'il y a d'arts. La langue change 
en grande partie d'une manufacture à une autre. 
Cependant je suis convaincu que les riianœuvres 
les plus singulières , et les machines les plus com- 
posées s'expliqueroient avec un assez petit nombre 
de termes familiers et connus , si on prenoit le 
parti de n'employer des termes d'arts , que quand 
ils offi^iroient des idées particulières. Ne doit-on pas 
être convaincu de ce que j'avance, quand on consi- 
dère que les machines composées ne sont que àés 
combinaisons de machines simples; que les machi- 
nes simples sont en petit nombre; et que, dans l'expo- 
sition d'une manœuvre quelconque , tous les mouve- 
mens sont réductibles , sans aucune erreur considé- 
rable , au mouvement rectiligne et au mouvement 
circulaire? Il seroit donc à souhaiter qu'un bon logî- 



?.2.4 t E T T n ï; 

cien , à qui les artfi seroient familiers, erilreprît des 
éieiiiens de la gramîuaire des arts. Le premier pas 
ijLi'ii auroit à faire , ce seroit de fixer la valeur des 
corrélatifs , grand , gros , moyen , mince , épais, 
foible 5 petit , léger , pesant , etc. Pour cet effet , 
il faudroit chercher une Jiicsure constante dans la 
nature , ou évaluer la grandeur, ia grosseur et la 
force moyenne de l'homme , et y rapporter toutes 
les expressions indéterminées de quantité j ou du-^ 
jnoins former des tables , auxquelles on inviteroit 
les artistes à conformer leur langue. Le second 
pas , ce seroit de déterminer sur la différence et 
sur la ressemblance des formes et àes usages d'un 
instrument et d'un autre instrument , d'une ma- 
nœuvre et d'une autre manœuvre , quand il fau- 
droit leur laisser un même nom et teur donner des 
jnoms différens. Je ne doute point que celui qui 
eutreprcadroit cet ouvrage ne trouvât moins de 
termes nouveaux à introduire, que de synonymes 
à bannir ', et plus de dffBcultés à bien définir des 
choses conniiunes, telles que grâce , en peinture } 
nœud, en passemcnti^rle; creux, en plusieurs artsj 
qu'à expliquer les riiachines les plus compliquées. 
C'est le défaut de définitions exactes ; c'est la mul- 
titude et non la diversité des mouvemens dans les 
manœuvres , qui rendent les choses des arts diffi- 
ciles à dire clairement. Quant à l'inconvénient des 
synonymes , il n'y a d'autre remède que de se 
familiariser avec les objets. Ils en valent bien la 



A V n. p. B K n T ri T E n. 29.J 
pcînc , soit qu'on les considère par les avantagea 
<|u'on en lire , ou par l'honneur qu'ils font à l'es-^ 
prit humain. Dans quel syslénie de physique ou 
de métaphysique reniarque-t-on plus d'intelligen- 
ce , de sagacité , de conséquence , que dans les 
machines à filer l'or , à faire des bas ; et dans les 
métiers de passementiers , de gaziers , de drapiers, 
ou d'ouvriers en soie ? Quelle démonstration dé 
malhéniatique est plus compliquée que le méca- 
nisme de certaines horloges ,ou que les différentes 
opérations par lesquelles on fait passer ou l'écorce 
du chanvre , ou la coque du ver , avant que d'en 
obtenir un fil qu'on puisse employer à l'ouvrage 7 
Quelle projection plus belle , plus délicate et plus 
singulière, ({ue celle d'un dessein sur les cordes d'un 
Stwple , et des cordes du semph sur les fils d'une 
chaine ! Qu'a-t-on imaginé , en quelque genre qud 
ce soit , qui montre plus de subtilité que le chiner 
des velours. Je n'aurois jamais fait, si je m'impo- 
sois la tache de parcourir toutes les merveilles cjuî 
frapperont , dans les manufactures , ceux qui n'y 
porteront pas des yeux' prévenus ou des yeux 
stupldes. 

Je m'arrêterai, avec le philosophe anglais, à trois 
inventions dont les anciens n'ont point eu connoisf 
sance , et dont , à la honte de l'histoire et de la 
poésie moderne , les noms des inventeurs sont pres- 
qu'ignorés: je veux parler de l'art de l'imprimerie; 
de la découverte de la poudre à canon j et de la 



'J-Mb 1. E T T n E 

propriété de l'aiguille aimantée. Quelle révolulîoii 
ces découvertes n'ont-elies pas occasiornée dans 
la répul)lique des lettres , dans Tart luilitaire, et 
dans la marine? L'aiguille aimantée a conduit nos 
vaisseaux jusqu'aux régions les plus ignorées j les 
caractères typographiques ont établi une corres- 
pondance de lumières entre les savans de tous les 
lieux et de tous les temps à venir ^ et la poudre à 
canon a fait naître tous ces chefs-d'œuvre d'archi- 
tecture qui défendent nos fjontières et celles de nos 
ennemis. Ces trois arts ont presque changé la face 
de la terre. 

Rendons enfin aux artistes la justice qui leur est 
due. Les arts libéraux se sont assez chantés eux- 
jïiéiwes; ils pourroient maintenant employer ce 
qu'ils ont de voix, à célébrer les arts niécaniqucs. 
C'est aux arts libéraux, à tirer les arts mécaniques 
de l'avilissement , où le préjugé ie^ a tenus si long- 
temps; et c'est à la protection des rois à les garan- 
tir d'une indigence où ils languissent encore. Les 
artisans se sont crus mépjisablcs , parce qu'on les 
a méprisés j apprenons-lëur à mieux penser d'eux- 
mêmes : c'est le seul mojen d'en obtenir des pro- 
ductions plus parfaites. Qu'il sorte du sein des 
académies quelque homme , qui descende dans les 
ateliers , qui y recueille les phénomènes des arts , 
el qui nous les expose dans un ouvrage qui déter- 
mine les artistes à lire y les philosophes , à penser 
utilement; et les grands , à faire enfin un usage 



A U F5. 1'. n F. n T II I E F. 2?.7 

ulîle de leur autorité et de leurs récompenses. 
Un avis que nous oserons donner aux savans , 
^'est de pratiquer ce ([u'ils nous enseignent eux- 
mêmes , qu'on ne doit pas juger des choses avfc 
trop de précipitation , ni proscrire une invention 
comme inutile, parce qu'elle n'aura pas dans son 
origine tous les avantages qu'on en pourrolt exiger. 
Montaigne , cet liomme d'ailleurs si philosophe, 
ne rougiroit - il pas , s'il revenoit parmi nous , 
d'avoir écrit que les arme^À feu sont de si peu 
d'fjfet f sauf rétoimement des oreilles, à quoi 
chacun est désormais apprivoisé , quil espère 
qu'on en quittera l'usage ?]N'auroit-il pas montré 
plus de sagesse à encourager les arquebusiers de 
de son temps , à substituer à la mèche et au rouet , 
quelque machine qui répondît à ractivité de la 
poudre , et plus de sagacité à prédire que cette 
machine s'inventeroit un jour ? Mettez Bacon à la 
place de Montaigne ; et, vous verrez ce premier 
considérer en philosophe la nature de l'agent , et 
prophétiser , s'il m'est permis de le dire , les 
grenades , les mines , les canons , les bombes, et 
tout l'appareil de la pyrotechnie militaire. Mais 
Montaigne n'est pas le seul philosophe , qui ait 
porté sur la possibilité ou l'impossibilité des ma- 
chines un jugement précipité. Descartes , ce génie 
extraordinaire , né pour égarer et pour conduire , 
et d'autres qui valoient bien l'auteur des Essais , 
n*onl-ils pas prononcé que le miroir d'Archimède 



?.2.8 LETTRE 

étoit une fabîe ? cependant ce miroir est exposé à 
la vue de tous les savims , au Jardin du Roi; et les 
effets , qu'il y opère entre les mains de M. de 
Bulfon qui l'a retrouvé , ne nous permettent plus 
de douter de ceux qu'il opéroit du haut des rnurs 
de Syracuse , entre les mains d'Archimède. De 
si grands exemples suffisent pour nous rendre 
circonspects. 

Nous invitons les artistes à prendre , de leur côté ^ 
conseil des savans ; et à ne pas laisser périr avec 
eux les découvertes qu'ils feront. Qu'ils sachent 
que c'est se rendre coupable d'un larcin envers la 
société , que de renfermer un secret utile ; et qu'il 
n'est pas moins vil de préférer en ces occasions l'in- 
térêt d'un seul à l'intérêt de tous , qu'en cent autres 
où ils ne balanceroient pas eus*méines à prononcer* 
S'ils se rendent communicatifs,on les débarrassera 
de plusieurs préjugés; et sur -tout de celui où ils 
sont presque, tous , que leur art a acquis le dernier 
degré de perfection dont il est capable. Leur peu 
de lumières les expose souvent à rejeter sur la na- 
ture des choses, un défaut qui n'est qu'en eux- 
mêmes. Les obstacles leur paroissent insurmonla* 
blés , toutes les fois qu'ils ignorent les moyens de 
les vaincre. Qu'ils fassent des expériences ; que 
dans ces expériences chacun mette du sien ; que 
l'artistey soit pour la main-d'œuvre; le philosophe » 
pour les lumières et les conseils; et l'honniie opu- 
lent , pour le prix des matières , des peines et du 



AU n. p. B E R T n I E R. 22g 
temps : et bientôt nos arts et nos manufactures au» 
ronl , sur celles des étrangers , toute la supériorité 
que nous désirons. 

De la supériorité d'une manufacture sur une 
autre. Mais ce qui donnera la supériorité à une 
manufacture sur une autre, ce sera sur- tout la 
bonté des matières qu'on y emploiera , jointe à la 
célérité du travail et à la perfection de l'ouvrage. 
(Juant à la bonté des matières^ c^est une aiFaire 
d'inspection. Pour la célérité du travail et la per- 
fection de l'ouvrage , elles dépendent entièrement 
de la multitude des ouvriers rassemblés. Lors- 
qu'une manufacture est nombreuse , chaque opé- 
ration occupe un homme différent. Tel ouvrier n'y 
fait et n'y fera de sa vie qu'une seule et unique 
chose j tel autre , une autre chose: d'oùal arrive 
que chacune s'exécute bien et promptenient ; et 
que l'ouvrage le mieux fait est encore celui qu'on a 
à meilleur marché. D'ailleurs le goût et la façon se 
perfectionnent nécessairement entre un grand nom- 
bre d'ouvriers j parce qu'il est difficile qu!il ne s'en 
rencontre quelques-uns capables de réfléchir , de 
combiner , et de trouver enfin le seul moyen qui 
puisse les mettre au-dessus de leurs semblables ^ 
le moyen ou d'épargner la matière , ou d'allonger 
le temps , ou de surfaire l'industrie , soit par une 
machine nouvelle , soit par une manœuvre plus 
commode. Si les manufactures étrangères ne l'em- 
portent pas sur nos manufactures de Lyon, ce n'(;st 



1î50 LETTRE AU R. V. B E R T H 1 E R. 

pas qu'on ignore ailleurs comment on travaille ià. 
On a par-tout les mémos métiers , les mêmes soies , 
et à-peu-près les mêmes pratiques ; mais ce n'est 
<ju'à Lyon qu'il y a trente mille ouvriers rassemblés, 
et s'occupant tous de l'emploi de la même matière. 
Nous pourrions encore allonger cet article j mais 
ce que nous venons de dire , joint à ce qu'on trou- 
vera dans notre discours préliminaire , suffira pour 
ceux qui savent penser j et nous n'en aurions ja- 
mais assez dit pour les autres. On y rencontrera 
peut- être des endroits d'une métaphysique un peu 
forte : mais il étoit impossible que cela fût autre- 
ment. Nous avions à parler de ce qui concerne l'art 
en général j nos propositions dévoient donc être 
générales: mais le bon sens dit qu'une proposition 
est d'autant plus abstraite , qu'elle est plus géné- 
rale ; l'abstraction consistant à étendre une vérité 
en écartant de son énonciation les termes qui la 
particularisent. Si nous avions pu épargner ces 
épines au lecteur , nous nous serions épargné bien 
<la travail à nous-mêmes. 



r 



SECONDE LETTRE 
AU R. P. B E R T H I E R, 

JÉSUITE. 

Perge, seijuàr. JEneid. 

J E doute , mon R. P. , par le trouble qui règne au 
commencement de votre réponse , si je suis heu- 
reux oa malheureux en épigraphes : j'avois simple- 
ment voulu vous annoncer que ma letlre ne vous 
feroil point de mal ; et j'ai bien peur de m'étre 
trompé : vous parlez de santé, conmie si mes com- 
plimens vous donnoient la fièvre : du reste , quand 
je voudrois bien vous regarder comme un bon sei- 
gneur romain, je n'en serois pas plus disposé à 
jouer avec vous le rôle de la dame Arria. 

Vous observez très-subtilement qu'il est dan- 
gereux d'écrire sur d'autres matières que de pure 
littérature^ je ne serai pas long -temps, mon R. 
P. , sans vous en convaincre par vous-même. Si le 
docteur judicieux ^ qui approuve votre journal, s.e 
ressouvient des grands éloges que vous avez don- 
nés à l'Encyclopédie, je crains bien que votre im- 
primeur ne les ait oubliés. Je n'ignore point la dilTc?- 



2^2 SECONDE LETTRE 

rence qu*il y a entre les journaux de lYévoiix et 
\es journaux des Navli^ateurs , ni la fiQurc que les 
uns et les oMirnsfont dans le inonde ^ et vous ue 
devez joas appréhender , mon R. P. , que je voqs 
confonde jaiiiais avec Taniiral Anson. Le seul rap- 
port que je pourrois trouver entre un voj'ageur et 
un journaliste , c'est qu'ils ne disent pas toujours 
la vérité; maii cette ressemblance est usée , et ne 
sauroit vous convenir. Votre censeur , qui, avec 
tant de jugement , a si bonne mémoire, ressem- 
bleroit peut-être davantage à certains voyageurs , 
qui se souviennent àa la nicilleure foi du monde de 
ce qu'ils n'ont jamais vu. Le critique, dont vous me 
parlez , et dont vos grands éloges ont fait arrêter 
le grand écrit à trois parties , ne m'est pas aussi 
inconnu qu'à vous. Je l'aurois deviné aux trois di- 
visions. Il a de très -bonnes raisons pour médire 
de vive voix de l'Encyclopédie ; mais il pomroit en 
avoir de meilleures pour n'en rien dire par écrit, 
fJe n'ai jamais prétendu , mon R. P. , à {^immor- 
talité: le voyage est trop long pour ne pas craindre 
de rester en chemin , sur-tout lorsqu'on se charge 
d'y mener ceux qui n'y vont pas , ou de retarder 
ceux qui y vojit seuls. Je sais que les divisions de 
la branche philosophique sont fort étendues dians 
Bacon j mais je crois qu'elles sont fort différentes 
dans l'arbre encyclopédique : et vous êtes , mon 
R. P. ,de si bonne-foi et de si bonne volonté , que je 
suis Irès-reçonnoissaut de la peine qwe vous voulez 



AU R. P. B E R T II I fi R, 255 

bien prendre d'en dire un mot. Vous n'oubiierezpas , 
sans -doute , cette fois -ci , de rappeler l'aveu que 
j'ai fait, et de distinguer, avec votre capacité ordi- 
naire , ce qui nous appartient à l'on et à l'autre. Je 
ne doute point que Messieurs de V Encyclopédie 
que vous connoissez.-ne soient fort bons chrétiens! 
îl est bien difficile que cela soit autrement , quand 
on est de vos amis^ et c'est pour cela que j'ambi- 
tionne d'être du nombre. Leurs noms, comme vous 
l'observez , auroient sans - doute jeté un grand 
éclat sur le mien : cette réflexion est trop juste et 
trop vraie pour être désobligeante; mais le premier 
volume de l'Encjclopédie ne vous laissera là-dessus 
rien à désirer : en attendant qu'il paroisse , je me 
contenterai d'honorer quelquefois mon nom par la 
Splendeur du vôtre, puisque vous voulez bien 
m'en accorder la permission. Vous prétendez que, 
pour former une Encyclopédie , cinquante savans 
n' auroient pas suffi, si vous aviez été du nombre; 
et vous vous fâchez presque de ce que je ne vous 
en ai pas fait le compliment? Je m'en rapporte à 
vous , mon R. P. , ne valoit-il pas mieux que vous 
vous chargeassiez de ce soin que moi ? J'avois des- 
sein de joindre à cette lettre un article du Diction- 
naire , comme je vous Tavois promis ; mais vous 
êtes si exact à faire réponse , qu'il j auroit cons- 
cience à vous faire attendre la mienne j ce sera pour 
ma troisième lettre. Le morceau que je vous des- 
tine est analjse: vous auriez, tort de yous plaiudro 



2j.i SECONDE LETTRE AU r>. T. BERTHIER." 

t[Me je ne vous choisis pas des articles intéressans. 
J'attends toujours votre jugement sur l'article Art, 
€t vos mémoires sur Tûrticle Contiis'UAtion. 

J'ai l'honneur d'être , mon R. P. , etc. 

A Paris , ce 2 Férrier lySi , k neuf heures du soir , en 
recevant votre journal. 



I' 



PENSÉES 



s C R 



L'INTERPRÉTATION 



DE LA NATURE. 



AUX JEUNES GENS 

QUI SE DISPOSENT A L'ÉTUDE DE LA 
PHILOSOPHIE NATURELLE. 



tJ EUNE homme , prends et lis. Si tu 
peux aller jusqu'à la fin de cet ouvrage, 
tu ne seras pas incapable d'en entendre 
un meilleur. Comme je me suis moins 
proposé de t'instruire que de t'exercer, 
il m'importe peu que tu adoptes mes 
idées ou que tu les rejettes , pourvu 
qu'elles emploient toute ton attention. 
Un plus habile t'apprendra àconnoître 
les forces de la nature -, il me suffira de 
t'a voir fait essayer les tiennes. Adieu. 

P. S. Encore un mot , et je te laisse. 
Aie toujours présent à l'esprit que la^ 
nature n'est pas Dieu ; qu'un homme 



258 AUX JEUNES GENS, 
li'est pas une machine ; qu'une hjpo- 
thèse n'est pas un fait : et sois assuré 
tjue tu ne m'auras point compris , par- 
tout où tu croiras ap percevoir quelque 
chose de contraire à ces principes. 



DE L'INTERPRETATION 
DE LA NATURE. 



Quae sunt In luce tuemur 
E tenebris. Lucret. îib. vi. 



Kj'lst de la nature , que je vais écrire. Je lais- 
serai les pensées se succéder sous ma plume , dans 
Tordre même selon lequel les objets se sont offerts 
à ma réflexion ; parce qu'elles n'en représenteront 
que mieux les mouvemens et la marche de mon 
esprit. Ce seront, ou des vues générales sur l'art 
expérimental , ou des vues particulières sur un 
phénomène qui paroît occuper tous nos philor- 
sophes , et les diviser en deiix classes. Les uns 
ont, ce me senible , beaucoup d'instrumens et peu 
d'idées j les autres ont beaucoup d'idées et n'ont 
point d'instrumens. L'intérêt de la vérité deman- 
deroit que ceux qui réfléchissent daignassent enfin 
s'associer à ceux qui se remuent^ afin que le spé- 
culatif fut dispensé de se donner du mouvement j 
que le manœuvre eût un but dans les mouvemens 
infinis qu'il se donne j que tous nos efforts se trou- 
vassent réunis et dirigés en-méme-lemps contre 
la résistance de la nature } et que , dans cette es.- 



a/jO DE L*INTER PRÊTA TiOI* 

pèce de ligue philosophique ; chacun fît le rôle 

qui lui convient. 

i I. 

Une des vérilés qui aient été annoncées de nos 
jours , avec le plus de courage et de force ('*'), 
qu'un bon physicien ne perdra point.de vue, et 
qui aura certainement les suites les plus avanta- 
geuses ; c*est que la région des mathématiciens 
est un monde inleliectuel , où ce que Ton prend 
pour des vérités rigoureuses, perd absolument cet 
avantage , quand on l'apporte sur notre terre. On 
en a conclu que c'étoit à la philosophie expéri- 
mentale à rectifier les calculs de la géométrie; et 
cette conséquence a été avouée même par les géo- 
mètres. Mais à quoi bon corriger le calcul géomé- 
trique par l'expérience ? N'est -il pas plus court 
de s'en tenir au résultat <le celle-ci ? d'où l'on voit 
que les mathématiques, transcendantes sur-tout, 
ne conduisent à rien de précis , sans l'expérience ; 
que c'est une espèce de métaphysique générale , 
où les corps sont dépouillés de leurs qualités indi- 
viduelles; et qu'il resterbit au -moins à faire un 
grand ouvrage qu'on pourroit appeler l'Applica^ 
tion de l'expérience à la géométrie , ou Traité 
de l'aberration des mesures, 
I I I. 

Je ne sais s*il y a quelque rapport entre l'esprit 

(*) Voyez PHistoire naturelle, générale et parti- 
culière , Vol. I , Discours I, 



I 



DE LA NATURE. 24^ 

du jeu et le génie niatliémalicien ; mais il j en a 
beaucoup entre un jeu et des mathcmaliqucs. Lais- 
sant à part ce que le sort met d'incertitude d'un 
côté , ou le comparant avec ce que l'abstractioa 
met d'inexactitude de l'autre , une partie de jeu 
peut être considérée comme une suite indétermi- 
née de problèmes à résoudre, d'après des condi- 
tions données. Il n'y a point de questions de ma- 
thématiques à qui la même définition ne puisses 
convenir, et la c/iO^e du mathématicien n'a pas plus 
d'existence dans la nature, que celle du joueur. 
C'est, de part et d'autre, une affaire de conven- 
tion. Lorsque les géomètres ont décrié les mé- 
taphysiciens , ils éloient bi^n éloignés de penser 
C]ue toute leur science n'étoit qu'une métaphysi- 
que. On demandoit un jour ; Qu'est - ce qu'un 
niélaphysicieu? Un géomètre répondit ; C'est un 
homme qui ne sait rien. Les chyrnistes , les phy- 
siciens, les naturalistes, eUops ceux qui se livrent 
à l'art expérimental, non moins outrés dans leurs 
jijgemens , me paroissent sur-le-point de venger la 
métaphysique , et d'appliquer la même définition 
au géomètre. Ils disent ; A quoi servent toutes ces 
profiDudes théories des corps célestes , tous ces 
énormes calculs de l'astronomie rationnelle , s'il» 
ne dispensent point Bradley ou le Monnier d'ob- 
server le ciel? Et je dis heureux le géomètre, es 
«jui une élude consonmiée des sciences abstraites 
n'aura point^effoibli le goiàt des beaux-arts; à qui 
rhilosophie. L 



à/j2 DE L*I N T E n P n É T A T r N 

lîorace et Tacite seront aussi familiers que IVe^v- 
lon j qui saura découvrir les propriétés d'une 
courbe , et sentir les Ijcautcs d'un poète ; dont 
l'esprit et les ouvrages seront de tous les tenjps, 
et qui auVa le mérite de toutes les académies ! Il 
ne se verra point tomber dans l'obscurité; il n'aura 
point à craindre de survivre à sa renommée. 

I V. 

Nous touchons au moment d'une grande révoi* 
lulion dans les sciences. Au penchant que les^cs-^ 
prits me paroissent avoir à la morale, aux belles- 
lettres, à rhistoire de la nature , et à la physique 
expérimentale , j'oserois presque assurer qu'avant 
qu'il soit cent ans , on ne comptera pas trois grands 
géomètres en Europe. Cette science s'arrêtera tout 
court, où l'auront laissée les Bernoulii, les Euler , 
les Clairaut, les Fontaine, les d'Alembert et les 
La Grange. Ils auront posé les colonnes d'Hercule. 
On n'ira point au-delà. Leurs ouvrages subsiste- 
ï-ont dans les siècles a venir , comme ces pyra- 
mides d'Egypte , dont les masses chargées d'hié- 
roglyphes réveillent en nous une idée effrayante 
de la puissance et des ressources des hommes qui 
les ont élevées. 

V. 

Lorsqu'une science commence à naître, Ycxv 
tréme considération qu'on a dans la. société pour 
les inventeurs ; îe dcsir de cônnoUre par soi-même 



DE LA WATURF. 24^ 

une chose qui fait beaucoup de bruit; l'espérance 
de s'illustrer par quelque dccouverle ; l'ambition 
de partager un litre avec des hommes illustres , 
tournent tous les esprits de ce côté. En un mo- 
ment , elle est cultivée par une infinité de per- 
sonnes de caractères difFcrens. Ce sont, ou des 
gens du monde , à qui leur oisiveté pèse ; ou des 
transfuges, qui s'imaginent acquérir dans la science 
à la mode une réputation , qu'ils ont inutilement 

*^fierchée dans d'autres sciences , qu'ils abandon- 
nent pour elle; les uns s'en font un métier; d'autres 
V sont entraînes par le goût. Tant d'efforts réunis 
])orlent assez rapidement la science jusqu'où elle 

'peut aller. Mais, à -mesure que ses limites s'é- 
tendent, celles de la considération se resserrent. 
On n'en a plus que pour ceux qui se distinguent 
par une grande supériorité. Alors, la foule dimi- 
nue ; on cesse de s'embarquer pour une contréie 

toù les fortunes sont difficiles. Il ne reste à la science 
que des mercenaires à qui elle donne du pain; et 
que quel({ces hommes de génie qu'elle continue 
d'illustrer long-temps encore après que le prestige 
est dissipé, et que les yeux se sont ouverts sur 
rinulililé de leurs travaux. On regarde toujours 
ces travaux comme des tours de force qui font 
honneur à l'humanité. Voilà l'abrégé historique de 
là géométrie , et celui de toutes les sciences qui 

•cesseront d'instruire ou de plaire : je n'eu excepte 

> p^s même Thistoire de la nature. 



I 



244 ^^ l'iJNTF, I\^I\ÉTATION 
V I. 

Quand on vient à comparer la multitude infinie 
des phénomènes de la nature, avec les bornes de 
notre entendement et la foiblesse de nos organes ; 
peut-on jamais allendrcautre chpse de la lenteur 
de nos travaux; et de leurs longues et fréquentes 
interruptions , et de la rareté des génies créateurs , 
que quelques pièces rompues et séparées de la 
grande chaîne qui lie i eûtes choses ? . . . . La phi-^ 
losophie e;ipcrimentaie travailleroit pendant les 
siècles des siècles , que les matériaux qu'elle entas- 
seroit , devenus à-la-fin par leur nombre au-dessus 
de toute combinaison , seroient encore bien loin 
d'une énumération exacte. Combien ne faudroit-il 
pas de volumes , pour renfermer les termes seuls 
par lesquels nous désignerions les collections dis- 
tinctes de phénomènes , si les phénomènes étoient 
connus ? Quand la langue philosophique sera-t*- 
elle complète ? Quand elle seroit complète , ([ui , 
d'entre les hommes , pourroit la savoir ? Si l'Eter- 
nel , pour manifester sa toute -puissance plus 
évidemment encore que par les merveilles de \a 
Tialure, eût daigné développer le mécanisme uni- 
versel sur des feuilles tracées de sa propre main , 
croit-on que ce grand livre fut plus compréhensi- 
ble pour nous que l'univers même ? Combien de 
pages en auroit entendu ce philosophe qui , avec 
toute la force de îéte qui lui avoit clé donnée, 
1%'étoit pas sûr d'avoir seuleuicnt oubr^-ssé les 



DE LA K A T U I\ F» ii/j^ 

conséquences par lesquelles un ancien géomètre n 
déterminé le rapport de la, sphère au cjlindre 7 
Nous auriyos , dans ces feuilles y une, mesure assez, 
bonne de la portée des esprits, et une satire beau- 
coup meilleure de notre vanité. Nous pourrions 
dire: Fermât alla jusqu'à telle page ; Archimède 
éioit allé quel{{ues pages plus loin. Quel est donc 
notre but 7 L'exécution d un ouvrage , qui ne peut 
jamais être fait j et qui seroit fort au-dessus de l'in- 
telligence huruaine , s'il étoit achevé. Ne sommes- 
ïious pas plus insensés que les premiers habitans 
de la plaine de Sennaar ? Nous' connoissons la 
dislance infinie qu'il y a de la terre aux cieux ; et 
nous ne laissons pas que d'éleVer la tour. Mais 
est- il à présumer qu'il ne viendra point un temps , 
oii notre orgueil découragé abandonne l'ouvrage ? 
Quelle aj3parence que , logé étroitement et mal à 
son aise ici-bas , il s'opinîâtreà construire un palais 
inhabitable au-delà de l'atmosphère ? Quand il 
s'y opiniatreroit , ne seroit-il pas arrêté par la 
confusion des langues , qui n'est déjà que trop 
sensible et trop inconuuode dans l'histoire natu- 
relle ? D'ailleurs, l'utile circonscrit tout. Ce sera 
l'utile qui , dans quelques siècles , donnera des 
bornes à la physique expérimentale , comme il est 
sur-le-point d'en donner à la géométrie. J'accorde 
des siècles à cette étude , parce que la sphère de 
son utilité est infiniment plus étendue que celle 
d'aucune science abstraite ; et qu'elle est , sans 



lifi DE l/llVTEIlPRÉTATION 

coalredit , la base de nos véritables connoissances. 

V I I. 

Tant que les choses ne sont que dans notre 
fnlendement, ce sont nos opinions; ce sont des 
notions , qui peuvent être vraies ou fausses , accor- 
dées ou contredites. Elles ne prennent de la consis- 
tance qu'en se liant aux êtres extérieurs. Cette 
liaison se fait ou par une chaîne ininterrompue d'ex-^ 
péfiences , ou par une chaîne ininterrompue dé 
raisonnemens , qui tient d'un bout h l'observatioii , 
et de l'autre à l'expérience; ou par une chaîne 
d'expériences dispersées d'espace en espace entre 
des raisonnemens , comme des poids sur la lon- 
gueur d'un fiJ suspendu par ses deux extréjrjilés» 
Sans ces poids , le fil deviendroit le jouet de la 
moindre agitation qui se feroit dans l'air. 

VIII. 

On peut comparer les notions, qui n'ont aucun 
fondement dans la nature , à ces forets du Nord 
dont les arbres n'ont point de racines. Il ne Îauï 
qu'un coup de vent, qu'un fait léger , pour ren- 
verser toute une foret d'arbres et d'idées. 

I X. 

Les hommes en sont à-peine à sentir combien 
les loix de l'investigation de la vérité sont sévères; 
et combien le nombre de nos moyens est borné. 
Tout se réduit à revenir des sens à la réflexion , et 



I> r LA A- A T u n E. 2.\j 

(le la rCtlcjiion aux_sens : rentrer en soi el en sortir 
sans cesse, c'est le travail de l'abeille. On a battu 
tien du lerrein en vain , sj on ne rentre pas dans la 
ryche chargé de cire. On a fait bien des amas de cire 
inutile , si ou ne sait pas en former des rajonSé 
X. 
Mais, par rualheur, il est plus facile et plus court 
de se consulter soi que la nature. Aussi la raison 
est-elle portée à demeurer en elle-même /et l'ins- 
tinct à se répandre au-dcliors. L'instinct va sans 
cesse regardant , goûtant , louchant, écoutant ; et 
il V auroit peut-être plus de phjsiquc expérimen- 
tale à apprendre en éliidiaul les animaux , qu'en 
suivant Ico cours d'un professeur. Il i\y a point de 
charlatanerie dans leurs procédés. Ils tendent à 
leur but , sans se soucier de ce qui les environne : 
s'ils nous surprennent, ce n'est point leur intention. 
L'étonnement est le prcniier efïct d'un grand phé- 
nomène : c'est à la philosophie à le dissiper. Ce 
dont il s'agit dans un cours de philosophie expéri- 
mentale , c'est de renvoyer son auditeur plus ins- 
truit , et non plus stupéfait. S'enorgueillir des phé- 
nouiènes de la nature , comme si Ton en étoit soi- 
nMeme l'auteur , c'est imiter la sottise d'un éditeur 
des Essais , qui ne pouvoit entendre le nom de 
Montaigne', sans rougir. Une grande leçon qu'on 
a souvent occasion de donner, c'est l'aveu de sou 
insuflisance. Ne vaut- il pas mieux se concilier la 
confiance des autres , par la sincérité d'un je n^cn 



a,j8\ DE l'interprétation 

Suis n'en, que de balbutier des mois, et se faire 
pilié à soi-niénie, en s'efforçant de tout expliquer? 
Celui qui confesse librovnent qu'il ne sait pas ce 
qu'il ignore, me dispose à croire ce dont il entre- 
prend de me rendre raison. 

XI. 

L'c'lonnement vient souvent de ce qu'on suppose 
plusieurs prodiges où Un y en a qu'un 3 de ce qu'on 
imagine , dans la nature, autant d'actes particuliers 
<{u'on norubre de phénomènes , tandis qu'elle n'a 
peut-être jamais produit qu'un seul acte. Il semble 
même que, si elle avoit été dans la nécessité d'en 
produire plusieurs , les différens résultats de ces 
actes seroient isolés ; qu'il j auroit des collections 
de phénomènes indépendantes les unes des autres; 
et ([uc cette chaîne générale , dont la philosophie 
suppose la continuité , se romproit en plusieurs 
endroits. L'indépendance absolue d'un seul fait^est 
incompatible avec l'idée de tout^ et sans l'idée de 
tout, plus de philosophie. 

X 1 I. 
Il semble que la nature se soit plue à varier le 
îiiême mécanisme d'une infinité de manières difîé- 
rentes ( * ). Elle n'abandonne un genre de produc- 



C* ) P'ojez l'Hisf. nat. tcm. IV. Hist. de l'Ane ; et 
im petit ouvrage latin , intitulé ; DUserfatio inavgu- 
rails mefapl'jsica , de unUersaîi naturœ sjsiemate ^ 



DE LA NATURE. 2./[() 

lions/|u'après en avoir iimltiplié les individus sous 
toutes les faces possibles. Quand on considère le 
règne animal , et (|u'on s'apperçoit ({ue , parmi les 
quadiupèdes , il n'y en a pas un qui n'ait les fonc- 
tions et les parties , sur-tout intérieures , cnlière- 
ïiient semblables à un autre quadrupède j ne croi- 
roit-on pas volontiers qu'il n'j a jaiTiais eu c{u*un 
premier animal , prototype de tous les animaux, 
dont la nature n*a fait qu'alonger , raccourcir , 
transformer, multiplier, oblitérer certains organes? 
Imaginez les doigts de la main réunis , et la matière 
des ongles si abondante que, venant à s'étendre et 
à se gonfler , elle enveloppe et couvre le tout; aa- 
licu <le la main d'un homme, vous aurez le pied 
d'un cheval (*). Quandon voit les métamorphoses 
successives de l'enveloppe du prototype, quel 
qu'il ait été, approcher un règne d'un autre règne, 
par des dégrés insensibles , et peupler les confins 
des deux règnes ( s'il est permis de se servir du 
ternie de confin où il n'y a aucune division réelle) ) 
et peupler , dis-je , les confins des deux règnes , 
d'êtres incertains , ambigus , dépouillés en grande 
partie des formes , des qualités , et des fonctions 
^- ^_________ 

pro gradu docioris hali/a ,\ïïi^vimé à Erlang, en lySr, 
et apporté en France par M. de Maupertuis, ea 1753. 
( * ) f^oyez VRist gén. et part. tom. IV. Descrip- 
tion du Clieval, par M. d'Aubenton. 



2'JÙ DE L I N T E ï\ P I\ K T A T 1 ÎT 

de Tun , et revelus des formes , des qualités , des 
fonctions de l'autre } qui ne se sentiroit porté à 
croire (ju'il ny a jamais eu (ju'un premier être 
prototype de tous les élres ? Mais , que cette con- 
jecture plulosopbique soit admise avec le docteur 
Baumann, comme vraie ; ou rejetée , avec INI. de 
Buifon , comme fausse ^ on ne niera pas qu'il ne 
faille l'embrasser connue une hypothèse essentielle 
au progrès de la physique expérinjenlale , à celui 
de la philosophie rationnelle, à la découverte el à 
l'expiication des phénomènes qui dépendent de 
rorganisalion. Car il est évident que la nature n'a 
pu conserver tant de ressemblance dans les parties, 
et afiecter tant de variété dans les formes , sans 
avoir souvent rendu sensible dans un être organisé, 
ce qu'elle a dérobé dans un autre. C'est une femme 
qui aime à se travestir ; et dont les dilférens dé- 
gnisemens , laissant échapper tantôt une partie , 
tantôt une autre , donnent quelqu'espérance , à 
ccuï qui la suivent avec assiduité, de connoître un 
jour toute sa personne, 

XIII. 

On a découvert qu'il y a dans un seté le même 
fluide séminal que dans l'autre sexe. Les parW^s 
qui contiennent ce fluide ne sont plus inconnues. 
On s'est appcrçu des altérations singulières qui 
surviennent dans certains organes de la femelle, 



DE LA IS A T U A E. 2.5^ 

quand la nature la presse forlement de rechercher 
le mâle (*). Dans l'approche des sexes , quand or» 
vient à comparer les sj'mplômes du plaisir de l'ut» 
aui symptôiues du plaisir de l'autre , cl qu'onVest 
assure que la volupté se consomme dans tous les 
deux par des élanceniens également caractérisés , 
"distincts et battus , on ne peut douter qu'il n'y ait 
aussi des émissions semblables du fluide séminal. 
Mais où et comment se fait cette émission dans la 
femme ? que devient le fluide ? quel route suit-il ? 
c'est ce qu'on ne saura que quand la nature , qui 
n'est pas égalenïenl mystérieuse en tout et par-tout, 
se sera dévoilée dans une autre espèce : ce qui ar- 
rivera apparemment de l'une de ces deux manièresj; 
ouïes forinessercnlplus évidentes dans les organesj 
ou rén^issian du fluide se rendra sensible h son ori- 
gine et sur toute sa route, par son abondance exti-aor- 
dinaire. Ce qu'on a vu distinctement dans un être ne 
tarde pas à se manifester dans un être semblable. 
En physique expérimentale , on apprend à apper- 
cevoir les petits phénomènes dans les grands j de 
niéiiie qu'en physique rationnelle , on apprend à 
connoître les grands corps dans les petits. 

X I V. 

-te 

Je me représente la vaste enceinte des sciences , 



C *) f^ojez dans THist. géo. et part. le Discours sur 
la géoér. , 



aj2 D E L I IS T E n P R É T A T 1 O N 

comme un grand terrain parsemé de places obscures 
et de places éclairées. Nos travaux doivent avoir 
pour but , o« d'c(endre les limites des places éclai- 
rées , ou de multiplier sur le terrain les centres de 
lumières. L'un appartient au génie qui crée^ l'autre 
à la sagacité qui perfectionne. 

X V. 

Nous avons trois moyens principaux; Tobserva- 
tion de la nature, la réiiexion, et l'expérience. L'ob- 
servation recueille les faits j la réflexion les combine; 
l'expérience vcrilie le résultat de la combinaison» 
11 faut que l'observation de la nature soit assidue j 
que la réflexion soit profonde j et que l'expérience 
soit exacte. On voit , rarement , ces moyens réu- 
nis. Aussi les génies créateurs ne sont- ils pas 
comnmns. 

XVI. 

Le philosophe , qui n'apperçoit souvent la vé- 
rité , que comme le politique mal-adroit apperçoit 
l'occasion , par le côté chauve , assure qu'il est 
impossible de la saisir, dans le moment où la 
main du manœuvre est portée par le hasard sur 
le côté qui a des cheveux. Il faut cependant avouer 
que parmi cgs manouvriers d'expériences, il y en 
a de bien malheureux : l'un d'eux emploieraJoute 
sa vie à observer des insectes , et ne verra rien de 
nouveau; ua autre jettera sur eux un coup-d'œil 



DE LA NATURE. 25d 

en passant , et appciccvra le poljpe, ou le puce- 
ron herniaphiodile. 

XVII. 

Sont- ce les hommes de génie qui ont manqué à 
l'univers? nullement. Est-ce en eux défaut de mé«- 
dilalion et d'étude ? encore moins. L'histoire des 
sciences fourmille do noms illustres j la surface de 
la terre est couverte des monumens de nos tra- 
vaux. Pourquoi donc possédons-nous si peu de 
connoissances certaines ? par quelle fatalité les 
sciences ont-elles tàil si peu de progrès ? sommes- 
nous destinés à n'être jamais que des enfans ? j'ai 
déjà annoncé la réponse à ces questions. Les 
sciences abstraites ont occupé trop long-temps et 
avec trop pew de fruit les meilleurs esprits } ou 
l'on n'a poirft étudié ce qu'il importoit de savoir; 
ou l'on n'a mis ni choix , ni vues , ni méthode datis 
ses études; les mots se sont muUipliés sans fin; 
et la connoissance des choses est restée en arrière, 

XVIII. ^ 

La véritable manière de philosopher , c'eût été 
et ce seroit d'appliquer l'entendement à l'entende- 
ment ; l'entendement et l'expérience aux sens ; les 
gens, à la nature; la nature , à l'investigation des 
instrumens ; les instrumens , à la recherche et à la 
perfection des arts, qu'on jetteroit au peuple , pour 
lui apprendre à respecter la philosophie. 



!?54 DE l'iivterprétatio:v 

X I X. 

Il n'y a qu'un seul niojen de rendre la philoso- 
phie vraiment recommandable aux j'cux du vul- 
gaire 'f c'est de la lui montrer accompagnée de 
Tulilité. Le vulgaire demande toujours: à cjuoi 
cela sert-il? et il ne faut jamais se trouver dans 
le cas de lui répondre ; à rien ; il ne sait pas que ce 
-qui éclaire le philosophe et ce qui sert au vulgaire 
sont deux choses fort différentes , puisque l'enten- 
dement du philosophe est souvent éclairé par ce 
qui nuit , et obscurci par ce qui sert, 

XX. 

Les faits , de quelque nature qu'ils soient , sont 
la véritable richesse du philosophe. Mais un des 
préjugés de la philosophie rationnelle , c'est que 
celui qui ne saura pas nombrer ses écus , ne sera 
guère plus riche que celui qui n'aura qu'un écu. 
La philosophie rationnelle s'occupe malheureuse- 
ment beaucoup plus à rapprocher et à lier les faits 
^elle possède, qu'à en recueillir de nouveaux. 

XXI. 

Recueillir et lier les faits, ce sont deux occupa- 
tions bien pénibles j a-ussi les philosophes les ont-ils 
partagé.es entre eux. Les uns passent leur vip à 
rassembler des matériaux , manœuvres utiles et 
laborieux j les autres, orgueilleux archilecles, 



DE LA NATURE. ?.5& 

s'empressent à les mellre en œuvre. ]\Iais le temps 
a renversé jusqu'aujourd'hui presque tous les édi- 
(ices de la philosophie rationnelle. Le manœuvre 
poudreux apporte tôt ou tard, des souterrains où il 
creuse en aveugle, le morceau fatal à cette archi- 
tecture élevée à force de tête; elle s'écroule ; et il 
ne reste que des matériaux confondus péle-méle , 
jusqu'à ce qu'un i.utre génie téméraire en entre- 
prenne une combinaison nouvelle. Heureux le phir 
losophe systématique à qui la nature aura donné , 
comme autrefois à Lpicure , à Lucrèce, à Aristotc, 
à Platon , pne imagination forte, une grande élo- 
quence , l'art de présenter ses idées sous des images 
frappantes et sublimes ! l'édifice qu'il a construit 
pourra tomber un jour ; mais sa statue restera de- 
bout au milieu des ruines ; et la pierre qui se dé- 
tachera dé la montagne, ne la brisera point , parce 
que les pieds n'en sont pas d'argile, 
X X I L 
L'entendement a ses préjugés; le sens , son in-^ 
certitude; la mémoire, ses limites; l'imagination , 
ses lueurs ; les instrumens, leur imperfection. Les 
phénomènes sont infinis; les causes , cachées ; les 
fi)rnies,peul-étre transitoires. Nous n'avons contre 
tant d'obstacles que nous trouvons en nous , et que 
la nature nous oppose au-dehors , qu'une expé- 
rience lente, qu'une réflexion bornée. Voilà les 
leviers avec les{{uels la philosophie s'est proposé 
de rtiruier le monde. 



256 DE l' I r. T Ê r. P R É T A T I N 
XXIII. 

Nous avons dislingué deux sortes de pbiloso- 
phiC; l'expériii^enlale, et la rationnelle. L'une a les 
yeux bandés, marche toujours en tâtonnant , saisit 
tout ce qui lui tombe sous les mains , et rencontre 
à-la-fin des choses précieuses. L'autre recueille ces 
malières précieuses , et tâche de s'en former un 
flambeau: mais ce flambeau prétendu lui a jusiju'à- 
présen! moins servi, que le tdîonnement à sa rivale j 
et celadevoit être. L'expérience multiplie ses mou- 
vemens à rinfini) elle est sans cesse en action ; 
elle met à chercher des phénomènes tout le temps, 
que la raison emploie à chercher des analogies. La 
philosophie expérimentale ne sait ni ce qui lui vien- 
dra ni ce qui ne lui viendra pas de son travail ; 
niais elle travaille sans relâche. Au contraire , la 
philosophie rationnelle pèse les possibilités , pro- 
nonce et s'arrête tout court. Elle dit hardiment : 
on ne peut décomposer la lumière: la philosopliie 
expérimentale l'écoute , et se tait devant elle pen- 
dant des siècles entiers ; puis tout-à-coup elle mon- 
tre le prisme , et dit : la lumière se décompose. 

XXIV. 

Esquisse de la physique expérimentale. 
]La physique expérimentale s'occupe en général, 
de \ existence , des qualités , et de V emploi, 
L^ EXi STENCE embrasse ï histoire , la dcs-^ 



J 



DE LA NATURE. 25? 

criptLon , la génération , la conservation et la 
destruction, 

Uhistoire est des lieux , de riniportation , de 
l'exportation, du prix , .des pl'éjugés , etc. . . 

La description , de l'intérieur et de l'extérieur , 
par toutes les qualités sensibles. 

La génération , prise depuis la première crigi'ne 
jusqu'à l'état de perfection. 

La conservation , de tous les moyens de fixer 
dans cet état. 

La destruction, prise depuis l'état de perfec- 
tion jusqu'au dernier degré connu de déconiposi-' 
tion ou de dépérissement f de dissolution ou de 
résolution. 

Les Qualités sont générales ou particulières. 
J'appelle générales , celles qui sont communes 
à tous les êtres , et qui n'y varient que par la 
quantité. 

J'appelle particulières , celles qui constituent 
rétre tel ; ces dernières sont ou de la substance en 
masse , ou de la substance divisée ou composée, 

h' EMPLOI s'étend à la comparaison , aVap- 
plication et à la combinaison. 

hâ comparaison se fait ou parles-ressemblanccs," 
ou par les différences. 

V application doit être la plus étendue et la plus 
variée qu'il est possible. 

La combinaison es^ analogue ou bizarre. 

L* 



253 DE l'iisterprétatiow 

XXV. 

Je dis analogue ou bizarre, parce que tout a 
son résultat dans la nature; Texpérience la plu;j 
extravagante , ainsi que la plus raisonnce. La phi- 
losophie expérimentale , qui ne se propose rien , 
est toujours cootente de ce qui lui vient ; la philo- 
sophie rationnelle est toujours instruite , lors niénia 
que ce qi^'elle s'est proposé ne lui vient pas. 

X X V r. 

La philosophie expérimentale est une étude in- 
tjocent^, qui ne demande presqu*aucune prépara- 
tion de l'ame. On n'en peut pas dire autant des 
autres parties de la philosophie. La plupart aug- 
mentent en nous la fureur des conjectures. La 
philosophie expérimentale la réprime à la longue. 
On s'ennuie tôt ou tard de deviner mal-adroitement» 

X X V I r. 

Le goût de l'observation peut être inspiré à tous 
les hommes; il semble que celui de l'expérience ne 
doive être inspiré qp'aux honmie$ riches. 

L'observation ne demande qu'un ns^^Q habituel 
des sens; l'expérience exige des dépenses conti- 
nuelles. Ilseroit à souhaiter que les grands ajoutas- 
sent ce moyen de se ruiner, à tant d'autres moins 
honorables qu'ils ont imagiinés. Tout bien consi- 



DE LA NÀTUPE. 2!jf> 

dcré, il vaudroit niieux qu'ils fussent appauvris par 
un cliitiiiste , que dépouillés par des gens d'affaires J 
entêtés de la physique expérimentale qui les anm- 
seroit quelquefois , qu'agiles par l'ombre du plaisir 
qu'ils pouisuivent sans cesse el qui leur échappe 
toujours. Je dirois volontiers aux philosophes do»t 
la fortune est bornée et qui se sentent portés à la 
physique expérimentale , ce que je conseilLerois à 
mon ami , s'il étoit tenté de la jouissance d'une belle 
courlisanne: Laïdem habeto , dwmnodà te Laïs 
non habeat. C'est un conseil que je donnerois en- 
core à ceux qui ont l'esprit assez étendu pour ima- 
giner des sj'slénies , et qui soï).t assez opulens pour 
les vérifier par l'expérience : Aj'ez un système , j'y 
consens ', mais ne vous en laissez pas dominer : 
Laïdtm Jiabeto, 

X X V I I ï. 

La physique expérimentale peut être comparée, 
dans ses bons effets , au conseil de ce père qui dit 
à ses enfans , en mourant , qu'il y avoit un trésor 
caché dans son champ; mais qu'il ne savoit point 
en quel endroit. Ses enfans se mirent à bêcher le 
champ j ils ne trouvèrent pas le trésor qu'ils cher- 
.choientj fliais iU firent dans la saison une récolte 
abondante à laqudle ils ne s'attendoient pas. 

XXIX. 

L'année suivanlc , ua des enfans dit à s::s frères ^ 



î?,()0 DE L'lNTEflPniî:TATIOl? 

J'ai s jigneusement exannné le terrain que notre 
père nous a laissé, et je pense avoir découvert l'en- 
droit du trésor. Ecoulez , voici comment j'ai rai- 
sonné. Si le trésor est caché dans le champ , il doit 
y avoir , dans son enceinte , quelques signes qui 
marquent l'endroit; or j'ai apperçu des traces singu- 
lières vers l'angle qui regarde l'orient j le sol y pa- 
roît avoir été remué. Nous nous sommes assurés 
par notre travail de l'année passée que le trésor 
n'est point à la surface de la terre; il faut donc qu'il 
soit caché dans ses entrailles : prenons incessam- 
ment la bêche, et creusons jusqu'à ce que nous 
sojons parvenus au souterrain de l'avarice. Tous 
Jes frères , entraînés moins par Ta force de la raison 
que par le désir de la richesse, se mirent à l'ou- 
vrage. Ils avoient déjà creusé profondément sans 
rien trouver; l'espérance connnençoit à les aban- 
donner et le nmrmure à se faire entendre , lors- 
<|u'un d'entre eux s'imagina reconnoîlre la présence 
d'une mine , à quelques particules brillantes. C'en 
étoit en effet une de plomb qu'on avoit ancienne- 
ment exploitée , qu'ils travaillèrent et qui leur pro- 
duisit beaucoup. Telle est quelquefois la suite des 
expériences suggérées par les observations el les 
idées systématiques de la philosophie rationnelle. 
C'est ainsi que les chimistes et les géomètres , en 
s'opinialrant à la solution de problèmes, peut-être 
impossibles , sont parvenus à des découyerles plus 
emportantes que celte solution. 



DE LA N A r U n E. zGî 

XXX. 

La grande habitude de faire des expériences 
donne aux luanouvriers d'opérations les plus gros- 
siers un pressentisiient qui a le caractère de Tinspi- 
ratiori. 11 ne tiendroit qu'à eux de s'y tromper 
conmic Socrale , et de l'appeler un dcnion familier, 
Socrale avoit une si prodigieuse habitude de con- 
sidérer les honiiiies et de peser les circonstances , 
que dans les occasions les plus délicates, il s'exé- 
cutoit secrètement en lui une combinaison prompte 
et juste , suivie d'un pronostic dont l'événement 
ne s'écartoit guère. Il jugeoit des hommes comme 
les gens de goût jugent des ouvrages d'esprit , par 
sentiment. Ils en est de même en physique expéri- 
mentale , de l'instinct de nos grands manouvriers. 
Us ont vu si souvent et de si près la nature dans ses 
opérations , qu'ils devinent avec assez, de précision 
le cours qu'elle pourra suivre dans les cas où il leur 
prend envie de la provoquer par les essais les plus 
bizarres. Ainsi le service le plus important qu'ils 
aient à rendre à ceux qu'ils initient à la philosophie 
expérimentale, c'est bien moins de les instruire du 
procédé et du résultat, que de faire passer en eux 
cet esprit de divination par lequel on subodore, 
pour ainsi dire , des procédés inconnus , des expé- 
riences nouvelles , des résultats ignorés. 

XXXI. 

Comment cet esprit se commjinique-t-in II 



!»G2 DE L'tNTEilPRÉTAflOPf 

faudroit que celui qui en est possédé , descendît en 
liii-niéiiie pour reconnoître distinctement ce que 
c^esL ; substituer au démon familier, des notions 

■intelligibles et claires ; et les développer aux au- 
tres. S'il trouvoit , par exemple , que c'est unri 

facilité de supposer ou d^appercevoir des oppo-* 
sîLions ou des analogies , qui a sa source dans 
une connoissance pratique des qualités physiques 
des êtres considérés solitairement , ou de leurs 
ej^ets réciproques , quand on les considère en 
combinaison ; il étendroit cette idée j il l'appuye- 
roit d'une infinité de faits (jui se présenteroient h. 
£a mémoire; ce seroit une histoire fidelle de toutes 
les extravagances apparentes qui lui ont passé par 
la tête. Je dis extravagances ; car quel autre nom 
donner à cet enchaînement de conjectures fondées 
sur des oppositions ou des ressemblances si éloi- 
gnées , si imperceptibles , que les réyes d'un 
malade ne paroissent ni plus bizarres , ni plus 
décousus? Il ny a quelquefois pas.,. une proposi- 
tion qui ne puisse ^Ire contredite, soit en elle- 
même , soit dans sa liaison avec celle qui la pré- 
cède ou qui la suit. C'est un tout si précaire , et 
dans les suppositions et dans les conséquences , 

^q.u'on a souvent dédaigné de faire ou les observa* 
lions ou les expériences qu'on en cpnclttoit. 



t> E LA NATURE. !i65 

EXEMPLES. 

XXXII. 

1. Previières conjectures. Il est un corps que 
Ton appelle Mole. Ce corps singulier s'engendre 
. dans la feiunic j et, selon c|uel(|Ues-uns , sans le 
concours de rhomnie. De quelque manière que le 
nij'stère de la génération s'accomplisse , il est cer- 
tain que les deux sexes y coopèrent. La mole ne 
seroit-elie point un assemblage , ou de tous les 
élémens qui émanent de la femme dans la produc- 
tion de Ihonnne, ou de tous les élémens qui éma- 
nent de l'homme dans ses différentes approche» 
de la femme ? Ces élémens qui sont tranquilles 
dans l'homme , répandus el retenus dans certaines 
femmes d'un tempérament ardent , d'une imagi^ 
nation forte , ne pourroient-ils pas s'y échauffer, 
s y exalter , et y prendre de l'activité ? ces élémens 
qui sont tranquilles dans la femme , ne pourroient- 
ils pas y être mis en action , soit par une présence 
sèche et stérile , et des mouvemens inféconds et 
purement voluptueux de l'homme , soit par la 
violence et la contrainte des désirs provoqués <je 
la femme j sortir de leqrs réservoirs , se porter 
^ dans la matrice , s y arrêter , et s'y combinpr 
' d*eux-ra4mes ? La raolô ne seroit-clle point le 
résultat de la combinaison solitaire ou des élémens 
émanés de la femme j au des élémens fournis par 



ûG/j DE L 'interprétation 

l'homme? Mais si la mole est le résultat d'une 
combinaison telle que je suppose , cette combinai- 
son aura ses loix aussi invariables que celles de là 
génération. La mole aura donc une organisation 
constante. Prenons le scalpel , ouvrons des moles , 
et voyons } peut-être même découvrirons-nous 
des moles distinguées par quelques vestiges relatifs 
à la différence des sexes. Yoilà ce que Ton peut 
appeler l'art de procéder, de ce qu'on ne connoît 
point , à ce qu'on connoît moins encore. C'est 
cette habitude de déraison que possèdent dans ua 
degré surprenant ceux qui ont acquis ou qui tien- 
nent de la nature le génie de la physique expéri- 
mentale j c'est à ces sortes de rêves qu'on doit 
plusieurs découvertes. Voilà l'espèce de divination 
qu'il faut apprendre aux élèves , si toute-fois cela 
s'apprend. 

2. Mais si l'on vient à découvrir, a,vec le temps , 
que la mole ne s'engendre jamais dans la femme , 
sans la coopération de l'homme j voici quelques 
conjectures nouvelles , beaucoup plus vraisei\ibla- 
blés que les précédentes, qu'on pourra former sur 
ce corps extraordinairCi Ce tissu de vaisseaux san- 
guins qu'on appelle le placenta , est , comme on 
sait, une calotte sphérique , une espèce de cham- 
pignon qui adhère par sa partie convexe à la 
matrice , pendant tout le temps de la grossesse } 
auquel le cordon ombilical sert comme de tige ; 
. cjui se détache de la matrice dans les douleurs de 



I 



DE LA NATURE. 265 

rcnfanlement , el dont la surface est égale , quand 
une femme est saine et que son accouchement est 
lieureux."*Les êtres n'étant jamais , ni dans leur gé- 
nération , ni dans l^ur conformation , ni dans leur 
usage , que ce que les résistances , les lois da 
mouvement el l'ordre universel les déterminent à 
étrej s'il arrivoit que cette calotte sphérique, qui 
ne paroît tenir à la matrice que par application et 
contact , s'en détachât peu-à-peu par ses bords, 
dès le commencement de la grossesse , en sorte 
que les progrès de la séparation suivissent exacte- 
ment ceux de l'accroissement du volume , j'ai 
pensé que ces bords , libres de toute attache , 
iroient toujours en s'approchant et en affectant la 
forme sphérique ; que le cordon ombilical , tiré 
par deux forces contraires , l'une des bords séparés 
et convexes de la calotte qui tendroit à le rac- 
courcir , et l'autre du poids du fœtus qui tendroit 
à l'alonger, seroit beaucoup plus court que dans 
les cas ordinaires j qu'il viendroit un moment , où 
ces bords coïncideroient , s'uniroient entièrement, 
et formeraient une espèce d'œuf , au centre du- 
quel on trouveroit un fœtus bizarre dans son or- 
ganisation , comme il l'a été dans sa, production , 
oblitéré , contraint ,, étouffe j et C[ue cet œuf se 
nourriroit, jusqu'à ce que sa pesanteur achevât de 
détacher la petite partie de sa surface qui reste- 
roit adhérente, qu'il tombât isolé dans la matrice ," 
et qu'il en fût expulsé par une sorte de ponte » 
Philoéophie. M 



SGG DE L* INTERPRÉTÂT ION 

comme l'œuf de la poule, avec lofjucl il a quel- 
qu'analogie , du - moins par sa forme. Si ces 
conjectures se v^érifioient dans une mole , et qu'il 
fiil cependant démontré que cette mole s'est en- 
gendrée dans la femme, sans aucune approche de 
l'homme ,il s'ensuivroit évidemment que le fœtus 
est tout formé dans la femme , et que l'action de 
l'homme ne concourt qu*au développement, 

XXXIII. 

Secondes conjectures. Supposé que la terre ait 
un nojau solide de verre , ainsi qu'un de nos plus 
grands philosophes le prétend j et que ce noj'au 
soit revêtu de poussière , on peut assurer qu'en 
conséquence des loix de la force centrifuge , qui 
tend à approcher les corps libres de l'écjuateur, et 
à donner à la terre la forme d'un sphéroïde ap-» 
plali , les couches de cette poussière doivent être 
moins épaisses aux pôles que sous aucun autre 
parallèle^ que peut -cire le novau est à nu aux 
deux extrémités de l'axe ; et que c'est à celle par-» 
ticularilé , qu'il fau t attribuer la direction de l'aiguirie 
aimantée , et les aurores boréales qui ne sont pro- 
bablement que des courans de matière électrique. 

Il j a grande apparence que le magnétisme et 
l'électricité dépendent des mêmes causes. Pour- 
quoi ne seroient-ce pas des effets du mouvement 
de rotation du globe , et de l'énergie des matières 
dont il est composé , combinée avec l'action de 



DE LA NATURE. ^^J 

la lane ? Le flux èl reflux, les coûrans , les vents , 
la lumière , le mouvement des particules libres du 
globe , peut-être même celui de toute sa croûte 
entière sur son no^au , etc. , opèrent d'une infinité 
de manières un frottement continuel j l'effet des 
causes , qui agissent sensiblement et sans cesse , 
forme à la suite des siècles un produit considéra- 
ble j le nojau du globe est une masse de verre ; 
sa surface n'est couverte que de détrimens de 
verre, de sables, et de matières vitrifiables j le 
verreest , de toutes les substances , celle qui donne 
le plus d'électricité par le frottement : pourquoi la 
masse totale de l'électricité terrestre ne seroit-olle 
pas le résultat de tous les fi oltemens opérés , &oit 
à la surface de la terre , soit à celle d-e son nojau7 
Mais , de cette cause générale , il est à présumer 
qu'on déduira , par quelques tentatives , une cause 
particulière qui constituera entre deux grands phé- 
nomènes , je veux dire la position de l'aurore 
boréale et la direction de J'aiguille aimantée , une 
liaison semblable à celle dont on a constaté l'exis- 
tence entre le magnétisme et rélectricilé , en 
aimantant des aiguilles , sans aimant et par le 
moyen seul de rélectricité. On peut avouer ou 
contredire ces notions , parce qu'elles n'on t encore 
de réalité^que dans mon entendement. C'est aux 
expériences à leur donner plus de solidité ; et c'est' 
au physicien à en imaginer , qui séparent les phéno* 
mènes ou qui achèvent de les identifier. 



i»j58 DE l'interprétation 
' X X X I V. 

f 

Troisièmes conjectures, La matière électrique 
répand, dans les lieux où Ton ciectrise, une odeur 
sulfureuse sensible ; sur cette qualité , les chimistes 
xi'éloienl-ils pas autorisés à s'en emparer ? Pour- 
quoi n'ont-ils pas essayé , par tous les moj'ens qu'ils 
ont en main^ des fluides chargés de la plus grande 
quantité possible de matière électrique ? On ne 
sait seulement pas encore si l'eau électrisée dissout 
plus ou moins promptement le sucre que Taau 
simple. Le feu de nos fourneaux augmente consi- 
dérablement le poids de certaines niatières , telles 
que le plomb calciné : si le feu de l'électricité , 
constamment appliqué sur ce métal en calcination 
augmentoit encore cet effet , n'en résulteroit-il pas 
une nouvelle analogie entre le feu électrique et le 
feu comnmn ? On a essayé si ce feu extraordinaire 
ne porteroit point quelque vertu dans les remèdes, 
et ne rendroit point une substance plus efficace, 
untopique plus actif j mais n'a-t-on pas abandonné 
trop tôt ces essais ? Pourquoi l'électricité ne mo- 
difieroit-elle pas la formation des cristaux et leurs 
propriétés ? Combien de conjectures à former 
d'imagination , et à confirmer ou détruire par l'ex- 
périence. Voyez V(irticle suivant» 

XXXV. 

Quatrièmes conjectures. La plupart des mér 



DR LA NATURE. 2.6^ 

tcores , les feux follets , les exhalaisons , les étoiles 
tombantes , les phosphores naturels et artificiels, 
les bois pourris et lumineux, ont -ils d'autres 
causes que l'électricité ? Pourquoi ne fait-on pas, 
sur ces phosphores , les expériences nécessaires 
pour s'en assurer ? Poui*quoi ne pense-t- on pas à 
reconnoître si l'air ^ comme le verre , n'est pas un 
corps électrique par lui-même , c'est-à-dire uti 
corps qui n'a besoin que d'être frotté et battu pour 
s'éleçtriser ? Qui sait si l'air , chtirgé de matière 
sulfureuse, ne se trouveroit pas plus ou moins élec- 
trique que l'air pur ? Si l'on fait tourner , avec unû 
grande rapidité , dansj'air, une verge de inétal 
qui lui oppose beaucoup de surface , on décou- 
vrira si l'air est électrique , et ce que la verge en 
aura reçu d'électricité. Si , pendant l'expérience , 
on brûle du soufre et d'autres matières , on recon* 
noitra celles qui augmenteront et celles qui di- 
minueront la qualité électrique de l'air. Peut-être 
l'air froid des pôles est - il plus susceptible d'élec- 
tiicité, que l'air chaud de l'équateur : et comme la 
glace est électrique, et que l'eau ne l'est point ', qui 
sait si ce n'est pas à l'énorme quantité de ces glaces 
éternelles , amassées vers le pôle , et peut-être 
mues sur le noj'au de verre plus découvert aux 
pôles qu'ailleurs , qu'il faut attribuer les phéno- 
mènes de la direction de l'aiguille aimantée , et de 
l'apparition des aurores boréales qui semblent dé- 
pendre également de l'électricité, comme nous 



2J0 DE L 1 N T £ n P n li: T A T l f) rf 

l'avons insinué dans nos conjectures secondes? 
L'observation a rencontié un des ressorts les plus 
généraux et les plus puis&ans de la nature; c'est 
Texpérience , à en découvrir les effets. 

X X j: V I. 

Cinquièmes conjectures. SI une corde d^instru- 
iiient est tendue , et qu'un obstacle léger la divise 
en deu.t parties inégales , de manière qu'il n'em- 
péclie point la comniunication des vibrations de 
l'une des parties à l'autre, on sait que cet obstacle 
détermine la plus grande à se diviser en portions 
vibrantes, telles que les deux parties de la corde 
rendent un unisson, et que les portions vibrantes de 
Ja plus grande sonjt comprises chacune entre deux 
poiats immobiles. La résonnance du corps n'étant 
point la cause de la division de la plus grande , 
juais l'unisson des deux parties étant seulement un 
effet de cette division j'ai pensé que , si on substi- 
tuoit à la eorde d'instrument une verge de métal , 
et qu'on la frappât violeinment , il se formeroit 
sur sa longueur, des ventres et des noeads; f[u'il en 
seroit de même de tout corps élastique sonore ou 
non ', que ce phénomène , qu'on croit particulier 
aux cordes vibrantes , a lieu d'une manière plus ou 
moins forte dans toute percussion ', qu'il lient aux 
loix générales de la communication du mouve- 
ment ', qu'il j a , dans les corps choqués ,des par- 
ties oscillantes infiniment petites , et des nœuds ou 



DE LA N A T U n F. 27 1 

points immobiles inriuimcnt proches; que ces 
parties oscillantes et ces nœuds sont les causes du 
frémissement que "nous éprouvons par la sensation 
du toucher dans les corps , après le choc , tantôt 
sans qu'il j ait de translation locale, tantôt après 
que la translation locale a cessé ; que celte suppo- 
sition est conforme à la nature du Irémissement qui 
n'est pas de toute la surface touchée à toute la sur- 
face de la partie sensible qui touche , mais d'une 
infinilc de points, répandus sur la surface du corps 
louché , vibrans confusément entre une infinité de 
points innnobiles; qu'apparemment, dans les corps 
Continus élastiques , la force d'inertie , distribuée 
iitrfforménientdansla masse , ^^!it en unpoinLquel- 
conqucla fonction d'un petit obstacle relativement ^ 
à un point j qu'en supposant la partiefrappée d'une 
corde 'vibrante infiniment petite, et conséquem- 
ment les ventres infiniment petits , et les nœuds 
infiniment près, on a scion une direction , et pour 
ainsi dire, sur une seule ligne, une in>.r>ge de ce qui 
s'exécute en tout sens , dans un solide c!io({ué par 
un autre: que , puisque la longueur de la partie 
interceptée de la corde vibrante étant donnée , il n'y 
a aucune cause qui puisse multiplier sur l'aulie 
partie le nombre des points immobiles; que , puis- 
que ce nombre est le même , quelle que soit la 
force du coup ; et que , puisqu'il n'y a que la vi- 
tesse des oscillations qui varie ; dans le choc des 
cojps, le frémissenicnt sera plus du inoins violent; 



2;2 DE l/l N T E n P R É T A T 1 e W 

niais que le rapport en nombre des points vibrans 
aux points immobiles sera le même, et cjue la 
quantité <ie matière en lepos dans ces corps sera 
constante, quelles que soient la force du choc ,1a 
densité du corps , la cohésion des parties. Le géo- 
mètre n'a donc plus qu'à étendre le calcul de la 
corde vibrante au prisme , à la sphère , au cjlindre^ 
pour trouver la loi générale de la distribution du 
moiivement dans un corps choqué ; loi qu'on étoit 
>bien éloigné de rechercher jusqu'à-présent , puis- 
qu'on ne pensoit pas même à l'existence du phé- 
nomène , et qu'on supposoit au contraire la distri- 
bution du mouvement uniforme dans toute la 
masse; quoique, dans le choc, le frémissement 
indiquât , par la voie de la sensation , la réalité de 
points vibrans répandus entre des points immo- 
biles ; je dis dans le choc , car il est vraisemblable 
que , dans les communications de mouv^ement où 
le ohoc n'a aucun lieu, un corps est lancé connue 
le seroit la molécule la plus petite , et que le 
mouvement est uniformément de toute la niasse 
à-la-fois. Aussi le frémissement est-il nul dans tous 
ces cas; ce qui achève d'en distinguer le cas du 
choc, 

2. Par le principe de la décomposition des forces, 
on peut toujours réduire à une seule force toutes 
celles qui agissent sur un corps : si la quantité et la 
direction de la force qui agit sur le corps sont don- 
»ées j et qu'oïl cherche à délermiaer le mouvement 



BE LA NATURE. 275 

qui en résulte, on trouve que le corps va en avant, 
comme si la force passoit par le centre de gravité; 
et qu'il tourne de plus^ autour du centre de gra^ 
vite , comme si ce centre ctoit fixe et que la force 
agît autour de ce centre comme autour d'un point 
d'appui : Donc , si deux molécules s'attirent réci- 
pro(|ucment, elles se disposeront l'une par l'autre, 
selon les loix de leurs attractions , leurs figures , etc. 
Si ce système de deux molécules en attire une 
troisième dont il soit réciproquement attiré , ces 
trois molécules se disposeront lés unes par rapport 
aux autres, selon les loix de leurs attractions, 
leurs figures , etc.; et ainsi de suite des autres sys- 
tèmes et des autres molécules. Ellesformeront toutes 
un système A , dans lequel , soit qu'elles se tou- 
chent ou non ; soit qu'elles se meuvent , ou soient 
en repos, elles résisteront à une force. qui tendroit 
à troubler leur coordination , et tendront toujours, 
soit à se restituer dans leur premier ordre , si la 
force perturbatrice vient à cesser, soit à se coor- 
donner relativement aux loix de leurs attractions, 
à leurs figures , etc. , et à l'action de la force per- 
turbatrice , si elle continue d'agir. Ce système A 
est ce que j'appelle un corps élastique. En ce sens 
général et abstrait, le système planétaire , l'uni- 
vers n'est qu*un corps élastique : le chaçs est une 
impossibilité ; car il est un ordre es^ntiellement 
conséquent aux qualités primitives de la matière. 
5. Si l'on considère le système A dans le vide , 



274 ^ ^ l' i TN T E n p n É T A T 1 O N 
it sera indestrucllble , imperturbable, éternel : si 
l'on en suppose les parties dispersées dans l'ini- 
mensité de l'espace , comme les qualités , telles 
que l'attraction, se pr.opagent ( '*') à l'in/ini , lors- 
que rien ne resserre la sphèrç de leur action, ces 
parties , dont les figures n'auront point v^rié , et 
qui seront animées des mêmes forces , se coordon- 
neront derechef coninje elles étoient coordonnées , 
et reformeront dans quelque point de l'espace y et 
dans quelqu'instantde la durée , un corps élastique. 
4. Il n'en sera pas ainsi, si l'on suppose le sys- 
tème A dans l'univers ; les efîets n'y sont pas moins 
nécessaires : mais une action des causes , détcrmi- 
iiément telle , y est quelquefois impossible ) et U 
nombre de celles qui se combinent est toujours si 
grand dans le système général ou corps élastique 
universel , qu'on ne sait ce qu'éloient originaire- 
ment les systèmes ou corps élastiques particuliers^ 
ni ce qu'ils deviendront. Sans prétendre donc que 
l'attraction constitue dans le plein la dureté et l'é"- 
lasticité, telles que nous les y reniarquons , n'est- 
il pas évident que cette propriété de la matière 
suffit seule pour les constituer dans le vide , et don- 
ner lieu à la raréfaction , a la condensation et à tous 
les phénomènes qui en dépendent? Pourquoi donc 
ne seroit-elle pas la cause première de ces pliéno- 



(*) Voyez à ce sujet la noie de Diderot, à la an 
de ces pensées. 



D t LA NATURE. 2^5 

mènes dans noire syslèiuo i^énéral , où une infinité 
de causes qui la. niodillci oient ieroient varier à 
Tinfini la quantité de ce^ phénomènes dans les sjs- 
tê»ii€%ou corps élastiques particuliers? Ainsi un 
corps élasli(|ue plié ne se rompra , que quand la 
cause, (|iii en rapproche les parties en un sens , les 
aura lelienient écartées dans le sens contraire, 
qu'elles n'auront plus d'aclion sensihle les unes sur 
les autrespar leurs atîractious réciproques : un corps 
élastique choqué ne s'éclalera , que quand plu- 
sieui'S de ses molécules vibrantes auront été por- 
tées , dans leur première oscillation , à une distance 
des molécules immobiles entre lesquelles elles sont 
répandues , telle qu'elles n'auront plus d'action sen- 
sible les unes sur les autres par leurs attractions 
réciproques. Si la violence du choc'étoit assez 
grande, pour que les molécules vibrantes fussent 
toutes portées au-delà de la sphère de leur attrac- 
tion sensible , le corps seroil réduit dans ses élé- 
mcns. Mais entre celte collision , la plus forte qu'un 
corps puisse éprouver , et la collision qui n'occa- 
sionneroit que le frémissement le plus foib!e,iIy 
en a une , ou réelle ou intelligible , par laquelle 
tous les élémens du corps , séparés , cesseroient de 
se toucher , sans que leur sj'siéme fût détruit, et 
sans que leur coordination cessât. Nous abandon- 
nerons au lecteur Tapplicalion des mêmes prin- 
cipes à la condensation , à la raréfaction , etc. Nous 
ferons seulement encore observer ici la différence 



!è.^6 DE L^tNl'ERPRÉTATIOiiî 

de la coniniunicalion du mouvement par le choC , 
et de la communication du mouvement sans le choc. 
La translation d'un corps sans le choc étant unifor- 
mément de toutes ses parties à-la-fois ^ quelle que 
soit la quantité de mouvement communiquée par 
cette voie , fût-elle infinie , le corps ne sera point 
déti*uit } il restera entier , jusqu'à ce qu'un choc , 
faisant osciller quelques-unes de ses parties entre 
d'autres qui demeurent immobiles , le ventre des 
premières oscillations ait une telle amplitude , que 
les parties oscillantes ne puissent plus revenir à 
leur plac^ , ni rentrer dans la coordination systé- 
matique. • 

5. Tout ce qui précède ne concerne proprement 
que les corps élastiques simples , ou les sj^stémes 
de particules de même matière , de même figure , 
animées d'une même quantité et mues selon une 
même loi d'attraction. Mais si toutes ces qualités 
sont variables , il en résultera une infinité de corps 
élastiques mixtes. J'entends, par un corps élastique 
mixte, un système composé de deux ou plusieurs 
systèmes de matières différentes , de différentes 
figures , animées de différentes quantités et peut- 
être même mues selon des loix différentes d'attrac- 
tion , dont les particules sont coordonnées les unes 
entre les autres , par une loi qui est commune à 
toutes, et qu'on peut regarder comme le produit de 
leurs actions réciproques. Si l'on parvient, par quel- 
ques opérations , à simplifie^ le système composé, 



DE LA NATURE. 7.^^ 

en en chassant toutes les particules d'une espèce 
de matière coordonnée , ou à le composer davan- 
tage , en y introduisant une matière nouvelle dont 
les particules se coordonnent entre celles du sys- 
tème et changent la loi conmiune à toutes; la du- 
reté, l'élasticité, la compressibilité , la rarescibi- 
lité , et les autres aifeclions qui dépendent , dans le 
système composé, de la différente coordination des 
particules , augmenteront ou diminueront, etc. 
Le plomb, qui n'a presqrfe point de dureté ni d'élas- 
ticité , diminue encore en dureté et augmente en * 
élasticité , si on le met en fusion , c'est-à-dire , si* 
on coordonne entre le système composé des mo- 
lécules qui le constituent plomb , un autre système 
composé de molécules d'air , de feu , etc. , qui le 
constituent plomb fondu. 

6. Il seroit très-aisé d'appliquer ces idées à une 
infinité d'autres phénomènes semblables , et d'en 
composer un traité fort étendu. Le point le plus 
difficile à découvrir , ce seroit par quel mécanisme 
le* parties d'un système , quand elles se coordon- 
nent entre les parties d'un autre système , le sim- 
plifient quelquefois , en en chassant un système 
d'autres parties coordonnées, comme il arrive dans 
certaines opérations chimiques. Des attractions , 
selon des lois différentes , ne paroissent pas suffire 
pour ce phénomène ; et il est dur d'admettre de^ 
qualités répulsives. Voici comment on pourroit 
s'en passer. Soit un système A composé des sys« 



278 DE L* INTERPRÉTATION 

tomes B et C , dont les molécules sont coordonnées 
les unes entre les autres , selon quelque loi com- 
mune à toutes. Si l'on introduit dans le système 
composé A , un autre sj'stéme D , il arrivera de 
deux choses l'une; ou que les particules du système 
Dse coordonneront entre les parties du système A , 
sans qu'il y ail de choc; et dans ce cas, le système 
A sera composé des systèmes B , C , D : ou que la 
coordination des particules du système D entre les 
particules du système A* sera accompagnée djG 
thoc. Si le choc est tel , queles particules choquées 
ne soient point portées dans leur première oscil- 
lation au-delà de la sphère infiniment petite de leur 
attraction , il y aura , dans le premier moment , 
trouble ou multitude infinie de petites oscillations. 
Mais ce trouble cessera bientôt; les particules se 
coordonneront ; et il résultera de leur coordination 
un système A composé des systèmes B , C , D. 
Si les parties du système B , ou celles du système 
C , ou les unes et les autres sont choquées dans le 
premier instant de la coordination , et portées au- 
delà de kl sphère de leur attraction par les parties 
du système D, elles seront séparées de la coordi- 
r.ation systématique pour n'y plus revenir; et le 
système A sera un système composé des systèmes 
B et D, ou des systèmes G et D; ou ce sera un 
système simple des seules particules coordonnées 
du système D : et ces phénomènes s'exécuteront 
avec des circonstances qui ajouteront beaucoup à 



DE LA NATURE. 27g 

la vraisemblance de ces idées , ou qui peut-être la 
dctruiront tnlièrement. Au-reste , j'y suis arrivé 
en parlant du frénùssenicnt d'un corps élastique 
choque. La séparation ne sera jamais sponlamie 
au il y aura coordination ; elle pourra l'élre oîi il 
n j aura que composition. La coordination est 
encore un principe d^unifonnité , même dans un 
tout hétérogène. 

X X X V I L 
Sixièmes conjectures. Les productions de l'art 
seront communes , imparfaites et foibles , tant 
qu'on ne se proposera pas une imitation plus rigou- 
reuse de la nature. La nature est opiniâtre etlei te 
dans ses opérations. S'agit-il d'éloigner , de rap- 
procher , d'unir, de diviser, d'amollir, de con- 
denser , de durcir , de liquéfier , de dissoudre , 
d'assimiler j elle s'avance à son but par les dégrés 
les plus insensibles. L'art, au contraire, se hâte, se 
l'âtigue et se relâche. La nature emploie des siècles 
à préparer grossièrement les métaux 5 l'art se pro- 
pose de les perfectionner en un jour. La nature 
emploie des siècles à former les pierres précieuses j 
l'art prétend les contrefaire en un moment. Quand 
oh posséderoit le véritable mojcn , ce ne sero t 
pas assez j il faudroit encore savoir l'appliquer. On 
est dans l'erreur, si l'on s'imagine que, le produit 
de l'intensité de l'action multipliée par le temps de 
Tapplication étant le même , le résultat sera le 
iMÙme» Il n'y a qu'une application graduée, lente , 



2S0 DE L'iNTERP^éTATION 

et continue, qui Ixansforme. Toute autre applica- 
tion n'est que destructive. Que ne tirerions-nous 
pas du mélange de certaines substances dont nous 
n'^Ètenons que des composés très-imparfaits , si 
nous procédions d'mie manière analogue à celle de 
la nature. Mais on est toujours pressé de jouir; on 
veut voir la fm de ce qu*on a commencé. De-là tant 
de tentatives infructueuses ; tant de dépenses et de 
peines perdues; tant de travaux que la nature sug- 
gère et que l'art n'entreprendra jamais , parce que 
le succès en paroît éloigné. Qui est-ce qui est sorti 
des grottes d'Arcy , sans être convaincu , par la vî- 
le.sse avec laquelle les stalactites s'y forment et s'y 
réparent , que ces grottes se rempliront un jour et 
ne formeront plus qu'un solide immense ?0ù est le 
naturaliste qui , réfléchissant sur ce phénomène , 
n'ait pas conjecturé qu'en déterminant des eaux à 
se filtrer peu-à-peu à travers des terres et des ro- 
chers, dont les stillations seroient reçues dans des 
cavernes spacieuses , on ne parvînt avec le temps 
à en former des carrières artificielles d'albâtre , de 
marbre et d'autres pierres , dont les qualités varie- 
roient scion la nature des terres , des eaux et des 
rochers? Mais à quoi servent ces vues sans ic couf 
rage , la patience , le travail , les dépenses , le 
temps , et sur-tout ce goûl antique pour les grandes 
entreprises dont il subsiste encore tant de monu- 
niens qui n'obtiennent de nous qu'une admiration 
froide et stérile. 



DE LA NATURE. 281 

X X X V I 1 1. 

Septièmes conjectures. Ou a tenté tant de fois ,' 
sans succès, de convertir nos fers en un acier qui 
égalât celui d'Angleterre et d'Allemagne , et qu'oa 
pût employer à la fabrication des ouvrages déli- 
cats. J'ignore quels procédés on a suivis ] mais i* 
m'a semblé qu'on eût été conduit à cette décou- 
verte importante par fimitation d'une manœuvre 
très-conin\une dans les ateliers des ouvriers en fer. 
On l'appelle trempe en paquet. Pour tremper en 
paquet , on prend de la suie la plus dure , on la 
pile , on la délaie avec de l'urine , on y ajoute de 
l'ail broyé , de la savatte déchiquetée et du sel 
commun -j on a une boîte de fer ; on en couvre le 
fond d'un lit de ce mélange j on place sur ce lit un 
lit de différentes pièces d'ouvrages en fer j sur ce 
lit , un lit de mélange; et ainsi de suite , jusqu'à 
ce que la boîte soit pleine ; on la ferme de son 
couvercle j on l'enduit exactement à l'extérieur, d'un 
mélange de terre grasse bien battue , de bourre ,' 
et de fiente de cheval ) on la place au centre d'un tas 
de charbon proportionné à son volume; on allume 
le charbon ; on laisse aller le feu , on l'entre- 
tient seulement ; on a un vaisseau plein d'eau fraî- 
che; trois ou quatre heures après qu'on a mis la 
boîte au feu , on l'en tire ; on l'ouvre ; on fait tom- 
ber les pièces qu'elle renferme , dans l'eau fraîche ; 
qu'on remue à-mesure que les pièces tombent. Ces 
pièces sont trempées en paquet ; et si l'on en 

M* 



i>82 DE l'interprétation 

casse quûflques-unes , on en trouvera la surface 
convertie en un acier très-dur et d'un grain très- 
lin , à une petite profondeur. Cette surface en 
prend un poli plus éclatant , et en garde mieux 
les formes qu'on lui a données à la lime. IS'est-il 
pas à présumer (jue , si l'on exposoit , stratum 
super stratum, à l'aclion du feu et des matières 
emploj'ées dans la trempe en paquet , du fer bien 
choisi , bien travaillé , réduit en feuilles minces , 
telles que celles de la tôle , ou en verges très- 
menues , et précipité au sortir du founieau d'acié- 
rage dans un courant d'eaux propres à cette opéra- 
tion , il se convertiroit en acier ^ si , sur-tout , on 
conftoit le soin des premières expériences à des 
hommes qui , accoutumés depuis long- temps à 
employer le fer, à connoître ses qualités et à re- 
médier à ^ei défauts, ne manqueroient pas de 
simplifier les manœuvres , et de trouver des ma- 
tières plus propres à l'opération. 
XXXIX. 
XHe qu'on montre de physique expérimentale , 
dans des leçons publiques , suffit-il pour procurer 
cette espèce de délire philosophique ? je n'en 
crois rien. Nos faiseurs de cours d'expériences 
ressemblent un peu à celui qui penseroit avoir 
donné un grand repas , parce qu'il auroit ou beau- 
coup de monde à sa table. Il faudroit donc s'atta- 
cher principalement à irriter l'appétit , afin que 
plusieurs , emportés par le d«ôir de le satisfaire. 



DK LA NATURE, fi85 

passassent de la condition de disciples à celle d'a- 
nialcurs ; et de celle-ci , à la profession de philoso- 
phes. Loin de tout homme public ces réserves si 
opposées aux progrès des sciences. Il faut révéler 
et la chose et le moyen. Que je trouve les premiers 
hommes qui découvrirent les nouveaux calculs , 
grands dans leur invention I que <|e les trouve 
petits dans le mystère qu'ils en firent! Si Newton 
se fût hâté de parler, comme l'inlérét de sa gloire 
et de la vérité le demandoit , Léibnitz ne partage- 
roitpas avec lui le nom d'inventeur (*). L'Alle- 
mand imaginoit l'instrument , tandis que l'Anglais 
se complaisoit à étonner les savans par les appli- 
cations surprenantes qu'il en faisoit. En mathéma- 
tique , en physique , le plus sûr est d'entrer d'a- 
bord en possession , en produisant ses titres au 
public. Au reste , quand je demande la révélation 
du moyen , j'entends de celui par lequel on a 
réussi : on ne peut être trop succinct sur ceux qui 
n'ont point eu de succès. 

X L. 

Ce n*est pas assez de révéler ; il faut encore que 
la révélation soit entière et claire. Il est une sorte 
d'obscurité que l'on pourroit définir , l'affectation 



. ( * ) Voyez Vaddilion .de l'éditeur, à l'art. LÉIB- 
ÎTITZ'I ANISJ^JE. Opifl. des Pliilos. toaj. IL v 

ÏÎOTE DE Ï,'ÉDJLTEX7.R. 



284 DE LINTERPRÉTAtlON 

àes grands maures. C'est un voile qu'ils se plai- 
sent à tirer entre le peuple et la nature. Sans le 
respect qu'on doit aux noms célèbres , je dirois 
que telle est l'obscurité qui règne dans quelques 
ouvrages de Slhal (*) et dans les principes niathé- 
maiiques de Newton. Ces livres ne demandoient 
qu'à être entendus pour être estimés ce qu'ils 
valent; et il n'en eût pas coûté plus d'un mois à 
leurs auteurs, pour les rendre clairs; ce mois eût 
épargné trois ans de travail et d'épuisement à mille 
bons esprits. Yoilà donc à-peu-près trois mille ans 
de perdus pour autre chose. Hâtons-nous de ren- 
dre la philosophie populaire. Si nous voulons que 
les philosophes marchent en avant , approchons 
le peuple du point où en sont les philosophes. 
Diront-ils qu'il est des ouvrages qu'on ne mettra 
jamais à la portée du commun des esprits ? S'ils 
le disent , ils montreront seulement qu^rs igno- 
rent ce que peuvent la bonne méthode et la lon- 
gue habitude. 

S'il étoit permis à quelques auteurs d'être obs- 
curs , dût-on m'accuser de faire ici mon apologie , 
j'oserois dire que c'est aux seuls niétaphj^sicîens 
proprement dits. Les grandes abstractions ne 
comportent qu'une lueur sombre. L'acte de la 



(*) Le Specîmen BecJïerîarium ; \?i Zimothecnie } 
lés Trecentà, Voyez l'ait. Chimie ; Tol. 4 de rEn- 



ijclopédiç. 



D ,E LA NATURE. 205 

généralisation tend à dépouiller les concepts de 
tout ce qu'ils ont de sensible. A-mesurc que cet 
acte s'avance , les spectres corporels s'évanouis- 
sent; les notions se relirent peu-à-peu de l'iniagi- 
tîon vers l'entendement j et les idées deviennent 
purement intellectuelles. Alors le philosophe spé- 
culatif ressemble à celui qui' regarde du haut de 
ces montagnes dont les sommets se perdent dans 
les nues : les objets de la plaine ont disparu devant 
lui; il ne lui reste plus que le spectacle de ses pen- 
sées , et que la conscience de la hauteur à laquelle 
il s'est élevé , et où il n'est peut-< être pas donné à 
tous de le suivre et de respirer. 

X L I. 

La nature n'a-t-elle pas assez de son voile, sans 
le doubler encore de celui du mystère ? n'est-ce 
pas assez des difficultés de l'art ? Ouvrez l'ouvrage 
de Franklin ; feuilletez les livres des chimistes , et 
vous verrez combien l'art expérimental exige de 
vues , d'imagination , de sagacité , de ressources : 
lisez-les attentivement, parce que s'il est possible 
d'apprendre en combien -de manières une expé- 
rience se retourne, c'est là que vous l'apprendrez. 
Si , au défaut de génie, vous avez besoin d'un mo^en 
technique qui vous dirige , a^ezsous les yeux une 
table dés qualités qu'on a reconnues jusqii'à-pré- 
sent dans la matière ; voyez , entre ces qualités , 
celles qui peuvent convenir à la substance que 



236 DE l'interprétation 

VOUS voulez, met! re en expérience j assurez-vous 
qu'elles y sont ; tâchez ensuite d'en connoîlre la 
qiianlilé j cette quantité se mesurera presque tou- 
j )urs par un instrument , où l'application uniforme 
d'une partie analogue à la substance , pourra se 
faire , sans interruption et sans reste, jusqu'à l'en- 
tière exhaustion de la qualité. Quant à l'existence , 
elle ne se constatera que par des moj^ens qui ne 
se suggèrent pas. Mais si l'on n'apprend point 
comment il faut chercher, c'est quelque chose , du- 
moins , que de savoir ce qu'on cherche. Au reste 
ceux qui seront forcés de s'avouer à eux-mêmes 
leur stérilité , soit par une impossibilité bien éprou- 
vée de rien découvrir, soit par une envie secrète 
qu'ils porteront aux découvertes des autres , le 
chagrin involontaire qu'ils en ressentiront , et les 
petites manœuvres qu'ils mettroient volontiers en 
usage pour en partager l'honneur , ceux-là feront 
bien d'abandonner une science qu'ils-cultivent sans 
avantage pour elle , et sans gloire pour eux, 

X L I I. 

Quand on a formé dans sa tête qn de ces systê- 
ïTies qui dem^ndept à être vérifiés par l'expérience, 
il ne faut ni s y att;acher opiniâtrement , ni l'aban- 
donner avec légèreté. On pense quelquefois de 
ses conjectures qu elle&. SGn,t ffkusses , quapd on n'a 
pas pris les mesures convenables pour )es trouver 
rraies. L'opinidtrctç a même ici .moins d'incçuvé- 



• DE LA NATURE. 2.^7 

tïîcnt que l'excès opposé. A force de niulliplier les 
essais , si Ton ne rencontre- pas ce que l'on cher- 
che , il peut arriver qu'on rencontre mieux. Jamais 
le temps qu'on emploie à interroger la nature n'est 
entièrement perdu. Il faut mesurer sa conslance 
sur le degré de l'analogie. Les idées absolument 
bizarres ne méritent qu'un premier essai. 11 faut 
accorder quelque chose de plus à celles qui ont de 
la vraisemblance j et ne renoncer , que quand on 
est épuisé , à celles qui promettent une découverte 
importante. Il semble qu'on n'ait guère besoin de 
préceptes là-des&us. On s'attache naturellement 
aux recherches , à proportion de l'intérêt qu'on y 

prend, 

X L I I I. 

Comme les systèmes, dont il s'agit , ne sont ap- 
puyés que sur des idées vagues , des soupçons 
légers , des analogies trompeuses j et même , puis- 
qu'il le faut dire , sur des chimères que l'esprit 
échauffé prend facilement pour des vues , il n'en 
faut abandonner aucun, sans auparavant l'avoir fait 
passer par l'épreuve de V inversion. En philosophie 
purement rationnelle, la vérité est assez souvent 
rextréme opposé de l'erreur^ de même en philo- 
sophie eipérimentale , te ne sera pas l'expérience 
•qu'on aura tentée , ce sera son contraire qui pro- 
duira le phénou^ène qu'on attendoit. Il faut regar- 
der principalement aux deux points diamétrale- 
.nient opposés. Aipsi dans la secoiide de qos rêver 



pGB de l* interprétation. 
ries , après avoir couvert l'équateur 'du globe 
électrique , et découvert les pôles , il faudra cou- 
vrir les pôles , et laisser l'équateur à découvert ; et 
comme il importe de mettre le plus de ressem- 
blance qu'il est possible entre le globe expérimen- 
tal et le globe naturel qu'il représente , le choix de 
la matière dont on couvrira les pôles ne sera pas 
indifférent. Peut-être faudroit-il y pratiquer des 
amas d'un fluide , ce qui n'a rien d'impossible 
dans l'extculion , et ce qui pourroit donner dans 
l'expérience quelque nouveau phénomène extraor- 
dinaire , et diiïérent de celui qu'on se propose 

d'imiter. 

X L I V. 

Les expériences doivent être répétées pour le 
détail des circonstances et pour la connoissance 
des limites. Il faut les transporter à des objets 
différens , les compliquer , les combiner de toutes 
les matières possibles. Tant que les expériences 
sont éparses , isolées, sans liaison, irréductibles, 
il est démontré , par l'irréduction même , qu'il en 
reste encore à faire. Alors il faut s'attacher uni- 
quement à son objet , et le tourmenter , pour ainsi 
dire , jusqu*à ce qu'on ait tellement enchaîné les 
phénomènes , qu'un d'eux étant donné , tous les 
autres le soient : travaillons d'abord à la réduc- 
tion des effets j nous songerons après à la réduc- 
tion des causes. Or , les efiets ne se réduiront 
jamais qu'à force de les multiplier. Le grand art 



1 



DE LA NATURE. 28$ 

dans les nioj^ens qu'on emploie pour exprimer 
d'une cause tout ce qu'elle peut donner , c'est 
de bien discerner ceux dont on est en droit d'at- 
tendre un phénomène nouveau , de ceux qui ne 
produiront qu'un phénomène travesti. S'occuper 
sans fin de ces métamorphoses , c'est se fatiguer 
beaucoup , et ne point avancer. Toute expérience 
qui n'étend pas la loi à quelque cas nouveau , ou 
qui ne la restreint pas par quelqu'exccption , ne 
signifie rien. Le mojen le plus court de connoîlre 
la valeur de son essai , c'est d'en faire l'antécédent 
d'un enthyméme , et d'examiner le conséquent. La 
conséquence est - elle exactement la même , que 
celle que l'on a déjà tirée d'un autre essai ? On n'a 
rien découvert j on a tout au plus confirmé une dé- 
couverte. Il y a peu de gros livres de phjsique 
expérimentale, que cette règle si simple ne ré- 
duisît à un petit nombre de pages ; et il est un 
grand nombre de petits livres , qu'elle réduiioit à 

lien. 

X L V. 

De même qu'en mathématiques , en examinant 
toutes les propriétés d'une courbe , on trouve que 
ce n'est que la même propriété présentée sous des 
faces différentes ; dans la nature , on reconnoîtra , 
lorsque la phjsique expérimentale sera plus avan- 
cée , que tous les phénomènes , ou de la pesanteur, 
ou de Télaslicité , ou de l'attraction, ou du magné- 
liisiiie , ou de l'électricité , ne sont que des faces 
Pliilosofhie, N . 



^^0 DE L* INTERPRÉTÂT ION 

différentes de la même affection. Mais, entre les 
phénomènes connus que. l'on rapporte à l'une de 
ces causes , combien y a-t-il de phénomènes in- 
termédiaires à trouver , pour former les liaisons, 
remplir les vides , et démontrer l'identité ? c'est ce 
quitte peut se déterminer. Ily a peut-être un p'hé- 
noniène central qui jetteroit des rayons , non-seu- 
lement à ceux qu'on a , mais, encore à tous ceux 
que le temps feroit découvrir, qui les uniroit, 
et qui en formeroit un système. Mais au défaut 
de ce centre de correspondance commune , ils 
demeureront isolés j toutes les découvertes de la 
physique expérimentale ne feront que les rap- 
procher en s'interposant , sans jamais les réunir ; 
et quand elles parviendroient à les réunir j elles 
en formeroient un cercle continu de phénomènes 
où l'on ne pourroit discerner quel seroit le premier 
et quel seroit le dernier. Ce cas singulier , où la 
physique expérimentale , à force de travail , au- 
roit formé un labyrinthe dans lequel la physique 
rationnelle , égarée et perdue, lourncroit sans 
cesse , n'est pas iinpossible dans la nature , comme 
il l'est en mathématiques. On trouve toujours en 
mathématiques , ou par la synthèse ou par l'ana- 
lyse , les propositions intermédiaires qui séparent 
la propriété fondamentale d'une courbe de sa pro- 
priété la plus éloignée. 

X L V I. 
Il y a des phénomènes trompeurs qui semblent, 



I 



DE LA NATURE. ^Qt 

au premier coup-d'œil , renverser un système , et 
qui , mieux connus , achèveroicnt de le confirmer, 
Ce's phénomènes deviennent le supplice du philo- 
sophe , sur-tout lorsc[u'il a le pressentiment que la 
nature lui en impose , et qu'elle se dérobe à ses 
conjectures par quelque mécanisme extraordinaire 
et secret. Ce cas embarrassant aura lieu , toutes les 
fois qu'un phénomène sera le résultat de plusieurs 
causes conspirantes ou opposées. Si elles conspi- 
rent , on trouvera la quantité du phénomène trop 
grande pour l'hjpothèse qu'on aura faite ; si elles 
sont opposées, cette quantité sera trop petite. 
Quelquefois même elle deviendra nulle ; et le phé- 
nomène disparoîtra , sans qu'on sache à quoi at- 
tribuer ce silence capricieux de la nature. Vient- 
on à en soupçonner la raison ? on n'en est guère 
plus avancé. 11 faut travailler à la séparation des 
causes , décomposer le résultat de leurs actions , 
et réduire un phénomène très-compliqué à un 
phénomène simple j ou du-raoins manifester la 
complication des causes , leur concours ou leur 
opposition , par quelque expérience nouvelle ^ 
opération souvent délicate , quelquefois impos- 
sible. Alors le s^^stéme chancelé j les philosophes 
se partagentj les uns lui demeurent attachés j les 
autres sont entraînés par l'expérience qui paroîl: 
le contredire j et l'on dispute jusqu'à ce que la 
sagacité , ou le hasard qui ne se repose jamais, 
plus fécond que la sagacité ; lève la contradiction 



292 DE LINTERPHETÀTION 

et remette en honneur des idées qu'on avoit pres- 
que abandonnées. 

X L V I I. 

Il faut laisser l'expérience à sa liberté ; c'est la 
tenir captive que de n'en montrer que le côté qui 
prouve , et que d'en voiler le côté qui contredit. 
C'est l'inconvénient qu'il y a , non pas à avoir des 
idées , mais à s'en laisser aveugler , lorsqu'on 
tente une expérience. On n'est sévère dans son 
examen, que quand le résullat est contraire au 
système. Alors on n'oublie rien de ce qui peut faire 
changer de face au phénomène , ou de langage à la 
nature. Dans le cas opposé , l'observateur est in- 
dulgent j il glisse sur les circonstances 3 il ne songe 
guère à proposer des objections à la nature j il l'en 
croit sur son premier mot j il n'y soupçonne point 
d'équivoque ; et il mériteroit qu'on lui dît : « Ton 
)) métier est d'interroger la nature j et tu la fais 
») mentir , ou tu crains de la faire expliquer ». 

X L V I I I. 

Quand on suit une niauvaise route , plus on 
marche vite , plus on s'égare. Et le moyen de re- 
venir sur ses pas , quand on a parcouru un espace 
immense? L'épuisement des forces ne le permet 
pas; la vanité s'y oppose sans qu'on s'en appsrçoive; 
l'entêtement des principes répand sur tout ce qui 
environne un prestige qui défigure les objets. On 
fie les voit plus comme ils sont , mais comni^ i\ 



DE LA NATURE. ?A)5 

CDnvi endroit qu'ils fussent. Au-lieu do reformer 
ses notions sur les êtres, il semble qu'on prenne à 
lâche de modeler les êtres sur ses notions. Entre 
tous les philosophes , il ny en a point en qui celte 
fureur domine plus évidemment que dans les mé- 
thodistes. Aussi-tôt qu'un méthodiste a mis dans 
son système Thomme à la tête des quadrupèdes , 
il ne Tapperçoit plus dans la nature , que comme 
un animal à quatre pieds. C'est en-vain que la rai- 
son sublime dont il est doué se récrie contre la 
dénomination (Taniinal, et que son organisation 
contredit celle de (quadrupède y c'est en-vain que 
la nature a tourné ses regards vers le ciel : la pré- 
vention systématique lui courbe le corps vers la 
terre. La raison n'est , suivant elle , qu'un instinct 
plus parfait j elle croit sérieusement que ce n'est 
que par défaut d'habitude que l'honmie perd l'u*- 
sage de ses jambes , quand il s'avise de transformer 
ses mains en deux pieds. 

X L I X. 

Mais c'est une chose trop singulière que la dia^ 
leclique de quelques méthodistes , pour n'en pas 
donner un échantillon. L'homme , dit Linnaeus , 
Fawia Suecîca , prcf, n'est ni une pierre , ni une 
plante; c'est donc un animal. Il n'a pas un seulpiedj 
ce n'est donc pas un ver. Ce n'est pas un insecte, 
puisqu'il n'a point d'antennes. 11 n'a point de na* 
geoiresj ce n'est donc pas un poisson, Ce n'est 



294 ^ ^ L 1 N T E R P R È r A T I O N 

pas un oiseau , puisqu'il n'a point de plumes. 

<ç>u'est-ce donc que riiomnie ? il a la bouche du 

quadrupède. Il a quatre pieds; les deux de devant 

lui servent à rattouchenient , les deux de derrière 

au marcher. C'est donc un quadrupède, a II est 

)) vrai , continue le méthodiste , qu'en conséquence 

)) de mes principes d'Histoire naturelle , je n*ai 

3) jamais su distinguer 1 homme du singe; car 

)) il y a certains singes qui ont moins de poils que 

)) certains hommes ; ces singes marchent sur deux 

j) pieds , et ils se servent de leurs pieds et de leurs 

)) mains comme les hommes. D'ailleurs la parole 

» n'est point pour moi un caractère distinctiF; je 

» n'admets , selon ma méthode , que des carac- 

)) tèrcs qui dépendent du nombre , de la figure , 

» de la proportion , et de la situation ». Donc voire 

méthode est mauvaise , dit la logique. « Donc 

j> l'homme est un animal à (quatre pieds , dit le na- 

)) turaliste ». 

L. 

Pour ébranler une hypothèse, il ne faut quel- 
quefois que la pousser aussi loin qu'elle peut aller. 
Nous allons faire l'essai de ce moyen sur celle du 
docteur d'Ejlawg, dont l'ouvrage , rempli d'idées 
singulières et neuves, donnera bien de la torture à 
nos philosophes. Son objet est le plus grand, que 
l'intelligence humaine puisse se proposer ; c'est le 
système universel de la nature. L'auteur commence 
par e,\poser rapidement les seulimens de ceux qui 



DE LA ÏN A T U R Ei 205 

Tonl précédé, et rinsuflisancc de leurs principes 
pour le développemeut général des phénomènes. 
Les uns n'ont demandé que ['étendue et le înou- 
vement, D'aulres ont cru devoir ajouter à Télcn- 
Ài\e,{'inipéiiéirabilité, la mobilité ei {'inertie. L'o}> 
servation des corps célestes , ou plus généralement 
la physique des grands corps , a démontré la né- 
cessité d'une force par laquelle toutes les parties 
tendissent ou pesassent les unes vers les autres , se- 
lon une certaine loi j et Ton a admis Yattraction en 
raison simple de la masse , et en raison réciproque 
du quarré de la distance. Les opérations les plus 
simples de la chimie, ou la phj'sicjue élémentaire 
des petits corps , a fait recourir à des attractions 
qui suivent d'autres loix ; et l'impossibilité d'expli* 
quer la formation d'une plante ou d'un animal ^ 
avec les attractions , Tinerlie , la mobilité , l'impé- 
nétrabilité , le mouvement, la matière ou l'étendue , 
a conduit le philosophe Baumann à supposer en- 
core d'autres propiiétésdans la nature. Mécontent 
des natures pîasiif/ues , à qui l'on fait exécuter 
toutes les merveilles de la nature sans matière et 
sans intelligence ; des substances intelligentes su" 
balternes , qui agissent sur la matière d'une ma-- 
nièrc intelligible j de la simultanéité de la ctéiition 
et de la formation des substances , qui, conte- 
nues les unes dans les autres , se développent dans 
l; temps par la continuation d'un premier miracle j 
cl de Yextemporancité de leur production (lui 



?196 DE L'iNTEnPKÊTATlOlV 

n'est qu'un encbaînenient de luiracles réitérés à 
chaque instant de la durée j il a pensé que tous 
ces systèmes peu philosophiques n'auroient point 
eu lieu , sans la crainte mal fondée d'attribuer des 
modifications très-connues à un être dont l'essence, 
nous étant inconnue , peut être par celte raison 
même, et malgré notre préjugé, très- compatible 
avec.ces modifications. Mais quel est cet être? 
quelles sont ces modifications ? Le dirai-je ? Sans 
doute, répond le docteur Baumann. L*être corpo- 
rel est cet être ^ ces modifications sont le désir , 
X aversion , la mémoire et V intelligence ; en un 
mot toutes les qualités que nous reconnoissons 
dans les animaux , que les anciens comprenoient 
cous le nom d'aine sensitive , et que le docteur 
Baumann admet, proportion gardée des formes 
et des masses , dans la particule la plus petite de 
matière , comme dans le plus gros animal. S'il y 
avoit , dit-il , du péril à accorder aux molécules de 
Ja matière quelques degrés d'intelligence, ce péril 
seroit aussi grand à les supposer dans un éléphant 
ou dans un singe , qu'à les reconnoître dans un 
grain de sable. Ici le philosophe de Tacadémie 
d'Erlang emploie les derniers efforts, pour écarter 
de lui tout soupçon d'athéisme; et il est évident 
qu'il ne soutient son hypothèse avec quelque cha- 
leur, que parce qu'elle lui paroît satisfaire aux phé- 
nomènes les plus difficiles, sans que le matéria- 
lisme en soit une conséquence. Il faut lire son 



RE LA NATURE. Q.gy 

©uvragc , pour apprendre à concilier les idées 
philosophiques les plus hardies , avec le plus pro- 
fond respect pour la religion. Dieu a crée le monde, 
dit le docteur Bauniann ; et c'est à nous à trouver , 
s'il est possible, les loix par lesquelles il a voulu 
qu'il se conservât , et les moyens qu'il a destinés 
à la reproduction des individus. Nous avons le 
champ libre de ce côté j nous pouvons proposer 
nos idées ', et voici les principales idées du doc- 
teur. 

L'élément séminal , extrait d'une partie sembla- 
ble à celle qu'il doit former dans l'animal , sentant 
et pensant, aura quelque mémoire de sa situation 
première^ de-là , la conservation des espèces , et 
la ressemblance des parens. 

Il peut arriver que le fluide séminal surabonde 
ou manque de certains élémens j que ces élémens 
ne puissent s'unir par oubli j ou qu'il se fasse des 
réunions bizarres d'élémens surnuméraires ; de-là, 
ou l'impossibilité de la génération , ou toutes les 
générations monstrueuses, possibles.. 

Certains élémens auront pris nécessairement 
une facilité prodigieuse à s'unir constamment de la 
même manière ; de-là , s'ils sont ditférens , une 
formation d'animaux microscopiques variée à l'in- 
iiuij de-là, s'ils sont semblables , les polypes, 
qu'on peut comparer à une grappe d'abeilles infi- 
niment petites , qui , n'ayant la mémoire vive que 
d'une seule situation , s'accrocheroient et demeu- 



29^ B E l' I N T E R P R É T A T I O N 

reroient accrochées selon cette situation qui leur 
seroit la plus familière. 

Quand l'impression d'une situation présente 
balancera ou éteindra la mémoire d'une situation 
passée , en sorte qu'il y ait indifférence à toute 
situation , il y aura stéùlité: de-là la stérilité des 
mulets. 

Qui empêchera des parties élémentaires, inteU 
ligentes et sensibles de s'écarter à l'infini de l'ordre 
aui constitue fespèce ? de-là , une infinité d'es- 
pèces d'animaux sortis d'un premier animal; une 
infinité d'êtres émanés d'un premier être } un seul 
acte dans la nature. 

Mais chaque élément perdra-t-il, en s'accumu- 
lant et en se combinant , son petit degré de senti- 
ment et de perception? Nullement, dit le doc- 
teur Baumann. Ces qualités lui sont essentielles. 
Qu'arrivera-t-il donc ? le voici : De ces percep- 
tions d'élémens rassemblés et combinés , il en 
résultera une perception unique , proportionnée 
à la masse et à la disposition ; et ce système de 
perceptions dans lequel chaque élément aura 
perdu la mémoire du soi et concourra à former la 
conscience du tout, sera l'ame de f animal. « Oiii- 
» nos elementoruni percepliones conspirare , et 
)) in unam fortiorem et magis perfectam percep— 
)) tionem coalescere videntur. Hœc forte ad unam- 
)) quamque ex aliis percep tionibus se habet in 
» eâdem ratione quâ corpus organisatum ad ele- 



DE LA WATURE. 2g9 

)) inenluni. Elenjenliiin quodvis , po&t suam cuni 
)) aliis copulalionern , cum suam perceptionem 
j) iliarum perceplionibus confudit , et sui coNS- 
» CISNTJAM perdidit^ priini elenientorurii slalùs 
» nienioria nulla superest , et nostra nobis Oiigo 
» omnino abdita manet (*) ». 

C'est ici que nous sommes surpris que Tauteur , 
ou n'ait pas apperçu les terribles conséquences de 
son hjrpolhèse j ou que , s'il a apperçu les consé- 
quences , il n'ait pas abandonné l'hjpolhèse. C'est 
maintenant qu'il faut appliquer notre méthode à 
l'examen de ses principes. Je lui demanderai donc 
si l'univers, ou la collection générale de toutes les 
molécules sensibles et pensantes , forme un tout , 
ou non. S'il me repond qu'elle ne forme point un 
tout , il ébranlera d'un seul mot l'existence de Dieu , 
en introduisant le désordre dans la nature j et il 
détruira la base de la philosophie , en rompant la 
chaîne qui lie tous les êtres. S'il convient que c'est 
un tout où les élémens ne sont pas moins or- 
donnés que les portions , ou réellement distinctes , 
ou seulement intelligibles , le sont dans un élé- 
ment , et les élémens dans un animal , il faudra 
qu'il avoue qu'en conséquence de cette copulation 



( * ) Voyez k la position Sa , et à la pag. 78 , ce mor- 
ceau ; et dans les pages antérieures et postérieures, 
des applications trës-fines et très-vraisemblables des 
Blêmes principes k d'autres phénomènes. 



500 DÉ LlNTERPRÉTAtlOW 

universelle , le monde , semblable à un grand ani- 
mal , a une ame j que , le monde pouvant être 
infini, cette ame du monde , je ne dis pas est , 
mais peut être un système infini de perceptions , 
et que le monde peut être Dieu. Qu'il proteste 
tant qu'il voudra contre ces conséquences , elles 
n'en seront pas moins vraies ; et , quelque lumière 
que ses sublimes idées puissent jeter dans les pro- 
fondeurs de la nature , ces idées n'en seront pas 
moins effrajantes. Il ne s'agissoit que de les géné- 
raliser, pour s'en appercevoir. L'acte de la généra- 
lisation est pour les hypothèses du métaphysicien , 
ce que les observations et les expériences reitérées 
sont pour les conjectures du physicien. Les conjec- 
tures sont-elles justes? Plus on fait d'expériences , 
plus les conjectures se vérifient. Les hypothèses 
sont-elles vraies ? Plus on étend les conséquences, 
plus elles embrassent de vérités , plus elles ac- 
quièrent d'évidence et de force. Au contraire , sî 
les conjectures et les hypothèses sont frêles et 
mal fondées , ou l'on découvre un fait , ou l'on 
aboutit à une vérité contre laquelle elles échouent. 
L'hypothèse du docteur Baurnann développera , sî 
l'on veut , le mystère le plus incompréhensible de 
la nature , la formation des animaux , ou plus géné- 
ralement celle de tous les corps organisés ; la 
cellection universelle des phénomènes et l'exis- 
tence de Dieu seront ses écueils. Mais quoique 
nous rejeltions les idées du docteur d'Erlaug , 



O E LA NATURE, 50l 

nous aurions bien mal conçu l'obscurité des phé- 
nomènes qu'il s'éloit proposé d'expliquer , la fé- 
condité de son hjpothèsc, les conséquences sur- 
prenantes qu'on en peut tirer , le mérite des conjec- 
tures nouvelles sur un sujet dont se sont occupés 
les premiers hommes dans tous les siècles , et la 
difficulté de combattre les siennes avec succès , 
si nous ne les regardions connue le fruit d'une 
méditation profonde , une entreprise hardie sur le 
sj'stéme universel de la nature , et la tentative d'un 
grand philosophe. 

H. • 

De l'impulsion d'une sensation. Si le docteur 
Baumann eût renfermé son sj^stéme dans de justes 
bornes , et n'eût appliqué ses idées qu'à la forma- 
tion des animaux , sans les étendre à la nature de 
Tame , d'où je crois avoir démontré contre lui 
qu'on pouvoit les porter jusqu'à l'existence de 
Dieu , il ne se seroit point précipité dans l'espèce 
de matérialisme la plus séduisante , en attribuant 
aux molécules organiques , le désir , l'aversion , le 
sentiment et la pensée. Il falioit se contenter d'y 
supposer une sensibilité mille fois moindre , que 
celle que le Tout-puissant a accordée aux animaux 
les plus voisins de la matière morte. En consé- 
quence de cette sensibilité sourde , et de la diffé- 
rence des configurations, il n'y auroit eu pour une 
molécule organique quelconque qu'une situation 
b plus coaiaiode de toutes , cju elle iauroit sa«5 



502 DE l'iiXTERPRÉTATION 

cesse cherchée par une inquiétude automate , 
connue il arrive aux animaux de s'agiter dans le 
sommeil , lorsque l'usage de presque toutes leurs 
facultés est suspendu, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé 
la disposition la plus convenable au repos. Ce seul 
principe eut satisfait , d'une manière assez simple 
et sans aucune conséquence dangereuse , aux phé- 
nomènes qu'il se proposoit d'expliquer , et à ces 
merveilles sans nombre qui tiennent si stupéfaits 
tous nos observateurs d'insectes : et il eut défini 
l'animal en général , un système de différentes 
molécules organiques qui , par l'impulsion d'une 
sensation semblable à un toucher obtus et sourd 
que celui qui a créé la matière en général leur 
a donné , se sont combinées jusqu'à ce que 
chacune ait rencontré la place la plus convena- 
ble à sa Jigure et à son repos, 

L I I. 

Des instrumens et des mesures. Nous avons 
observé ailleurs que , puisque les sens étoient la 
source de toutes nos connoissances , il impor- 
loit beaucoup de savoir jusqu'où nous pouvions 
compter sur leur témoignage: ajoutons ici que 
l'examen des supplémcns de nos sens , ou des 
instrumens , n'est pas moins nécessaire. Nouvelle 
application de l'expérience ; autre source d'obser- 
vations longues , pémbles et difficiles. Il y auroit 
un moyen d'abréger le travail ) ce seroit de fermer 



»E t. A NATURE. 5o5 

Koreille à une sorte de scrupules de la philosophie 

rationnelle (car la philosophie rationnelle a ses 

scrupules) , et de bien connoitre dans toutes les 

quantités jusqu'où la précision des mesures est 

nécessaire. Combien d'industrie , de travail et de 

temps perdus à mesurer , qu'on eût bien employés 

à découvrir ! 

L I I I. 

Il est , soit dans l'invention , soit dans la perfec- 
tion des instrumens , une circonspection qu'on ne 
peut trop recommander au physicien j c'est de se 
méfier des analogies , de ne jamais conclure ni du 
plus au moins , ni du moins au plus j de porter 
son examen sur toutes les quaiffés physiques des 
substances qu'il emploie. Il ne réussira jamais , 
s'il se néglige là-dessus ; et quand il aura bien pris 
toutes ses mesures , combien de fois n'arrivera-t- 
il pas encore qu'un petit obstacle , qu'il n'aura point 
prévu ou qu'il aura méprisé , sera la limite de la 
nature , et le forcera d'abandonner son ouvrage» 
lorsqu'il le croyoit achevé ? 

L I V. 

De la distinction des objets. Puisque Tesprit ne 
peut tout comprendre , Timagination tout prévoir, 
le sens tout observer, et la mémoire tout retenir j 
puisque les grands hommes naissent à des inter- 
valles de temps si éloignés , et que les progrès des 
sciences sont telleruent suspendus par les révolu- 



5o4 DE LINTERPRÉTATION 

tions , que des siècles d'étude se paasenl à recou- 
vrer les connoissances des siècles écoulés; c'est 
manquer au genre humain que de tout observer 
indistinctement. Les hommes extraordinaires par 
leurs talens se doivent respecter eux-mêmes, et 
h postérité, dans l'emploi de leur temps. Que 
penseroit-elle de nous , si nous n'avions à lui trans- 
mettre qu'une insectologie complète , qu'une his- 
toire immense d'animaux miscroscopiques ? Aux 
grands génies , les grands objets; les petits objets, 
aux petits génies. Il vaut autant que ceux-ci s'ea 
occupent , que de ne rien faire, 

# ^^- 

Des obstacles. Et puisqu'il ne suffit pas de 
vouloir une chose , qu'il faut en-raéme-temps ac- 
quiescer à tout ce qui est presque inséparable- 
ment attaché à la chose qu'on veut , celui qui aura 
résolu de s'appliquer à l'étude de la philosophie , 
3'attendra non-seulement aux obstacles physiques 
qui sont de la nature de son objet , mais encore k 
la multitude des obstacles moraux qui doivent se 
présenter à lui , comme ils se sont offerts à tous 
les philosophes qui l'ont précédé. Lors donc qu'il 
lui arrivera d'être traversé , mal entendu , calom- 
nié , compromis , déchiré , qu'il sache se dire à 
lui-même ; « N'est-ce que dans mon siècle , n*est- 
» ce que pour moi qu'il y a eu des hommes rem- 
)' plis d'ignorance et de fiel , de$ âmes rongée^ 



DE LA NATURE. 5e5 

)) par Penvie , des tétcs troublées par la supersti- 
» lion » ? S'il croit quelquefois avoir à se plaindre 
de ses concitoyens , qu'il sache se parler ainsi ; 
« Je nie plains de mes concitoyens : mais s'il étoit 
» possible de les interroger tous , et de demander 
)) à chacun d'eux lequel il voudroit être de l'au- 
•» teur des Nouvelles Ecclésiastiques, ou deMon- 
n tesquieuj de l'auteur des Lettres Américaines , 
» ou de Buffon ; en est-il un seul qui eût un peu 
»> de discernement , et qui put balancer sur le 
» choix ? Je suis donc certain d'obtenir , un jour, 
» les seuls applaudissemens dont je fasse quelque v 
)) cas , si j'ai été assez heureux pour les mériter». 
Et vous , qui prenez le titre de philosophes ou 
de beaux-esprits , et qui ne rougissez point de res- 
sembler à ces insectes importuns qui passent les ins- 
tans de leur existence éphémère à troubler Thomme 
dans ses travaux et dans son repos , quel est votre 
but ? qu'espérez - vous de votre acharnement ? 
Quand vous aurez découragé ce qui reste à la na- 
tion d'auteurs célèbres et d'excellens génies , que 
ferez-vous en revanche pour elle ? quelles sont les 
productions merveilleuses par lesquelles vous dé- 
dommagerez le genre humain de celles qu'il en 
auroit obtenues ? . . . Malgré vous , les noms des 
Duclos, des d'Alembert et des Rousseau j des de 
Yoltaire , des Maupcrtuis et des Montesquieu ; des 
de BufFon et des d'Aubenton , seront en honneur 
panni nous et chez, nos neveux : et si quelqu'un se 



5o5 DE L'iNTERPRiiTATIOrf 

souvient un jour des vôtres ; « Ils ont été , dira-t- 
» il, les persécuteurs des premiers hommes de leur 
)) temps ; et si nous possédons la préface de TEn- 
» c^yclopédie , l'histoire du siècle de Louis XIV , 
» l'Esprit des Lois, et Thisloire de la Naturej c'est 
» qu'heureusement il n'étoit pas au pouvoir de ces 
» gens -là de nous en priver ». 

L V L 

Des causes, i. A ne consulter que les vaines 
conjectures de la philosophie et la foible lumière de 
notre raison , on croiroit que la chaîne des causes 
n'a point eu de commencement, et que celle des 
effets n'aura point de fm. Supposez une molécule 
déplacée , elle ne s'est point déplacée d'elle-même j 
la cause de son déplaceruent a une autre cause j 
celle-ci » une autre; et ainsi de suite , sans qu'on 
puisse trouver de limites naturelles aux causes 
dans la durée qui a précédé. Supposez une moléculfe 
déplacée, ce déplacement aura un efï'et; cet effet, 
un autre efïèt; et ainsi de suite , sans qu'on puisse 
trouver de limites naturelles aux effets dans la durée 
qui suivra. L'esprit , épouvanté de ces progrès à 
l'infini des causes les plus foibles et des efïels les 
plus légers , ne se refuse à cette supposition et à 
quelques autres de la même espèce , que par W 
préjugé qu'il ne se passe rien au-delà de la portée 
de nos sens , et que tout cesse où nous ne voyous 
plus ; mais une des principales diâçjreiiccs de Tob- 



DE LA NATUnF, So^ 

servalcur de la nature et de son inlerpi éle , c'est 
que celui-ci part du point, où les sens et les instru— 
mens abandonnent l'autre j il conjecture, par ce qui 
est , ce qui doit être eneorej il tire de l'ordre des 
choses des conclusions abstraites et générales, qui 
ont pour lui toute l'évidence des vérités sensibles 
et particulières ', il s'élève à l'essence même de 
l'ordre; il voit que la co-exislence pure et simple 
d'un être sensible et pensant, avec un enchaîne- 
ment quelconque de causes et d'effets , ne lui suffit 
pas pour en porter un jugement absolu; il s'ar- 
rête là ; s'il faisoit un pas de plus , il sortiroit de Isi; 
nature. 

2. Des causes finales. Qui sommes-nous , pour 
eipliquer les fins de la nature ? Ne nous appcrce- 
vrons-nous point que c'est presque toujours aux 
dépens de sa puissance , que nous préconisons sa 
sagesse ; et que nous ôtcns à ses ressources plus 
que nous ne pouvons jamais accorder à ses vues ? 
Celte manière de l'interpréter est mauvaise , même 
en théologie naturelle. C'est substituer la conjec- 
ture de riionmie à l'ouvrage de Dieu ; c'est atta- 
cher la plus importante des vérités théologiques 
au sort d'une hjpothèse. Mais le phénomène le 
plus commun suffira, pour montrer combien la re- 
cherche de ces causes est contraire à la véritable 
science. Je suppose qu'un phjsicicn, interrogé sur 
la nature du lait , réponde que c'est un aliment qui 
commence à se préparer dans la femelle, quand elle 



5o8 DE l'iNTERPRÉTATIOW 

a conçu , et que la nature destine à la nourriture de 
Tanimai qui doit naître j que cette définition m*ap- 
prendra-t-elle sur-la formation du lait? Que puis-je 
penser de la destination prétendue de ce fluide , et 
des autres idées physiologiques qui l'accompagnent, 
lorsque je sais qu'il j a eu des hommes qui ont fait 
jaillir le lait de leurs mamelles j que l'anastomose 
des artères épigastriques et mammaires (*) me dé- 
montre que c'est le lait qui cause le gonflement de 
la gorge , dont les filles même sont quelquefois in- 
commodées à l'approche de l'évacuation périodi- 
%^ue } qu'il ny a presqu'aucune fille qui ne devînt 
nourrice , si elle se faisoit teter ; et que j'ai sous les 
yeux une femelle d'une espèce si petite , qu'il ne 
.î'est point trouvé de mâle qui lui convînt , qui n'a 
point été couverte, qui n'a jamais porté , et dont 
les tettes se sont gonflées de lait , au point qu'il a 
fallu recourir aux moyens ordinaires pour la sou- 
lager ? Combien n'est-il pas ridicule d'entendre des 
anatomistes attribuer sérieusement à la pudeur de 
la nature , une ombre qu'elle a également répandue 
sur des endroits de notre corps où il n'y a rien de 
déshonnéte à couvrir ? L'usage que lui supposent 
d'autres anatomistes fait un peu moins d'honneur 
à la pudeur de la nature , mais n'en fait pas davan- 



(*) Celte découverte anatomique est de M. Berlin, 
et c'est une des plus belles ^ui se soit faite de nos 
jours. 



DÉ LA NATURE. So^f 

tage à leur sagacité. Le physicien, dont la profes- 
sion est d'instruire et non d'édifier, abandonnera 
donc le pourquoi , et ne s'occupera que du coui" 
ment. Le comment se tire des êtres j \e pourquoi , 
de noire entendement j il tient à nos sj^stënies j il 
dépend du progrès de nos connoissances. Combien 
d'idées absurdes , de suppositions fausses , de no- 
tions chimériques , dans ces hymnes que quel- 
ques défenseurs téméraires des causes finales ont 
osé composer à l'honneur du créateur? Au -lieu 
de partager les transports de l'admiration du pro- 
phète , et de s'écrier pendant la nuit, à la vue 
des étoiles sans nombre dont les cieux sont éclairés, 
Cœli enarrant glon'am Dei ; ils se sont aban- 
donnés à la superstition de leurs conjectures. Au- 
lieu d'adorer le Tout - puissant dans les êtres 
mêmes de la nature, ils se sont prosternés de- 
vant les fantômes de leur imagination. Si quelqu'un, 
retenu par le préjugé , doute de la solidité de mon 
reproche, je l'invite à comparer le traité que Gai- 
lien a écrit de l'usage des parties du corps hu- 
main , avec la physiologie de Boèrhaave j et la 
physiologie de Boèrhaave , avec celle de Haller : 
j'invite la postérité à comparer ce que ce dernier 
©uvrage contient de vues systématiques et passa- 
gères, avec ce que la physiologie deviendra dans 
les siècles suivans. L'homme fait un mérite à l'Éter- 
nel , de ses petites vues j et l'Éternel, qui l'entend ♦ 
du haut de son trône , et qui connoît son intention, 



5io D K l'i nterprétation 
accepte sa louange inibécille , et sourit de sa va- 
nité. 

L VI T. 

De quelques préjugés. Il n j a rien , ni dans 
les faits de la nature , ni dans les circonstances 
de la vie , qui ne soit un piège tendu à notre 
précipitation. J'en atteste la plupart de ces axiomes 
généraux, qu'on regarde comme le bon sens des 
nations. On dit , il ne se passe ^ rien de nouveau 
sous lé ciel ; et cela est vrai pour celui qui s'en 
tient aux apparences grossières. Mais qu'est - ce 
que cette sentence pour le philosophe , dont l'oc- 
cupation journalière est de saisir les différences 
les plus insensibles ? Qu'en devoit penser celui qui 
assura que sur tout un arbre il n'y auroit pas deux 
feuilles sensiblement du même verd ? Qu'en pen- 
seroit celui qui , réfléchissant sur le grand nombre 
des causes , mêmes connues , qui doivent concou- 
rir à la production d'une nuance de couleur précf- 
séraent telle , prétendroit , sans croire outrer l'o- 
pinion de Léibnitz , qu'il est démontré , par la di^ 
férence des points de l'espace où les corps sont 
placés combinée avec ce nombre prodigieux de 
causes , qu'il v\y a peut-être jamais eu , et qu'il 
n j aura peut - être jamais dans la nature , deux 
brins d'herbe absolument du même verd ? Si les 
êtres s'altèrent successivement, en passant par les 
nuances les plus imperceptibles ; le temps , qui 
ne s'arrête point , doit mettre , à - la - longue , 



DE LA NATURE. 5ll 

entre les formes qui ont existé très-anciennement, 
celles qui existent aujourd'hui , celles qui exis- 
teront dans les siècles reculés , la différence la plus 
grande ; et le jiil suh sole novum n'est qu'un 
préjugé fondé sur la foiblesse de nos organes, l'im- 
perfection de nos instruiuens , et la brièveté de 
notre vie. On dit en morale, ^o/ capita, totsensus; 
c'est le contraire qui est vrai : rien n'est si com- 
mun que des tètes , et si rare que des avis. On dit 
en littérature , il ne faut point disputer des goûts: 
si Ton entend qu'il ne faut point disputer à un 
homme que tel est son goût , c'est une puéri- 
lité. Si l'on entend qu'il n'y a ni bon ni mauvais 
dans le goût , c'est une fausseté. Le philosophe 
examinera sévèrement tous ces axiomes de la sa- 
gesse populaire. 

L V I I I. 

QUESTIONS. 

Il ny a qu'une manière possible d'être homo^ 
gène. Il y a une infinité de manières différentes 
possibles d'être hétérogène. Il me paroît aussi im- 
possible que tous les élrcs de la nature aient été 
produits avec une matière parfaitement homogène, 
qu'il le seroit de les représenter avec une seule et 
même couleur. Je crois même entrevoir que la 
diversité des phénomènes ne peut être le résultat 
d'une hétérogénéité quelconque. J'appellerai doQ« 



5iâ DE l'interprétation 
élémens , les différentes matières hétérogènes, né- 
cessaires pour la production générale des phéno- 
mènes de la nature^ et j'appellerai la nature , le 
résultat actuel général , ou les résultats généraux 
successifs de la coiuhinaison des élémens. Les élé- 
mens doivent avoir des différences essentielles; sans 
quoi tout auroit pu naître de l'homogénéité, puisque 
tout y pourroit retourner. Il est , il a été , ou il sera 
une combinaison naturelle , ou une combinaison ar- 
tificielle, dans laquelle un élément est, a été ou sera 
porté à sa plus grande division possible. La molé- 
cule d'un élément dans cet état de division dernière , 
est indivisible d'une indivisibilité absolue , puis- 
qu'une division ultérieure de cette molécule étant 
hors des loix de la nature et au-delà des forces de 
l'art, n'est plus qu'intelligible. L'état de division 
dernière possible dans la nature ou par Tart , n'é- 
tant pas le même, selon toute apparence, pour des 
matières essentiellement hétérogènes, il s'ensuit 
qu'il y a des molécules essentiellement différentes 
en masse , et toute-fois absolument indivisibles en 
elles-mêmes Combien y a-t-il de matières essen- 
tiellement hétérogènes , ou élémentaires ? nous 
l'ignorons. Quelles sont les différences essentielles 
des matières , que nous regardons comme absolu- 
ment hétérogènes ou élémentaires ? nous l'igno- 
rons. Jusqu'où la division d'une matière élémentaire 
est-elle portée, soit dans les productions de l'art, 
soit dans les puyrages de \d^ nature ? nous l'igno^ 



DE LA NATURE. 3l5 

rotis , etc. , etc. , etc. J'ai joint les combinaisons 
de l'art à celles de la nature; parce qu'entre une 
infinité de faits que nous ignorons , et que nous ne 
saurons janjais , il en est un qui nous est encore 
caché 'y savoir , si la division d'une nialière élé- 
mentaire n'a point été , n'est point ou ne sera pas 
portée plus loin dans quelque opération de l'art, 
qu'elle ne l'a été , ne l'est , elne le sera dans aucune 
combinaison de la nature abandonnée à elle-même. 
Et l'on va voir , par la première des questions sui- 
vantes , pourquoi j'ai fait entrer, dans quelques- 
unes de mes propositions , les notions du passé , du 
présent et de l'avenir; et pourquoi j'ai inséré l'idée 
de succession dans la définition que j'ai donnée de la 
nature. 

I. 
Si les phénomènes ne sont pas enchaînés les uns 
aux autres , il n'j a point de phttoj-ophic. Les 
phénomènes seroient tous enchaînés , que l'état de 
chacun d'eux potfrroit être sans permanence. Mais 
si l'état des êtres est dans une vicissitude perpé- 
tuelle ; si la nature est encore à l'ouvrage; malgré 
la chaîne qui lie les phénomènes , il n'j a point de 
philosophie. Toute notre science naturelle devient 
aussi transitoire , que les mots. Ce que nous pre- 
nons pour l'histoire de la nature , n'est que l'his- 
toire très - incomplète d'un instant. Je demande 
donc si les métaux ont toujours été et seront tou- 
jours tels qu'ils sont ; si les plantes ont toujours été 
Philosophie. O 



3r4 DE l' INTERPRÉTATION 

et seront toujours telles qu'elles sont ; si les ani- 
maux ont toujours été et seront toujours tels qu'ils 
sont , etc. ? Après avoir médité profondément sur 
certains phénomènes, un doute qu'on vous par- 
donneroit peut-élre , ô sceptiques , ce n'est pas 
que le monde ait été créé , mais qu'il soit tel qu'il 
a été et qu'il sera. 

De même que dans les règnes animal et végétal , 
un individu commence , pour ainsidire , s'accroît, 
dure , dépérît et passe ; n'en seroit-il pas de même 
des espèces entières ? Si la foi ne nous apprenoit 
que les animaux sont sortis des mains du Créateur 
tels que "nous les voyons j et s'il étoit permis d'a- 
voir la moindre incertitude sur leur commence- 
ment et sur leur fin ; le pViilosophe abandonné à ses 
conjectures ne pourroit-il pas soupçonner que l'a- 
nimalité avoit de toute éternité ses élémens parti- 
culiers , épars et confondus dans la masse de la 
matière ; qu'il est arrivé à ces élémens de se réunir, 
parce qu'il étoit possible que cela se fît ; quel'em- 
brj'on formé de ces élémens a passé par une infi- 
nité d'organisations et de développcmens; qu'il a 
eu , par succession , du mouvement , de la sensation, 
des idées, de la pensée, de la réflexion, de la 
conscience, des sentimens, des passions, des si- 
gnes , des gestes , des sons , des sons articulés , 
pne langue , des lois , des sciences , et des arts ; 
qu'il s'esl écoulé des millions d'années entre chacun 



DE LA NATURE. 5l5 

de ces développeniensj qu'il a peut-être encore 
d'autres développemens à subir, et d'autres ac- 
croisseniens à prendre, qui nous sont inconnus j 
qu'il a eu , ou qu'il aura un état stationnaire 3 qu'il 
s'éloigne , ou qu'il s'éloignera de cet état par un 
dépérissement éternel , pendant lequel ses facultés 
sortiront de lui comme elles 3^ étoient entrées; qu'il 
disparoîtra pour jamais de la nature, ou plutôt 
qu'il continuera d'y exister, mais sous une forme, 
et avec des facultés tout autres que celles qu'on lui 
remarque djans cet instant de la durée? La religion 
nous épargne bien des écarts et bien des travaux. 
Si elle ne nous eût point éclairés sur l'origine du 
monde , et sur le système universel des êtres , 
combien d'hypothèses différentes que nous aurions 
été tentés de prendre pour le secret de la nature 7 
Ces hypothèses , étant toutes également fausses , 
nous auroient paru toutes à-peu-près également 
yraisemblablcs. La question, pourquoi il existe 
quelque chose , est la plus embarrassante que la 
philosophie pût se proposer j et il n'y a que la rér 
vélalion qui y réponde. 

5. 

Si l'on jette les yeux sur les animaux et sur la 
terre brute qu'ils foulent aux pieds ; sur les molé- 
cules organiques et sur le fluide dans lequel elles se 
meuvent j sur les insectes microscopiques , et sur 
la matière qui les produit et qui les environne j il 
Git évident que la matière en général est divisée en 



5l6 DE L'l]VTÊRPRÉTA':piOrf 

matière morte cl en matière vivante. Mais coin-? 
ment se peut-il faire (|ue la matière ne soit pas une, 
ou toute vivante, ou toute morte ? La matière vi- 
vante est-elle toujours vivante ? Et la matière 
morte est-elle toujours et réellement morte ? La 
matière vivante ne meurt-elle point ? La matière 
morte ne commence-t-elle jamais à vivre ? 

4. 

Y a-t-il quelqu'autre différence assignable entre 
la matière morte et la matière vivante , que l'orga- 
nisation j et que la spontanéité réelle ou apparente 
du mouvement? 

5. 

Ce qu'on appelle matière vivante ; ne seroit-ce 
pas seulement une matière qui se meut par elle- 
même? Et ce qu'on appelle une matière morte , ne 
seroit-ce pas une matière mobile par une autre 
matière ? 

6. 

Si la matière vivante est une matière qui se meut 
par elle-même , comment peut-elle cesser de se 
jnouvoir sans mourir ? 

7- 

S'il y a une matière vivante et une matière morte 
par elies-m^mes , ces deux principes suffisent-ils 
pour la production générale de tous les phéno- 



DE LA NATURE. 5l7 

8. 

En géométrie, une quantité réelle jointe à nne 
(juantité imaginaire donne un tout imaginaire ; 
dans la nature , si une molécule de matière vivante 
s'applique à une molécule de matière morte, le tout 
6cra-t-il vivant , ou sera-t-il mort ? 

9- 

Sil'aggrégat peut être ou vivant ou mort, quand 
et pourquoi seva-t-il vivant 7 quand et pourquoi 
sera-t-il mort ? 

10. 

Mort ou vivant , il exislis sous une forme. Sous 
quelque forme qu'il existe, quel er\ est le principe ? 
1 [. 

Les moules sont - ils principes des formes? 
Qu'est-ce qu'un,njioule ? Est-ce un être réel et 
préexistant? ou n'est-ce que. les liriiiles intelligibles 
de l'énergie d'une molécule vivante unie à de la 
matière morte et vivante , limites déterminées par 
le rapport de l'énergie en tout sens , aux résistances 
en tout sens ? Si c'est un être réel et préexistant , 
comment s'est-il formé ? ' 

12. 

L'énei*gie d'une molécule vivante varie-t-elle 
par elle-même j ou ne varie-t-clle que selon la 
quantité , la qualité , les formes de la matière 
morte ou vivante à laquelle elle s'unit ? 



5lS DE l'i N T t n r I\ t T A T 1 O N 

i5. 

Y a-l-il des nialières vivantes spécifif|udment 

dififérenles de matières vivantes ? ou toute matière 

vivante est-elle essentiellement une et propre à 

tout ? J'en demande autant des matières mortes. 

14. 

La matière vivante se combine-t-cllc avec de la 
matière vivante ? Comment se fait cette combinai- 
son ? Quel en est le résultat ? J'en demande autant 
de la matière morte. 

i5. 

Si Ton pouvoit supposer toute la matière vi- 
vante , ou toute la matière morte , y auroit - il 
jamais autre chose que de la matière morte , ou 
que de la matière vivante ? ou les molécules vi- 
vantes ne pourroient-elles pas reprendre la vie , 
après l'avoir perdue, pour la reperdre encore 5 et 
ainsi de suite , à l'infini ? 

Quand je tourne mes regards sur les travaux 
des hommes, et que je vois des villes bâties de 
toutes parts 5 tous les élémens employés j des lan- 
gues fixées j des peuples policés j des ports cons- 
truits ) les mers traversées j la terre et les cieux me- 
surés : le monde me paroît bien vieux. Lorsque je 
trouve les hommes incertains sur les premiers prin- 
cipes de la médecine et de l'agriculture , sur les 
propriétés des substances les plus communes , sur 



DE LA NATUREi SlQ 

ia connoissance des maladies dont ils sont afïligés » 
sur la taille des arbres , sur la forme de la charrue , 
la terre ne me paroît habitée que d^hierj Et si les 
hommes étoient sages , ils se livreroîent enfin à 
des recherches relatives à leur bien-être , et n« 
rcpondroientà mes questions futiles que dans rnilU 
ans au plus-tôt : ou peut-être même , considérant 
sans cesse le peu d'étendue qu'ils occupent dans 
l'espace et dans la durée , ils ne daigneroient jamais 
y répondre. 



OBSERVATION 

SUR UN ENDROIT DE LÀ PAGE 27 4' 

Je t*ai dit, jeune homme , que les qualités , telles 
^ue l'attraction , se propageoient à Viri/îni y lorsque 
rien ne Umitoit la sphère de leur action. On t'objec- 
tera « (jue j'anrois même pu dire qu'elles se propa- 
ytgeoient uniformément. On ajoutera peut-être qu'on 
r ne cocçoit guère comment une qualité s'exerce â 
^ di.^tance , sans aucun intermède ; mais qu'il n'y a 
w point d'absurdité et qu'il n'y en eut jamais, ou 
» que c'en est une de prétendre qu'elle s'exerce dans 
» le vide diversement , à différentes distances ; qu'a- 
»» lors on n'apperçoit rien , soit au-dedans , soit au 
M dehors d'une portion de matière , qui soit capable 
n de faire varier son action ; que Descartes , Newton , 
«les philosophes anciens et modernes ont tous sup- 
n posé qu'un corps animé dans le vide de la quan- 
n tité d« mouyememla plus petite ; iroit h. riaûûi. 



SaO T>E l' INTERPRÉTATION, CiC, 

y, uniformément en ligne droite j que la distancé 
«n'est donc par elle-même ni un obstacle ni un 
yi véhicule; que toute qualité, dont l'action varie selon 
rt une raison quelconque inverse ou directe de la dis- 
*i tance , rambne nécessairement au plein et à la phi- 
t) losophie corpusculaire ; et que la supposition du 
«vide et celle de la variabilité de raclion d'une 
» cause , sont deux suppositions contradictoires «.Si 
l'on te propose ces difficultés , je te conseille d'en 
aller chercher la réponse chez quelque Newtonienj 
«ar je t'avoue que j'ignore comment on les résout. 



I 



PRINCIPES PHILOSOPHIQUES 



SUR 
LA MATIÈRE ET LE MOUVEMENT. 



PRINCIPES PHILOSOPHIQUES 



SUR 



LA MATIÈRE ET LE MOUVEMENT. 



J E ne sais en quel sens les philosophes ont sup- 
posé que la matière étoit indifférente au mouve- 
ment et au repos. Ce qu'il y a de bien certain , 
.c'est que tous les corps gravitent les uns sur les 
autres ; c'est que toutes les particules des corps gra- 
vitent les unes sur les autres ; c'est que , dans cet 
univers , tout est en translation ou innisu , ou en 
translation et m nisu à-la-fois. 

Cette supposition des philosophes ressemble 
peut-être à celle des géomètres , qui admettent 
des points sans aucune dimension , des lignes, sans 
largeur ni profondeur; des surfaces, sans épaisseur; 
ou peut-être parlent-ils du repos relatif d'une 
masse à une autre. Tout est dans un repos relatif 
.en un vaisseau battu par la tempête. Rien n'y est 
^en un repos absolu , pas même les molécules ag- 
^régatiyes , ni du vaisseau , ni des corps qu'il 
renferme. 

S'ils ne conçoivent pas plus de tendance au 
repos qu'au moiiveaient , dans un corps quelcon- 



524 PRINCIPES PHILOSOPHIQUES 

que, c'est cju'apparenunenl ils regardent la matière 
conime homogène j c*est qu'ils font abstraction de 
toutes les qualités qui lui sont essentielles^ c'est 
qu'ils la considèrent connne inaltérable dans l'ins- 
tant presque indivisible de leur spéculation ; c'est 
qu'ils raisonnent du repos relatif d'un aggrégat à 
un autre aggrégat j c'est qu'ils oublient que , tan- 
dis qu'ils raisonnent de l'indifférence du corps au 
mouvement ou au repos , le bloc de marbre tend 
à sa dissolution j c'est qu'ils anéantissent par la 
pensée , et le mouvement général qui anime tous 
les corps , et leur action particulière des uns sur 
les autres qui les détruit tous; c'est que celte in-^ 
différence, quoique fausse en elle-même, mais 
momentanée , ne rendra pas les loix du mouvement 
erronées. 

Le corps , selon quelques philosophes , est, par 
lui-même , sans action et sans force ; c'est une 
terrible fausseté , bien contraire à toute bonne 
physique, à toute bonne chimie : par lui-même, 
par la nature de ses qualités essentielles , soit qu'on 
le considère en molécules , soit qu'on îe considère 
en niasse , il est plein d'action et de force. 

Pour7Wus représenter le mouvemnit , ajou- 
tent-ils , outre la matière existante , il vous faut 
imaginer une force qui agisse sur elle. Ce n'est 
pas cela : la molécule , douée d'une qualité propre 
à sa nature , par elle-même est une force active. 
Elle s'exerce sur une autre molécule qui s'exerce 



SUR LA MATIÈRE ET LE MOUVEMETVT. SaS 

sur elle. Tous ces paralogisrnes-là tiennent à la 
fausse supposition de la matière homogène. Vous 
qui imaginez si bien la matière en repos , pouvez- 
vous imaginer le feu en repos ? Tout , dans la na- 
ture , a son action diverse , comme cet amas de 
molécules que vous appelez \e feu. Dans cet amas 
que vous appelez fou , chaque molécule a sa 
nature , son action. 

Voici la vraie différence du repos et du mouve- 
ment ; c'est que le repos absolu est un concept 
abstrait qui n'existe point en nature j et que le mou- 
vement est une qualité aussi réelle que la longueur, 
la largeur et la profondeur. Que m'importe ce qui 
se passe dans votre tête ? Que m'importe que 
vous regardiez la matière comme homogène ou 
comme hétérogène ? Que m'importe que , faisant 
abstraction de ses qualités , et ne considérant que 
son existence , vous la vo;yiez en repos ? Que 
m'importe qu'en conséquence vous cherchiez 
une cause qui la meuve ? Vous ferez de la géomé- 
trie et de la métaphysique tant qu'il vous plaira^ 
mais moi, qui suis physicien el chimiste j qui 
prends les corps dans la nature , et non dans na 
tête 'p je les vois existans , divers , revêtus de pro- 
priétés et d'actions , et s'agitanl dans l'univers 
conmie dans le laboratoire , où une étincelle ne se 
trouve point à côté de trois molécules conibinées 
de. salpêtre , (\e charbon et de soufre , sans qu'il 
s'en suive une explosion nécessaire. 

hoi pesanteur n'est point une tendance au 



520 PRINCIPES PHILOSOPHIQUES 

repos ; c'est une tendance au mouvement local. 

Poui; que la matière soit mue , dit-on encore , 
il faut une action, une force ; oui , ou exté- 
rieure à la molécule, ou inhérente , essentielle, 
intime à la molécule , et constituant sa nature de 
molécule ignée , aqueuse , nitreuse , alkalinc, sul- 
fureuse ; quelle que soit cette nature , il s'ensuit 
force, action d'elle hors d'elle , action des autres 
molécules sur elle. 

La force , qui agit sur la molécule , s'épuise. La 
force intime de la molécule ne s'épuise point. Elle 
est immuable, éternelle. Ces deux forces peuvent 
produire deux sortes de nisus / la première , un 
nisus qui cesse j la seconde , un nisus qui ne cesse 
jamais. Donc il est absurde de dire que la matière 
a une opposition réelle au mouvement. 

La quantité de force est constante dans la natu- 
re; mais la somme des nisus et la somme des trans- 
lations sont variables. Plus la somme des nisus 
est grande , plus la sonmie des translations est 
petite; et, réciproquement, plus la sonmie des 
translations est grande , plus la somme des nisus 
est petite. L'incendie d'une ville accroît tout-à- 
coup d'une quantité prodigieuse la sonmie des 
translations. 

Un atome remue le monde ; rien n'est plus 
vrai ; cela l'est autant que l'atome remué par le 
mond'? : puisque l'atome a sa force propre , elle 
pe peut être sans effet. 

H ne faut jamais dire, quand on est phjcisicn , 



SUR LA MATIÈRE ET LE MOUVEMENT. O27 

le corps comme corps y car ce n'est plus faire de 
1» physique ', c'est faire des abstractions qui ne 
mènent à rien. 

Il ne faut pas confondre l'action avec la masse. 
Il peut y avoir grande niasse et petite action. Il 
peut y avoir petite masse et grande action. Uno 
molécule d'air fait éclater un blec d'acier. Quatre 
grains de poudre suffisent pour diviser un rocher. 
Oui , sans-doute , quand on compare un ag- 
grégat homogène à un autre aggrégat de même 
matière homogène j quand on parle de l'action et 
de la réaction de ces deux aggrégats j leurs éner- 
gies relatives sont en raison directe des masses. 
Mais quand il s'agit d'aggrégals hétérogènes , de 
molécules hétérogènes , ce ne sont plus les mêmes 
loix. Il y a autant de loix diverses , qu'il y a de 
variétés dans la force propre et intime de chaque 
molécule élémentaire et constitutive des corps. 

Le corps résiste au mouvement horisontah 
Qu'est-ce que cela signifie? On sait bien qu'il y 
a une force générale et com"iu"e à toutes leg 
molécules du globe que nous habitons , foice qui 
les presse selon une certaine direction perpendi- 
culaire , ou à-peu-près , à la surface du globe j 
njais cette force générale et ccmniunc est contra- 
riée par cent mille autres. Un tube de verre 
échauffé fait voltiger les feuilles de l'or. Un oura- 
gan remplit l'air de poussière ; la chaleur volati- 
lise l'eau , l'eau volatilisée emporte avec elle (ji ^ 



52S PRINCIPES PHILOSOPHIQUES 

molécules de sel ; tandis que cette niasse d'airain 
presse la terre , l'air agit sur elle , met sa pre- 
mièi'e surface en une chaux métallique, commence 
la destruction de ce corps : ce que je dis des mas- 
ses doit être entendu des molécules. 

Toute molécule doit être consid^èrée comme ac- 
tuellement animée de trois sortes d'actions ; l'ac- 
tion de pesanteur ou de gravitation ; l'aclion de sa 
force intime et propre à sa nature d'eau, de feu, 
d'air , de soufre ; et l'action de toutes les autres 
molécules sur elle : et il peut arriver que ces 
trois actions soient convergentes ou divergentes. 
Convergentes, alors la molécule a l'action la plus 
forte dont elle puisse être douée. Pour se faire 
une idée de cette action la plus grande possible , 
il faudroit , pour ainsi dire , faire une foule de 
suppositions absurdes , placer une molécule dans 
une situation tout-à-fait métaphysique. 

En quel sens peut-on dire qu'un corps résiste 
d'autant plus au mouvement, que sa masse est plus 
grande? Ce n'est pas dans le seps que, plus sa 
masse est grande , pbis sa pression contre un 
obstacle est foiblej il n'y a pas un crocheleur qui 
ne sache le contraire : c'est seulejnent relative- 
ment à une direction opposée à sa pression. Dans 
cette direction , il est certain qu'il résiste d'autant 
plus au mouvement, que sa masse est plus grande. 
Dans la direction de la pesanteur , il n'^t pas 
n^oins certain que sa pression ou force , ou ten- 



SUR L\ TklATîÈRE ET LF. MOUVEMENT. 529 

dance au niouveinent , s'accroît en raison de sa 
masse. Qu'est - ce que tout cela signifie donc ? 
Rien. 

,Je ne suis point surpris de voir tomber un. 
corps , pas plus que de voir la fiainnie s'élever en 
haut , pas plus que de voir l'eau agir en tout sens , 
et peser , eu égard à sa hauteur et à sa base , en 
sorte qu'avec une médiocre quantité de fluide , je 
puis faire briser les vases les plus solides; pas plus 
que de voir la vapeur en expansion dissoudre les 
corps les plus durs dans la machine de Papin , 
élever les plus pesans dans la machine à feu. Mais 
j'arréle mes yeux sur l'amas général des corps; je 
vois tout en action et en réaction; tout se détruisant 
sous une forme ; tout se recomposant sous une au- 
tre-, des sublimations , des dissolutions , des com- 
binaisons de toutes les espèces, phénomènes in- 
compatibles avec l'homogénéité de la matière , d'où 
je conclus qu'elle est hétérogène ; qu'il e\istp une 
infinité d'élémcns divers dans la nature ; que 
chacun de ces élémens , par sa diversité . n sa 
force particulière , innée, imniuable, éterii* '!< ,, 
indestructible ; et que ces forces intimes au i ; 
ont leurs actions hors du corps : d'où naît le i - 
vernent ou plutôt la fermentation générale dar.s 
l'univers. 

Que font les philosophes, dont je réfute ici i^5j 
erreurs et les paralogisnies ? Ils s'attachent à u le 
seule et unique force , peut-être commune à toutes 



5So p n I N c I r E s philosophiques 
•les molécules de la nialicrc j je dis peut-être , car 
je ne serois point surpris qu'il y eût dans la nature 
telle molécule qui, jointe à une autre, rendît le 
mixte résultant plus léger. Tous les jours , dans le 
laboratoire, on volatilise un corps inerte par un 
corps inerte : et lorsque ceux qui , ne considérant 
pour toute actiop dans l'univers que celle de la gra- 
vitation , en ont conclu l'indifférence de la matière 
au repos ou au mou venien t , ou plutôt la tendance de 
la matière au repos, ils croient avoir résolu la ques- 
tion , tandis qu'ils ne l'ont pas seulement effleurée. 

Lorsqu'on regarde le corps comme plus ou 
moins résistant , et cela non comme pesant ou ten- 
dant au centre des graves , on lui reconnoît déjà une 
force , une action propre et intime } mais il en a 
]yien d'autres , entre lesquelles les unes s'exercent 
on tout sens, et d'autres ont des' directions parti- 
culières. 

La supposition d'un être quelconque, placé hors 
de l'univers matériel , est impossible. Il ne faut 
jamais faire de pareilles suppositions , parce qu'on 
n'en peut jamais rien inférer. 

Tout ce qu'on dit de l'impossibilité de l'accrois- 
sèment du mouvement ou de la vitesse , porto à- 
plomb contre l'hjpothèse de la matière homogène, 
IMais qu'est-ce que cela fait à ceux qui déduisent le 
mouvement dans la matière de son hétérogénéité ? 
La supposition d'une matière hopiogène est biexi 
sjjjette k d'autres absurdités. 



SUR LA MATIÈRE ET LE MOUVEMENT. o5l 

Si OD ne s'obsline pas à considérerlcs choses dans 
sa lêle, mais dans l'univers, on se convaincra, parla 
diversité des phénomènes , de la diversité des ma- 
tières élcmenlaires } de la diversité des forces; de la 
diversité des actions et des réactions ; de la néces- 
sité du mouvement: et , toutes ces vérités admises , 
on ne dira plus : je vois la matière comme existante J 
je la vois d'abord en repos ; car on sentira que c'est 
faire une abstraction dont on ne peut rien conclure. 
L'existence n'entraîne ni le repos ni le mouvement j 
mais l'existence n'est pas la seule qualité des corps. 

Tous les pbj^siciens , qui supposent la matière 
indiliiérente au mouvement et au repos , n'ont pas 
des idées nettes de la résistance. Pour qu'ils pussent 
conclure quelque chose de la résistance , il faudroit 
<jue cette qualité s'exerçât indistinctement en tout 
sens , et que son énergie fut la même selon toute 
direction. Alors ce seroit une force intime , telle 
que celle de toute molécule; mais cette résist. nce 
varie autant qu'il j a de directions, dans lesquelles 
le corps peut être poussé ; elle est plus grande ver- 
ticalement qu'horisontalement. 

La différence de la pesanteur et de la force d'i- 
nertie , c'est que la pesanteur ne résiste pas égale- 
ment selon toutes directions; au-lieu que la force 
d'inertie résiste également selon toutes directions. 

Et pourquoi la force d'inertie n'opéreroil-elle pas 
Teffet de retenir le corps dans son état de repos et 
dans son état de mouyeuient ; et cela par la seule 



552 PRINCIPES PIIILOSOPttrQUES, €lC. 

notion de résistance proportionnée à la quantité de 
matière? La notion de résistance pure s'appli(|ue 
également au repos et au mouvenient j au repos, 
quand le corps est en mouvement j au nîouvement, 
quand le corps est en repos.Sans cette résistance , 
il ne pourroit y avoir de choc avant le mouvement j 
ni d'arrêt , après le choc } car le corps ne seroit 
rien. 

Dans l'expérience de la boule suspendue par un 
fil , la pesanteur est détruite. La boule tire autant 
le fil , que le fil tire la boule. Donc la résistance du 
corps vient delà seule force d'inertie. 

Si le fil tiroit plus la boule que la pesanteur , la 
boule monteroit. Si la boule étoit plus tirée par la 
pesanteur que par le fil , elle descendroit, etc. etc. 



SUPPLÉMENT 

AU 

VOYAGE DE BOUGAINVILLE, 

V 

DIALOGUE ENTRE Jt. ET B. 

Sur l'inconvénient d'attacher des idées morales ù cer- 
taines aclions physiques qui n'en comportent pas. 



At qnanto melioTa monet ptignartiaqufi istis. 
Dives opis natura suas , lu si luodô rectè 
DîspensaTe veîiv, ac non fugiendc petendis 
Imniiscerf . l'io vitio rernmne labores > 
Uil re ferre pulas ? 

HOK.AT. Sutjr. lib. I, satyr. a ,Ters 73 et se^. 



SUPPLEMENT 

AU 

VOYAGE DE BOUGAIN VILLE. 



JUGEMENT DU VOYAGE de BOUGAINVILLE. 

A. v><ETTE superbe voûte étoilée , sous laquelle 
nous revinmes hier , et qui sembloit nous garantir 
un beau jour , ne nous a pas tenu parole, 
B. Qu'en savez- vous? 

A. Le brouillard est si épais , qu'il nous dérobe 
la vue des arbres voisins. 

B. Il est vrai ; mais si ce brouillard , qui ne reste 
dans la partie inférieure de l'atmosphère que parce 
qu'elle est sufTisarament chargée d'humidité , re- 
tombe sur la terre ? 

A. Mais si , au contraire , il tï-averse l'éponge ,' 
s'élève , et gagne la région supérieure où l'air est 
moins dense , et peut , comme disent les chimiitcs, 
D'être pas saturé 7 

B. Il faut attendre. 

A» En attendant , que faites-vous ? 



530 SUi'PLÉMENT 

B. Je lis. 

^/J'oujours ce voyage de Bougainville ? 

B. Toujours. 

ji. Je n'entends rien à cet homme-là. L'étude des 
njalhéniaticjues , qui suppose une vie bédenlaire , 
a rempli le temps de ses jeunes années ] et voilà 
qu'il passe subitement , d'une condition médita- 
tive et rclirée , au métier actif, pénible , errant et 
dissipe de voyageur. 

~ B^ Nullement. Si le vaisseau n'est qu*une mai- 
son flottante 5 et si vous considérez le navigateur 
qui traverse des espaces immenses , resserré et 
immobile dans une enceinte assez étroite ; vous le 
verrez faisant le tour du globe sur une planclie , 
comme vous et moi lé tour de l'univers sur votre 
.parquet. 

A. Une autre bizarrerie apparente , c*estla con* 
tradiclion du caractère de l'homme et de son 
entreprise. Bougainville a le goût des amusemens 
de la société j il aime les femmes , les spectacles , 
les repas délicats y il se prèle au tourbillon du 
monde d'aussi bonne grâce qu'aux inconstances de 
l'élément sur lequel il a été balotté. Il est aimable 
et gai ; c'est un véritable Français lesté , d'un bord, 
d'un traité de calcul ditiférentiel et intégral; et de 
l'autre , d'un voyage autour du globe. 

B. Il fait oomme tout le monde : il se dissipe , 
après s'être appliqué ; et s'applique, après s'être 
dissipé. 



AU VOY. DE BOUC, 55/ 

A, Que pensêz-vous de son Voyage ? 

B. Autant que j'en puis juger sur une lecture 
assez superliciel!e , j'en rapporterois l'avantage à 
trois points principaux : une meilleure connois- 
sance de notre vieux domicile et de ses habitans; 
plus de sûreté sur des mers qu'il a parcourues , la 
sonde à la main j et plus de corrections dans nos 
cartes géographiques. Bougainville est parti avec 
les lumières nécessaires et les qualilts propres à 
/ces vues : de la philosophie, du courage , de la vé^» 
racité ; un coup-d'œil prompt, qui saisit les choses 
et abrège le temps des observations j de la circons- 
pection , de la patience j le désir de voir , de s'é- 
clairer et d'instruire j la science du calcul , des 
mécaniques, de la géométrie, de l'astronomie j et 
une teinture suffisante d'histoire naturelle. 

A. El son style ? 

B, Sans apprêt j le ton de la chose, delasini-» 
pliciié et de la claité , sur-tout quand on possède 
la langue des matins. ^ 

A. Sa course a été longue ? 

B. Je l'ai tracée sur ce globe. Voyez-vous cette 
ligne de points rouges ? 

A, Qui part de iVantes ? 

jB. Et court jusqu'au détroit de Magellan; entré 
dans la mer Pacifique j sei pente entre ces îles for- 
mant l'Archipel inmiense qui s'étend des Philip- 
pines à la JNouvelle-Hcllande \ rase Madagascar^ 
le Cap de Bonne-Espérance ^ se prolonge dans 
Philosophie. JP 



558 SUPPLÉMENT 

TAilanlique ^ suit les côtes d'Afiique, et rejoint 
Tune de ses extrémités à celle d'où le navigateur 
i'est embarqué. 

A, Il a beaucoup souffert ? 

i5.Tout navigateur s'expose , et consent de s'ex- 
poser aux périls de l'air , du feu , de la terre et de 
Teau : mais qu'après avoir erré des mois entiers 
entre la mer et le ciel, entre la mort et la vie^ 
après avoir été battu des tempêtes , menacé de 
périr par naufrage , par maladie, par disette d'eau 
et de painj un infortuné vienne , son bâtiment 
fracassé, tomber, expirant de fatigue et de misère, 
aux pieds d'un monstre d'airain , qui lui refuse ou 
lui fait attendre impitoyablement les secours les 
plus urgens j c'est une dureté ! . . , 

A* Un crime digne de châtiment. 

B, Une de ces calamités , sur laquelle le voya- 
geur n'a pas compté. 

A, Et n'a pas du compter. Je croj^ois que les 
puissances européennes n'envojoient , pour com- 
mandans dans leuçs possessions d'outre-mer , que 
des âmes honnêtes , des hommes bienfaisans , des 
sujets remplis d'humanité , et capables de compa- 
tir 

J5. C'est bien là ce qui les soucie î 

A, Il y a des choses singulières dans ce vojage 
de Bougainville, 

B, Beaucoup, 



AU V O Y. DE B U G. 55g 

A, jN*assute-t-il pas que les animaux sauvages 
s'approchent de rhoinme j et que les oiseaux vien- 
nent se poser sur lui , lorsqu'ils ignorent le danger 
de celte familiarité ? 

B. D'autres l'avoient dit avant lui. 

A. Comment explique- t-il le séjour de certains 
animaux dans des îles séparées de tout continent 
par des intervalles de mer effrayans ? Qui est-ce 
qui a porté là le loup , le renard , le chien , le cerf, 
le serpent? 

B. Il n'explique rien ; il atteste le fait. 

A, Et vous, comment l'expliquez-vous ? 

B. Qui sait l'histoire primitive de notre globe ? 
Combien d'espaces de terre , maintenant isolés , 
ctoient autrefois continus ?iLe seul phénomène sur 
lequel on pourroit former quelque conjecture, 
c'est la direction de la niasse des eaux qui les a 
séparés. 

A, Comment cela ? 

B. Par la forme générale des arrachemens» 
Quelque jour nous nous amuserons de cette re- 
cherche , si cela vous convient. Pour ce moment ^ 
voyez-vous cette île qu'on appelle des Lanciers? 
A l'inspection du lieu qu'elle occupe sur le globe, 
il n'est personne qui ne se demande qui est-ce qui 
a placé là des hommes ? quelle communication les 
lioit autrefois avec le reste de leur espèce ? que 
deviennent-ils en se multipliant sur un espace qui 
n'a pas plus d'une lieue de diamètre ? 



54û SUPPLÉMENT 

A, Ils s'exterminent et se luangent ; et de-lâ 
peut-être une première époque très-ancienne et 
très-naturelle de l'anlliropophagie, insulaire d'o- 
rigine. 

B, Ou la multiplication y est limitée par quelque 
loi superstitieuse j Tentant j est écrasé dans le 
sein de sa mère foulée sous les pieds d'une pré- 
tresse. 

A. Ou l'homme égorgé expire sous le couteaq 
d'un prêtre j ou l'on a recours à la castration des 
inâles. . . . 

B. A l'infibulation des femelles ,* et de-là tant 
d'usages d'une cruauté nécessaire et bizarre , dont 
la cause s'est perdue dam la nuit des temps , et met 
les philosophes à la torture. Une observation assez 
constante , c'est que les institutions surnaturelles 
et divines se fortifient et s'éternisent , en se trans- 
formant, à la-longue , en loix civiles et nationales^ 
et que les institutions civiles et nationales se consa- 
crent, et dégénèrent en préceptes surnaturels et 
divins. 

A» C'est une des palingénésies les plus fiinestes.* 

B. Un brin de plus qu'on ajoute au lieu dont on 
nous serre. 

A, N'étoit-il pas au Paraguay, au moment même 
de l'expulsion des jésuites ? 

jB. Oui. 

A. Qu'en dit-il ? 

B, Moms qu'il n'en pourroit dire \ mais assez 



AL' V O y. DE B U G. 54 1 

pour nous apprendre <|ue ces cruels Spartiates en 
ja<[uelte noire en usoiert avec leurs esclaves in-* 
diens , comiiif^ les Laté'iéuioniens avec les Ilotes j 
les avoient coniianines à un travail assidu; s'a- 
breuvoient de leur sueur ; ne leur avoient laissé 
aucun dioit de propiiélé ; les tenoient sous l'abru- 
tissement de !a supcrstiiion ; en cxigeoient une 
vénération protbnde ; riiar<îhoient au milieu d'eux , 
un tbuet à la iuain , et en frappoient indistincte- 
ment tout âge et tout sexe. Un siècle de plus , et 
leur expulsion devenoit impossible , ou le motif 
d'une longue guerre entre ces moines et le souve- 
verain , dont ils avoient peu-à-peu secoué l'au- 
torité. 

A. Et ces Patagons , dont le docteur Maty et 
l'académicien La Condamine ont fait tant de bruit ? 

B. Ce sont de bonnes gens qui viennent à vous , 
et qui vous embrassent, en criant CJiaoïia ; forts , 
vigoureux, toute-fois n'excédant guère la hauteur 
de cinq pieds cinq à six pouces ; n'ayant d'énorme 
que leur corpulence , la grosseur de leur léte et 
l'épaisseur de leurs membres. 

Né avec le goût du merveilleux, qui exagère? 
tout autour de lui , conmient l'homme laisseroit-il 
une juste proportion aux objets, lorsqu'il a, pour 
ainsi dire, à justifier le chemin qu'il' a fait, et 
la peine qu'il s'est donnée pour les aller voir au 
loin ? 

A* Et du sauvage, qu'en pense-t-il ? 



542 SUPPLÉBIEIST 

B, C'est , à ce qu'il paroît , de la Jcfense jour- 
nalière contre les bétcs, qu'il tient le caractère cruel 
qu'on lui remarque que](]uefois. Il est innocent et 
doux , par-tout où rien ne (rouble son repos et sa 
sécurité. Touteguerre naît d'une prétention com- 
mune à la même propriété. L'homme civilisé a une 
prétention commune pvec l'homme civilisé , à la 
possession d'un champ dont ils occupent les deux 
extrémités j et ce champ devient un sujet de dis- 
pute entre eux. 

A, Et le tigre a une prétention commune avec 
rhomme sauvage , à la possession d'une forêt; et 
c'est la première des prétentions , et la cause de la 
plus ancienne des guerres. . . . Avez-vous vu l'Otaï- 
tien que Bougainville avoit pris sur son bord, et 
transporté dans ce pays-ci ? 

B. Je l'ai vu ; il s'appeloit Aotourou. A la pre- 
mière terre qu'il apperçut , il la prit pour la patrie 
des voj'ageurs ; soit qu'on lui en eût imposé sur la 
longueur du voyage ; soit que , trompé naturelle- 
ment par le peu de distance apparente des bords de 
la mer qu'il habitoit, à l'endroit oîi le ciel semble 
confiner à l'horison , il ignorât la véritable étendue 
de la terre. L'usage commun des femmes étoit si 
fcien établi dans son esprit , qu'il se jeta sur la pre- 
mière Européenne qui vint à sa rencontre , et qu'il 
se disposoit très-sérieusement à lui faire la politesse 
d'Otaïti. Il s'ennuyoit parmi nous. L'alphabet otaï- 
tien n'ayant ni b , ni c , ni d j ni f , ni g , ni q , ni x. 



AU VOY. DE BOUO. olfl 

iii V, ni z , il ne put jamais apprendre à parler notre 
langue , qui oiFroit à ses organes inflexibles trop 
d'articulations étrangères et de sons nouveaux. Il 
ne cessoit de soupirer après son pays j et je n'en 
suis pas étonné. Le voyage de Bougainville est le 
seul qui m'ait donné du goût pour une autre contrée 
que la mienne; jusqu'à cette lecture , j'avois pensé 
qu'on n'ctoit nulle part aussi bien que chez soi; 
résultat que je croyois le même pour chaque ha- 
bitant de la terre j effet naturel de l'attrait du soi ; 
attrait qui tient aux commodités dont on jouit ^ 
et qu'on n'a pas la même certitude de retrouver 
ailleurs. 

A, Quoi î vous ne trouvez, pas l'habitant de 
Paris aussi convaincu qu'il croisse des épis dans 
la campagne de Rome , que dans les champs de la 
Beauce? 

B, Ma foi, non. Bougainville a renvoyé Aotou- 
rou , après avoir pourvu aux frais et à la sûreté de 
son retour. 

A. O Aolourou ! que tu seras content de revoir 
ton père , ta mèr , tes frères, tes sœurs , tes maî- 
tresses 5 tes compatriotes! que leur diras -tu de 
nous? 

B. Peu de choses , et qu'ils ne croiront pas* 

A. Pourcjuoi , peu de choses ? 

B. Parce qu'il en a peu con^^uçs , et qu'il ne trou- 
vera dans sa langue aucun terme correspondant à 
celles dont il a quelques idées. 



544 s U P P I. É 31 ih N T 

A, Et pourquoi ne le croiront- iis pas? 

B. Parce qu'en comparant leurs mœurs aux nô- 
tres , ils aimeront mieux prendre Aotourou pour 
un menteur , que de nous croire si fous. 

A. En vérité? 

jB. Je n'en doute pas : la vie sauvage est si simple, 
et nos sociétés sont des machines si compliquées ! 
L'Otaïtien touche à l'origine du monde , et l'Euro- 
péen touche à sa vieillesse. L'intervalle qui le sé- 
pare de nous , est plus grand , que la distance de 
l'enfant qui naît à l'homme décrépît. Il n'ent'^nd 
rien à nos usages , à nos loix j ou il n'j voit que des 
entraves déguisées sous cent formes diverses ) en- 
traves qui ne peuvent qu'exciter l'indignation et le 
mépris d'un être , en qui le sentiment de la liberté 
est le plus profond des sentimenst 

A, Est-ce que vous donneriez dans la fable 
d'Otaïti. 

B- Ce n'est point une fable ; et vous n'auriez 
aucun doute sur la sincérité de Bougainville , si 
vous connoissiez le supplément de son vojage. 

A. Et où trouve-t-on ce supplément ? 

B. Là, sur cette table. 

A* Est-ce que vous ne me le confierez pas? 

J5.Non j mais nous pourrons le parcourir ensem- 
ble , si vous voulez. 

A. Assurément , je le veux. Voilà le brouillard 
qui retombe , et l'azur du ciel qui commence à 
paroître. 11 semble que mou lot soit d'avoir tort 



AU V Y. D fl B O U G. 545 

avec vous jusf[ues dans les moindres choses ; il faut 
que je sois bien bon, pour vous pardonner une 
supériorité aussi continue ! 

B. Tenez, , tenez ', lisez : passez ce préambule 
qui ne signifie rien , et allez droit aux adieux t[ue 
fil un des chefs de l'île à nos voyageurs. Cela 
vous donnera quelque notion de l'éloquence de ces 
gens - la. 

A. Comment Bougainville a-t-il compris ces 
adieux prononcés dans une langue qu'il ignoroit? 

JB, Vous le saurez. C'est un vieillard qui parle. 

I I. 

Les adieux du Vieillard, 

Il étoit père d'une famille nombreuse. A l'ar- 
rivée des Européens , il laissa ton)ber des regards 
de dédain sur eux , sans marquer ni élonnement, 
ni frayeur, ni curiosité. Ils l'abordèrent j il leur 
tourna le dos , se retira dans sa cabane. Son silence 
et son souci ne décéloient que trop sa pensée : il 
gérnissoit en lui-même sur les beaux jours de son 
pays éclipsés. Au départ de Bougainville , lorsque 
les habitans accouroient en foule sur le rivage, 
s'altachoient à sesvétemens, serroient ses cama- 
rades entre leurs bras , et pleuroieut 5 ce vieillard 
s'avança d'un air sévère , et dit : 

« Pleurez, malheureux Otaïtiensî pleurez; mais 
» que ce soit de l'arrivée , et non du départ de ces 



5^6 SUPPLÉMENT 

» hommes ambitieux etméchansrun jour, vous léa 

ï) connoîtrez mieux. Un jour, ils reviendronr, , le 

» morceau de bois que vous voyez attaché à la 

» ceinture de celui-ci , dans une main , et le fer 

» qui pend au coté de celui-là , dans l'autre, vous 

)) enchaîner , vous égorger , ou vous assujettir à 

î) leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous 

») servirez sous eux^ aussi corrompus , aussi vils, 

» aussi malheureux qu'eux. Mais je me consolej je 

» touche à la lin de ma carrière ; et la calamité 

» que je vous annonce , je ne la verrai point. O 

» Otaïtiens I mes amis ! vous auriez un moyen d'é- 

» chapper à un funeste avenir j mais j'aimerois 

» mieux mourir que de vous en donner le conseil» 

» Qu'ils s'éloignent , et qu'ils vivent ». 

Puis , «'adressant à Bougainville, il ajouta : « Et 

)) toi , chef des brigands qui t'obéissent , écarte 

» promptement ton vaisseau de notre rive : nous 

)) sommes innocens , nous sommes heureux ; et lu 

)) ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons 

» le pur insiinct de la nature; et lu as tenté d'ef- 

» facer de nos âmes son caractère. Ici tout est à 

)) tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle dis- 

» linction du tien et du mien. Nos filles et nos 

» femmes nous sont communes ) tu as partagé ce 

)) privilège avec nous; et lu es venu allumer en 

» elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues 

)) folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les 

» leurs. Elles ont commencé à se haïr ^ vous vous 



AU V Y. DE B O U G. 5/|7 

» cles égorgés pour elles j et elles nous sont rêve* 
» nues teinles de voire sang. Nous soinnies libres; 
» et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre 
» de notre futur esclatage. Tu n'es ni un dieu , ni 
» un démon : qui es-tu donc , pour faire des es- 
» claves ? Orou I toi qui entends la langue de ces 
)) honimes-là , dis-nous à tous , comme lu nie l'as 
» dit à moi , ce qu'ils ont écrit sur cette lame de 
» métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! 
n et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si 
)) un O aïtien débarquoit un jour sur vos côtes , et 
j> qu'il gravai sur une de vos pierres ou surFécorce 
)) d'un de vos arbres : Ce pays appartient aux 
)) habitans d'Otaïù, qu'en penserois^- tu ? Tu es 
» le plus fort ! El qu'est-ce que cela fait ? Lors- 
)) qu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles 
» dont ton bâtiment est rempli , tu t'es récrié \ tu 
» t'es vengé; et dans le même instant , tuas projeté 
« au fond de ton cœur le vol de toute une conlrtc ! 
» Tu n'es pas esclave; tu souffrirois la mort plutôt 
» que de l'être , et tu veux nous asservir I Tu crois 
» donc que l'Otaïlien ne sait pas défendre sa liberté 
)) et mourir ? Celui dont tu veux l'emparer conmie 
» de la brute , TOtaïtien est ton frère. Yous êtes 
» deux enfans de la nature ; quel droit as-tu sur 
» lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous 
)) sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-novis 
» pillé ton vaisseau ? t'avons-nous saisi et exposé 
)) aux flèche* dt nos ennemis ? l'avons-nous asso-^ 



5/|8 s U P P L K M E N t 

)) { ié 'hns nos champs au travail de nos animaux ? 
)) IN'ous avons respecté notre image en toi. Laisse- 
» nous nos mœurs ; elles sont plus sages et plus 
» }iot)rétes que les tiennes j nous ne voulons point 
)) lro((uprcfquetu appelles notre ignorance, contre 
)) tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est né- 
)) cessaire et bon , nous le possédons. Somnies- 
» nous dignes de mépris , parce que nous n'avons 
» pas su rious faire des besoins superflus ? Lorsque 
)) nous avons faim , nous avons de quoi manger j 
11) lorsque nous avons froid , nous avons de quoi 
)) nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes , qu'y 
j) manque-t-il , à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu 
)) voudras ce que tu appelles les commodités de 
» la vie f mais permets à des êtres sensés de s'ar— 
« réter , lorsqu'ils n'auroient à obtenir, de la conti- 
» nuité de leurs pénibles efforts, (fue des biens 
» imaginaires. Si tu nous persuades de franchir 
)) l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous 
n de travailler? Quand jouirons-nous? Nous avons 
« rendu la sonniie de nos fatigues annuelles et jour- 
n nalières , la moindre qu'il étoit possible , parce 
» que rien ne nous paroît préférable au repos. Va 
» dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que 
» tu voudras; laisse- nous reposer : ne nous entête 
» ni de tes besoins factices , ni de tes vertus chi- 
» mériques. Regarde ces hommes ; vois conmie 
» ils sont droits , sains et robustes. Regarde ces 
» femmes; vois comme elles sont droites, saines, 



AU V Y. DE B U G. 349 

») fraîches et belles. Prends cet arc , cCst le mien 5 
» appelle a ton aille un , deux , trois , ijuatie de tes 
» camarades j et tâchez de le tendre. Je le tends 
» moi seul. Je laboure la terre j je grimpe la luon- 
» tagne ; je perce la rorétj je parcours une lieue 
)> de la plaine en moins d'une heure. Tes jeunes 
ï> compagnons ont eu peine à me suivre; et j'ai 
)) quatre-vingt-dix ans passés. Malheur à cette 
)) île 1 malheur aux Olaïtiens présens , et à tou.s les 
)) Otaïliens à veair ,du jour où lu nous as visites! 
» Nous ne connoissions qu'une maladie j celle à 
i) la({uelle rhornme , l'animal et la piaule ont clé 
i) condamnés , la vieillesse j et tu nous en as ap- 
» porté une autre : tu as infecté notre sang, li nous 
)) faudra peut-être exterminer de nos propres 
)) mains , nos filles , nos femmes , nos en fans j ceux 
)) qui ont approché tes femmes j celles qui ont ap-^ 
)) proche tes hommes. Nos champs seront trempés 
» du sang impur qui a passé de tes veines dans les 
» nôtres ; ou nos enfans , condamnés à nourrir et 
» à perpétuer le mal que tu as donné aux pères et 
» aux mères , et qu'ils transmettront à jamais à 
» leurs descendans. Malheureux I tu seras coupa- 
« ble , ou des ravages qui suivront les funestes 
« caresses des tiens , ou des meurtres que nous 
n commettrons pour en arrêter le poison. Tu 
» parles de crimes! as -tu l'idée d'un plus grand 
.» crime que le tien ? Quel est chez toi le châtiment 
)) de celui qui tue son voisin ? la mort par le fer j 



55o SUPPLÉMENT 

)) quel est chez toi le châtiment du lâche qui l'enî-. 
)) poisonne ? la tuort par le feu : compare Ion for- 
)) iait à ce deinieij et dis-nous, empoisonneur de 
)) nations, le supplice que tu mérites? Il ny a 
)) qu'un moment , la jeune Olaitienne s'abandon- 
i) noit aux transports , aux embrassemens du jeune 
» Otaïtien j attendoit avec impatience que sa mère 
)) (autorisée par l'âge nubile) relevât son voile, 
» et mît sa gorge à nu. Elle étoit fière d'exciter les 
)) désirs, et d'arrêter les regards amoureux de l'in- 
)) connu , de ses parens , de son frère j elle accep- 
)) toit , sans frayeur et sans honte , en notre pré- 
» sence, au milieu d'un cercle d'innocens Olaï- 
» tiens , au son des flûtes , entre les danses , les 
» caresses de celui que son jeune cœur et la voix 
« secrète de ses sens lui désignoient. L'idée de 
)) crime et le péril de la ma'adie sont entrés avec 
n toi parmi nous. Nos jouissances , autrefois si 
» douces , sont accompagnées de remords et d'ef-* 
» froi. Cet homme noir, qui est près de toi, qui 
» m'écoute , a parlé à nos garçons j je xïe sais ce 
)) qu'il a dit à nos filles j mais nos garçons hésitent j 
» mais nos filles rougissent. Enfonce -toi, si tu 
n veux , dans la foret obscure avec la compagne 
n perverse de tes plaisirs j mais accorde aux bons 
)) et simples Otaïtiens de se reproduire sans honte, 
» à la face du ciel et au grand jour. Quel sentiment 
» plus honnête et plus grand pourrois-tu mettre 
j) à la place de celui que nous leur avons inspiré , 



AU V O Y. DE B U G. /j'^I 

I) et qui les anime? Ils pensent ({uele rnonient d'en- 
» richir la nation et la famille d'un nouveau citojen 
» est venu j et ils s'en glorifient. Ils mangent, pour 
i) vivre et pour croître : ils croissent, pour niulti- 
» plierj et ilsn'j trouvent ni vice , ni honte. Ecoute 
» la suite de tes forfaits. A -peine t'es- tu montré 
)) parmi eux, qu'ils sont devenus voleurs. A-peine 
» es-tu descendu dans notre terre, qu'elle a fumé 
)) de sang. Cet Otaïtien qui courut k ta rencon- 
» tre , qui t'accueillit , qui te reçut en criant ? 
)) Taïo ! ami, amî ; vous l'avez tué. Et pourquoi 
i) l'avez-vous tué ? parce qu'il avoit été séduit par 
» l'éclat de tes petits œufs de serpens. 11 tedonnoit 
» ses fruits j il t'offroit sa femme et sa fille ; il te 
)) cédoit sa cabane : et tu l*as tué pour une poignée 
» de ces grains , qu'il avoit pris sans te le demander, 
» Au bruit de ton arme pieurtrière ^la terreur s'est 
» emparée de lui j et il s'est enfui dans la mon- 
)) tagne. Mais crois qu'il n'auroit pas tardé d'qn 
») descendre ; crois , qu^en un instant , sans moi, 
n vous périssiez, tous. Eh ! pourquoi les ai-je ap- 
» paisés ? pourquoi les ai-je contenus ? pourquoi 
» les contiens-je encore dans ce moment ? Je l'i- 
» gnore j car tu ne mérites aucun sentiment de 
» pitié j car tu as une ame féroce qui ne l'éprouv£> 
>) jamais. Tu t'es promené ,' toi et les tiens , dans 
)) notre îlej tu as été respecté ; tu as joui de tout j 
» tu n'as trouvé sur tor» chemin ni barrière , ni re- 
i) fus : on t'invitoit , tu l'asséyois j on étaloit dp- 



552 S- UPPLÉMENT 

» vant toi l'abondance du pajs. As-tu voulu de 
» jeunes filles ? excepté celles qui n'ont pas encore 
)) lepiivilè^f'de montrer leur visage et leur gorge, 
» les mères t'oni présenté les auires louiez nues : 
\> te voilà possesseur de la tendre victime du de- 
» voir hospitalier^ on a jonché pour elle et pour 
» loi , la terre de feuilles et de fleurs^ les musiciens 
» ont accordé leurs instrumens j rien n'a troublé la 
» douceur , ni gêné la liberté de tes caresses ni des 
» siennes. On a chant érhjnjne,rhjnme qui t'exhor- 
î) toit à être homme , qui exhortoit notre enfant à 
» être femme-, et femme complaisante et volup- 
» tueuse. On a dansé autour de votre couche ; et 
« c'est au sortir des bras de celte fenmie, après 
)) avoir éprouvé sur son sein la plus douce ivresse, 
» que tu as tué son frère , son ami , son père , 
» peut -être. Tu as fait pis encore; regarde, de 
» ce côîé ; vois cette enceinte hérissée de fiè- 
» ches y ces armes qui n'avoient menacé que nos 
» ennemis , vois-les tournées contre nos propres 
)) enfans : vois les malheureuses compagnes de nos 
)) plaisirs j vois leur tristesse 3 vois la douleur de 
» leurs pères j vois le désespoir de leurs mères : 
» c'est là qu'elles sont condamnées à périr par 
» nos mains , ou par le mal que tu leur as donné. 
» Ejoigne-ioi , à-moms que tes yeux cruels ne se 
)) plaisent à des spectacles de mort : éloigne-toi j 
» va , et puissent les iners coupables qui t'ont 
>t épargne dans ton voj^age , s'absoudre , et nous 



AU VOY. DE BOUG. 555 

» venger en l'engloutissant avant ton retour ! Et 
») vous, Olaïtiens , rentrez dans vos cabanes , ren- 
)) irez tous j et que ces indignes étrangers n'en- 
n tendent à leur départ» que le flot qui mugit, et 
)) ne voient que Técume dont sa fureur blanchit une 
» rive déserte » ! 

A-peine eut-il achevé , que la foule des habitons 
disparut : un vaste silence régna dans toute l'é- 
tendue de l'île 'j et l'on n'entendît que le sifïlenient 
aigu de vents et le bruit sourd des eaux sur toute 
la longueur de la côte : on eût dit que l'air et la 
mer , sensibles à la voix du vieillard , se disposoient 
à lui obéir. 

B. Eh bien ! qu'en pensez-vous ? 
A» Ce discours me paroît véhément j mais à- 
travers je ne sais quoi d'abrupte et de sauvage, il 
me semble y retrouver des idées et des tournures 
européennes. 

B, Pensez donc que c'est une traduction de 
rOtaïtien en espagnol , et de l'espagnol en français. 
Le vieillard s'était rendu , la nuit , chez cet Orou 
qu'il a interpellé , et dans la case duquel l'usage de 
la langue espagnole s'étoit conservé de temps im- 
mémorial. Orou avoit écrit en espagnol la haran- 
gue du vieillard ; et Bougainville en avoit une 
copie à la main , tandis que l'Olaïtien la pro- 
nonçoit. 

^. Je ne vois que trop à-présent pourquoi 
Bougainville a supprimé ce fragment; mais ce n'est 



5^4 SUPPLÉMEIST 

pas là tout 5 et ma curiosité pour le reste n'es l pas 
légère. 

B. Ce qui suit peut-être vous intéressera moins, 

A, N'importe. 

B, C'est un entretien do l'aumônier de l'équi- 
page] avec un habitant de Tile. 

A. Orou. 

B. Lui-même. Lorsque le vaisseau de Bou- 
gainville approcha d'Otaïti , un nombre infini d'ar- 
bres creusés furent lancés sur les eaux \ en un instant 
son bâtiment en fut environné j de quelque côté 
qu'il tournât ses regards , il voyoit des démons- 
trations de surprise et de bienveillance. On lui je- 
toit des provisions ) on lui tendoit les bras ; on s'at- 

tachoit à des cordes; on gravissoit contre des 
planches j on avoit rempli sa chaloupe; on crioit 
vers le rivage , d'où les cris étoient répondus ; les 
babitansde l'île accouroient; les voilà tous à terre : 
on s'empare deshoMimes et de l'équipage; on se les 
partage ; chacun conduit le sien dans sa cabane : 
les hommes les tenoient embrassés par le milieu du 
corps ; les femmes leur flattoient les joues de leurs 
mains. Placez-vous là ; soyez témoin , par la pen- 
sée , de ce spectacle d'hospitalité; et dites-moi 
comment vous trouvez l'espèce humaine. 

A, Très-belle. 

B, Mais j'oublierois peut-être de vous parler d'un 
événement assez singulier. Cette scène de bien- 
veillance et d'humanité fut troublée tout- à-coup 



AU V O Y. DE B U G. 555 

parles cris d'un homme qui appelait à son secoursj 
c'éloit le domestique d'un des ofiicicrs de Bou- 
gainville. De jeunes Olaïtiens s'étoient jetés sur 
lui , l'avoient étendu par terre , le désbabilloient , 
et se disposoient à lui faire la civilité. 

A, Quoi ! ces peuples si simples , ces sauvages 
si bons , si honnêtes ? 

B. Vous vous trompez j ce domestique étoit 
une femme déguisée en homme. Ignorée de l'équi- 
page entier , pendant tout le temps d'une longue 
traversée , les Otaïtiens devinèrent son sexe au 
premier coup-d'œil. Elle étoit née en Bourgogne j 
elle s'appeloit Barré j ni laide , ni jolie 5 âgée de 
vingt-six ans. Ellle n'étoit jamais sortie de son ha- 
meau j et sa première pensée de voj^ager fut de 
faire le tour du globe : elle montra toujours de la 
sagesse et du courage. 

A. Ces frêles machines-là renferment quelque- 
fois des aiues bien fortes. 

I I I. 

Entretien de ï' Aumônier et d'Orou, 

B, Dans la division que les Otaïtiens se firent 
de l'équipage de Bougainville , l'aumônier devint 
le partage d'Orou. L'aumônier et l'Otaïtienétoient 
à-peu-près du même âge, trente-cinq à trente- 
six ans. Orou n*avoit alors que sa femme et trois 
fiUes appelées Asto , Palli et Thia. Elles le désh^ 



556 SUPPLÉMENT 

billèrent, lui lavèrent le visage, les mains et lef 
pieds, et lui servirent un repas sain et frugal. 
Lorsqu'il fut sur-le-point de se coucher , Orou , 
qui s'étoit absenté avec sa famille , reparut , lui 
présenta sa femme et ses trois filles nues , et lui dit: 

= Tu as soupe , tu es jeune , tu te portes bienj 
si tu dors seul , tu dormiras mal j l'homme a be- 
soin la nuit d'une compagne à son côté. Yoilà ma 
femme , voilà mes filles : choisis celle qui te con- 
vient 5 mais si tu veux m'obliger , tu donneras la 
préférence à la plus jeune de mes filles qui n'a point 
encore eu d'enfans. 

La mère ajouta : •== Hélas! je n'ai point à m'en 
plaindre j la pauvre Thia ! ce n'est pas sa faute. 

L'aumônier répondit : 
' = Que sa religion, son état, les bonnes mœurs 
et l'honnêteté ne lui permeltoient pas d'accepter ses 
offres. 

Orou répliqua : 

= Je ne sais ce que c'est que la chose que tu 
appelles religion j mais je ne puis qu'en penser 
mal , puisqu'elle t'empêche de goûter un plai- 
sir innocent, auquel nature, la souveraine maî- 
tresse , nous invite tousj de donner l'existence à 
un de tes semblables j de rendre un service que 
le père , la mère et les enfans te demandent } de 
l'acquitter avec un hôte qui t'a fait un bon accueil , 
et d'enrichir une nation , en l'accroissant d'un 
ujet de plus. Je ne sais ce que c'est que la chose 



AU VOY. DE BOUG. ,557 

que tu appelles état j mais ton premier devoir 
est d*élre homme, et d'être recomioissaot. Je ne 
te propose point de porter dans ton pays les 
mœurs d'Orou j mais Orou , ton hôte et ton ami , 
te supplie de te prêter aux mœurs d'Otaïti. Les 
mœurs d'Otaïti sont-elles meilleures ou plus mau- 
vaises que les vôtres ? c'est une question facile à 
décider. La terre où tu es né a-t-elle plus d'hom- 
mes qu'elle n'en peut nourrir ? en ce cas les mœurs 
ne sont ni pires , ni meilleures que les nôtres ? En 
peut-elle nourrir plus qu'elle n'en a ? nos mœurs 
sont meilleures que les tiennes. Quant à l'honnê- 
teté que tu m'objectes , je le comprends j j'avoue 
que j'ai tort j et je t'en demande pardon. Je n'exige 
pas que tu nuises à ta santé j si tu es fatigué , il 
faut que tu te reposes j mais j'espère que tu ne 
continueras pas à nous conlrister. Vois le souci 
que tu as répandu sur tous ces visages : elles crai- 
gnent que tu n'aies remarqué en elles quelques 
défauts qui leur attirent ton dédain. Mais quand 
cela seroit , le plaisir d'honorer une de mes filles , 
entre ses compagnes et ses sœurs , et de faire une 
bonne action , ne te suffiroit-il pas ? Sois généreux î 

L'Aumônier. Ce n'est pas cela : elles sont toutes 
quatre également belles; mais ma religion ! mais 
mon état ! 

OroM. Elles m'appartiennent, et je te les offre : 
elles sont à elles , et elles se donnent à toi. Quelle 
que soit la pureté de conscience que la chose re/t-; 



558 SUPPLÉNENT 

gion et la chose état te prescrivent , tu peux les 
accepter sans scrupule. Je n'abuse point de mon 
autorité ; et sois sûr que je connois et que je res- 
pecte les droits des personnes. 

Ici , le véridique aumônier convient que jamais 
la providence ne Pavoit exposé à une aussi pres- 
sante tentation. Il étoit jeune; il s'agitoit , il se 
tourmentoit j il détournoit ses regards des aimables 
suppliantes j il les ranienoit sur elles; il levoit ses 
mains et ses yeux au ciel. = Thia, la plus jeune , 
embrassoit ses genoux, et lui disoit ; Etranger , n'af- 
flige pas mon père, n'afïlige pas ma mère, ne m'af- 
flige pas ! Honore-moi dans la cabane et parmi les 
miens ; élève-moi au rang de mes sœurs qui se 
moquent de moi. Asto l'aînée a déjà trois enfans j 
Palli , la seconde , en a deux , et Thia n'en a point! 
Etranger , honnête étranger , ne me rebute pas ! 
rends-moi mère ; fais-moi un enfant que je puisse 
un jour promener par la main, à côté de moi , 
dans Otaïti , qu'on voie dans neuf mois attaché à 
mon sein , dont je sois fière , et qui fasse une partie 
de ma dot , lorsque je passerai de la cabane de 
mon père dans une autre. Je serai peut-être plus 
chanceuse avec toi , qu'avec nos jeunes Taïtiens. 
Si tu m'accordes cette faveur , je ne t'oublierai 
plus ; je te bénirai toute ma vie ; j'écrirai ton nom 
sur mon bras et sur celui de ton fils j nous le pro- 
noncerons sans cesse avec joie : et, lorsque tu quit- 
teras ce rivage , mes souhaits l'accompagneront 



AU V T, DE B O U G. 55ç) 

sur les mers jusqu'à ce que tu sois arrivé dans ton 
pa^s. 

Le naïf aumônier dit qu'elle lui serroit les mains, 
qu'elle at tachoit sur ses jeux des regards si expressifs 
et si touchans ; qu'elle pleuroit j que son père, sa 
mère et ses sœurs s'éloignèrent ; qu'il resta seul 
avec elle , et qu'en disant : Mais ma religion , 
mais mon état , il se trouva le lendemain couché à 
côté de cette jeune fille , qui l'accabloit de cares- 
ses , et qui mviloit son père , sa mère et ses 
sœurs , lorsqu'ils s'approchèrent de leur lit le 
matin , à joindre leur reconnoissance à la sienne. 

Asto et Palli, qui s'étoient éloignées, rentrè- 
rent avec les mets du pa^^s , des boissons et des 
fruits : elles embrassoient leur sœur , et faisoient 
des vœux sur elle. Us déjeûnèrent tous ensemble } 
ensuite Orou, demeuré seul avec l'aumônier, lui 
dit: 

=■ Je vois que ma fille est contente de toij et 
je te remercie. Mais pourrois-tu m'apprendre ce 
que c'est que le mot religion , que tu as répété tant 
de fois , et avec tant de douleur ? 

L'aumô nier , après avoir rêvé un moment i 
répondit : 

= Qui est-ce qui a fait ta cabane et les ustensi-. 
les qui la meublent ? 

Orou. C'est moi. 

LlAum, Eh bien ! nous croyons que ce monde 
et ce qu'il renferme est l'ouvrage d'uo ouvrier. 



5()0 SUPPLÉMENT 

Orou. Il a donc des pieds , des mains , une 
tête ? ' 

L'Aum. Non. 

Orou, Où fait -il sa demeure? 

UAum» Par- tout. 

Orou. Ici même ? 

L'Aum. Ici. 

Orou. ISous ne l'avons jamais vu. 

L'Aum, On ne le voit pas. 

Orou, Yoilà un père bien indifférent î II doit 
être vieux j car il a du-moins l'âge de son ouvrage. 

UAum. 11 ne vieillit point i il a parlé à nos 
ancêtres ) il leur a donné des loix \ il leur a pres- 
crit la manière dont il vouloit être honoré j il leur 
a ordonné certaines actions, comme bonnes j il leur 
en a défendu d'autres , comme mauvaises. 

Orou, J'entends ) et une de ces actions qu'il 
leur a défendues connue mauvaises , c'est de cou- 
cher avec une femme et une fille ? Pourquoi donc 
a-t-il fait deux sexes ? 

L'Aum. Pour s'unir ; mais à certaines condi- 
tions requises j après certaines cérémonies préala- 
bles , en conséquence desquelles un homme ap- 
partient à une femme , et n'appartient qu'à elle ; 
une femme appartient à un komme , et n'appar- 
tient qu'à lui. 

Orou. Pour toute leur vie ? 

L'Aum. Pour toute leur vie. 

Orou, Eq sorte que , s'il arrivoit à une femme 



AU V O Y. DE B U G. 56 1 

<le coucher avec un autre (jue son mari , ou à un 
mari de coucher avec une autre que sa fennue.. . • 
mais cela n'arrive point ; car , puisqu'il est là , cfc 
que cela lui déplaît , il sait les en empêcher. 

VAuin. Non ; il les laisse faire; et ils pèchent 
contre la loi de Dieu ( car c'est ainsi que nous ap- 
pelons le grand ouvrier) , contre la Ici du pays ^ 
et ils commettent un crime. 

Orou, Je seiois fâché de t'offenser par mes 
discours ) mais si tu le permetlois , je te dirois 
mon avis. 

L*Auin. Parle. 

Orou. Ces préceptes singuliers , je les trouve 
opposés à la nature , et contraires à la raison ; iaits 
pour multiplier les crimes , et fâcher à tout mo- 
ment le vieil ouvrier, qui a tout fait sans mains, 
sans tête et sans outils y qu^est par-tout , et qu'on 
ne voit nulle part j qui dure aujourd'hui et demain, 
et qui n'a pas un jour de plus.; qui conmiande, et 
qui n'est pas obéi; qui peut empêcher, et qui n'em- _ 
pêche pas: contrancs à la nature, parce qu'ils 
supposent qu'un être pensant , sentant et libi-e , 
peut être la propriété d'un être semblable à lui : 
sur quoi ce droit seroit- il fondé ? Ne vois-tu pas 
qu'on a confondu , dans ton pays , la chose qui n'a 
ni sensibilité , ni pensée , ni désir , ni volonté ; 
({u'on quitte , qu'on prend , qu'on garde , qu'on 
échange sans qu'elle souffre et sans qu'elle se 
plaigne, avec la chose qui ne s'échange point , 
riiilcEopliie. Q 



562 s U P 1» L i; M E :v T 

ne s'acquiert point j qu" a lilDcrté , volonté , désir ; 
qui peut se donner ou se refuser pour un moment; 
se donner ou se refuser pour toujours; qui se plaint 
et qui souffre; et (jui ne sauroit devenir un elfct 
(Je commerce , sans qu'on oublie son caractère , et 
qu'on fasse violence à la nature : contraires à la 
loi générale des êtres. Rien, en effet , le paroît-il 
plus insensé qu'un précepte qui proscrit le chan- 
gement qui est en nous ; qui commande une cons- 
tance qui ny peut être ; et qui viole là liberté du 
inâle et de la femelle , en les enchaînant pour 
jamais l'un à l'autre ; qu'une fidélité qui borne la 
plus capricieuse des jouissances à un même indi- 
vidu ; qu'un serment d'immutabilité de deuxéîres 
<de chair , à la face d'un ciel qui n'est pas un ins- 
tant le même , sous des antres qui menacent rui- 
ne ; au bas d'une roche qui tombe en poudre; 
au pied d'un arbre qui se gerce ; sur une pierre 
qui s'ébranle? Crois-moi , vous avez rendu la 
condition de l'homme pire que celle de l'animal. 
Je ne sais ce que c'est que ton grand ouvrier: 
mais je me réjouis qu'il n'ait point parlé à nos 
pères ; et je souhaite qu'il ne parle point à nos cn- 
lans ; car il pourroit par hasard leur dire les 
mêmes sottises; et ils feroicnt peut-être colle de 
]e croire. Hier , en soupant , tu nous a entretenus 
de magistrats et de prêtres 3 je ne sa's quels sont 
ces personnages que tu appelles magistrat s et pré- 
ires^ dont l'autorité règle votre conduite; mais, 



A U V O Y. DE B O U G. 5G5 

flia-nioi , sont-ils inaîlrcs du bien et du mal ? 
Peuvent-iU iaire que ce qui est juste soit injuste , 
et que ce qui^ est injusLc soit juste ? dépend- il 
d'eux d attacher le bien à des actions nuisibles , et 
le mal à des actions innocentes ou utiles ? Tu ne 
saurois le penser; car, à ce compte , il ny aii" 
roit ni vrai ni faux , ni bon ni mauvais , ni beau 
ni laid j du-moins, que ce (|u'il plairoit à ton grand 
ouvrier , à tes magistrats , à tes prêtres , de pro- 
noncer tel; et , d'un moment à l'autre , tu serois 
obligé de changer d'idées et de conduite. Un jour 
l'on te diroit , de la part de l'un de tes trois maî- 
tres : lue ; et tu seiois oblige , en conscience, de 
tuer; un autre jour: vole; et lu serois tenu de 
voler; ou: ne mange pas de ce fruit ; Qi tu n'o- 
serois en manger : je te défends ce légume ou cet 
animal; et tu le garderois d'j toucher. 11 n'y a 
point de bonté , qu'on ne pût l'interdire; point do 
méchanceté , fju'on ne pûl t'ordonner. Et où en 
serois-lu réduit, si tes trois maîtres , peu d'accord 
entr'eux , s'avisoient de te permettre , de t'enjoin- 
dre et de te défendre la même chose , comme je 
pense qu'il arrive souvent ? Alors , pour plaire au 
prêtre , il faudra que lu te brouilles avec le ma- 
gistrat ; pour satisfaire le magistral , il faudra que 
^ tu mécontentes le grand ouvrier ; et pour te ren- 
dre agréable au grand ouv.rier , il faudra que lu 
renonces à la nature, Et sais-tu ce qui en arrivera? 
c'est que ta les mépriseras tous trois ; et que lu 



564 SUPPLÉMENT 

ne seras ni lioninie , ni citojen , ni pieux; que tu 
ne seras rien ; que tu seras mal avec toutes les 
sortes d'autorités j mal avec toi-même j niéchant , 
tourmenté par ton cœur j persécuté par tes maî- 
tres insensés y et malheureux , comme je te vis 
hier au soir , lorsque je te présentai mes filles et 
ma femme , et que tu t'écriois : INIais ma religion I 
mais mon état I Veus~tu savoir , en tout temps et 
en tous lieux, ce qui est bon et mauvais ? Atta- 
che-toi à la nature des choses et des actions j à tes 
rapports avec ton semblable j à finfluence de la 
conduite sur ton utilité particulière et le bien 
général. Tu es en délire , si (u crois qu'il y ait 
rien , soit en haut , soit en bas, dans l'univers , 
qui puisse ajouter ou retrancher aux lois de la 
nature. Sa volonté éternelle est que le bien soit 
préféré au mal } et le bien général, au bien parti- 
culier. Tu ordonneras le contraire j mais tu ne 
seras pas obéi. Tu multiplieras les malfaiteurs et 
Jes malheureux par la crainte , par les châtimens 
et par les remor ils j tu dépraveras les consciences j 
tu corrompras les esprits ; ils ne sauront plus ce 
qu'ils ont à faire ou a évitere Troublés dans l'état 
d'innocence , tranquilles dans le forfait , ils auront 
perdu l'étoile polaire de leur chemin. Réponds-moi 
sincèrement j en dépit, «les ordres exprès de tes 
trois législaleurs , un jeune homme , dans ton 
pays , ne couche-t-il jamais , sans leur permis- 
§iQn f avec une jeune fille ? 



AU VOY. DEBOUG. 565 

IJy^uin, 3e mentii ois si je te l'assurois. 

Orou. La femme, qui a juré de n'appartenir 
.qu'à sou nmii , ne se donne - t - elle point à un 
autre ? 

UAum, Rien de plus commun. 

Orou. Tes législateurs sévissent ou ne sévissent 
pas : s'ils sévissent, ce sont des bétes féroces crai 
battent la nature; s'ils ne sévissent pas , ce sont 
des îmbécilles qui ont exposé au mépris leur a u-^ 
toiité par une défense iuulile. 

VAiun, Les coupables, qui échappent à la sévé- 
rité desîoix j sont chuliés par le blàniè général. 

Orou, C'est-à-dire que la justice s'exerce par 
le défaut de sens commun de toute la nation j et 
que c'est la folie de l'opinion qui supplée aux ioixi 

/!.Vi/W2. La fille déshonorée ne trouve plus d& 
mari. 

Orou. Déshonorée ! et pourquoi? 

IJAum. La femme inlidelie est plus ou moins 
méprisée. 

Orow. Méprisée ! et pourquoi? 

IJAum. Le jeune homme s'appelle un lâch« 
séducteur. 

Orou. Un lâche ! un séducteur ! et pourquoi 7 

VAum. Le père , la mère et l'enfant sont déso- 
lés. L'époux volage est un libertin : l'époux trahi 
partage la honte de sa femme. 

Orou. Quel monstrueux tissu d'extravagances 
tu m'exposes là! et encore lu ne dis pas tout ; 



56G s \] V V L t M E .^ T 

car , aus.^i-lôl qu'on s'est permis de disposer à son 
gié des idées de justice et de propriété; d'ôter ou 
de donner un caraclère arbitraire aux choses ; d'u- 
Jûir aui actions ou d'en séparer le bien et le mal , sans 
consulter cjue le caprice, on se blâme , en s'ac- 
cuse , on se suspecte , on se tjrannise , on est 
envieux , on est jaloux , on se trompe , on sVïïlige, 
on se cache , on dissimule, on s'épie , on se sur^ 
prend , on se (|uerelle , on ment ; les filles en im- 
posent à leurs parens j les maris , à leurs femmes ; 
les femmes, à leurs «laris ; des filles , oui , je n'en 
doute pas, des filles étoufferont leurs enfans; des 
pères soupçonneux mépriseront et tiégligeronl les 
leurs } des mères s'en sépareront, et les abandon- 
neront à la merci du sort ', et le crime et la débau- 
che se montreront sous toutes sortes de formes. Je 
sais tout cela, conmie si j'avois vécu parmi vous. 
Cela est , parce que cela doit être ; et ta sociéié , 
dont voire chef vous vante le bel oidre , ne sera 
([u'un ramas d'hjpocritcs, qui foulent secrètement 
aux pieds les loix ; ou d'infortunés , qui sont eùx- 
méraes les instrumens de leurs supplices, en s'y 
soumettant ; ou d'imbécilles , en qui le préjuge a 
tout- à-fait étouffé la voix de la nature; ou d'êtres 
mal organisés , en qui la nature ne réclame pas ses 
fclroils. 

fJAum. Cela ressemble. Mais vous ne vous 
mariez donc point ? ^ 

- Orou» Nous nous marions. 



AU V O V. D li 1} O U G. 567 

L^Auvi. Qu'cbl-te que votre mariage 7 

Oroii. Le cousentement d'habiter une rn^-me 
cabane , et de coucher dans le inciiie lit , lant que 
nous nous y trouverons bien. 

L'Aimi. El h)rs(]r.e vous vous y trouvez mal ? 

Oroii. Nous nous séparons. 

L'Auin. Que deviennent vos enfans ? 

Oroii. O étranger! ta dernière question acliève 
de me déceler la profonde misère de ton pays. 
Sache , mon ami , qu'ici la naissance d'un enfant 
est toujours un bonheur : et sa niorl , un sujet de 
regrets et de larmes. Un enfant est un bien pré-* 
cieux , parce qu'il doit devenir un homme ) aussi , 
en avons-nous un tout autre soin , que de nos plantes 
et de nos animaux. Un enfant «}ui naît , occasionne 
la joie domesli<jue et publique : c'est un accrois- 
sement de fortune pour la cabafte , et de forcd 
pour la nation : ce sont des bras et des mains dé 
plus dans Otaïtij nous voyons en lui un agricul- 
teur , un pécheur, un cliasseui-, un t;(.! Jat , ua 
époux , un père. En repassant de la Cfibaoe de son 
mari dans celle de ses parens , une fenmie em- 
mène avec elle les enfans qu'elle avoil apportés eu 
dot : on partage ceux f[ui sont nés pendant la coha- 
bitation cotiimune ; et l'on compense , au'.anl ({u'il 
est possible , les mdles par les femelles, en sorlç 
qu il reste à chacun à-pcu-près un nombre cgnl 
de iilles et de garçons. 



5u::> s u p p L É îvi r. ?; t 

JJ'Aïun. Mr.is les en fans sont long -temps à 
chaige avant que de rendre service. 

Orou. Nous destinons à leur entretien , et à la 
subsistance des vieillards ^ une sixième partie de tous 
les fruits du piîjs ) ce tribut les suit par-tout. Ainsi, 
lu vois que plus la famille de TOlaïlien est nom- 
breuse , plus il est riche. 

IJAum. Une si^iième partie ! 

Orou. 0\x\) c'est un nioven sûr d'encourager 
la population , et d'intéresser au respect de la vieil- 
lesse et à la conservation des enfans. 

IJAiun.NQS époux se reprennent-ils quelquefois? 

Orou. Très-souvent 5 cependant la durée la plus 
courte d'un mariage est d'une lune à l'autre. 

T] Auui. A-moins que la femme ne soit grosse j 
alors la cohabitation est au-moins de neuf mois ? 

Orow. Tu te trompes j la paternité, coamie le 
tiibiU , suit l'enfant par-tout. 

TJAimi. Tu m'as parlé d'enfans qu'une femme 
apporte en dota son mari. 

Orou. Assurément. Voilà une fille aînée qui a 
trois enfans 5 ils marchent ^ ils sont sains ; ils sont 
beaux j ils promettent d'être forts : lorsqu'il lui 
prendra fantaisie de se marier, el'e les emmènera j 
ils sont les siens: son mari les recevra avec joie^ 
et sa femme ne lui en seroit que plus agréable , si 
elle étoit enceinte d'un qualrième. 

UAum, De lui. 



AU V O Y. DE B O U G. oC)C) 

Orou. De lui , ou d'un autre. Plus nos filles ont 
d'cnfans , plus elles sont recherchées j plus nos 
garçons sont vigoureux et forts , plus ils sont riches : 
aussi , autant nous sommes attentifs à préserver les 
unes (le l'approche de riiomuie , les autres du 
commerce de la femme , avant l'âge de fécondité j 
autant nous les exhortons à produire , lorsque les 
garçons sont pubères et les filles nubiles. Tu ne 
saurois croire l'importance du service, que tu auras 
rendu à ma fille Thia , si tu lui as fait un enfimt. Sa 
mère ne lui dira plus à chaque lune : Mais , Thia, 
à quoi penses - tu donc ? Tu ne deviens point 
grosse ) tu as dix-neuf ans j tu devrois avoir déjà deux 
enfans, et tu n'en as point. Quel est celui qui se 
chargera de loi ? Si tu perds ainsi tes jeunes ans , 
que feras-tu dans ta vieillesse ? Thia , il faut que 
tu aies quelque défaut qui éloigne de toi les hom- 
mes. Corrige-toi , mon enfant: à ton âge, j'avois 
été trois fois mère. 

UAuui. Quelles précautions prenez-vous , pour 
garder vos filles et vos garçons adolescens ? 

Orou. C'est l'objet principal de l'éducation do- 
mestique , et le point le plus important des mœurs 
publiques. Nos garçons , jusqu'à l'âge de vingt- 
deux ans ^ deux ou trois ans au-delà de la puberté , 
restent couverts d'une longue tunique , et les reins 
ceints d'une petite chaîne. Avant que d'être nu- 
biles , nos filles n'oseroient sortir sans un voile 
blanc. Oter sa chaîne , lever son voile , sont des 



5^0 SUPPLÉAIENT 

fautes qui se comnietleni rarement , parce que 
nous leur en apprenons de bonne heure les fâ- 
cheuses conséquences. Mais au moment où le mâle 
a pris toute sa force , où les symptômes virils ont 
de la continuité , et où l'eli'usion fréquente et la 
qualité de la liqueur séminale nous rassurent j au 
moment où la jeune fille se fane , s'ennuie, est d'une 
maturité propre à concevoir des désirs , à en ins- 
pirer , et à les satisfaire avec utilité , le père détache 
la chaîne à son lils , et lui coupe l'ongle du doii^t 
du milieu de la main droite. La mère relève le 
voile de sa fille. L'un peut solliciter une fenune, et 
en être sollicité j l'autre, se promener pubhquemenfc 
le visage découvert et la gorge nue , accepter ou 
refuser les caresses d'un homme. On indi(jue seu- 
lement d'avance au garçon , les filles j à la fille , les 
garçons qu'ils doivent préférer. C'est une grande 
fJte , que le jour de l'émancipation d'une fille ou 
d'un garçon. Si c'est une fille , la veille , les jeunes 
garçons se rassemblent autour de la cabane , et 
l'air retentit pendant toute la nuit du chant des 
voix et du son des instrumens. Le jour , elle est con- 
duite par son père et par sa mère dans une enceinte 
où l'on danse , et où l'on fait l'exercice du saut , 
de la lutte et de la course. On déploie l'homme 
nud devant elle , sous toutes les faces et dans toutes 
les attitudes. Si c'est un garçon , ce sont les jeunes 
filles qui font en sa présence les frais et les hon- 
neurs de la fcte , et exposent à ses regards la 



AU V Y. DE B O t' G. OJ ï 

fcniine nuo, sniis rcscrve et sans «ecrcl. Le rcile 
de la céréiiioiiie s'achève sur un lit de feuilles , 
coiunie tu Tas vu à ta desct^nte parmi nous. A la 
chute du jour, la iilie rentre dans la cabane de ses 
parens , ou passe dans la cabane de celui dont elle 
a fait choix , el y reste tant qu'elle s'^ plaît. 

L'Aum. Ainsi cette fêle est ou n'est point un 
jour du mariage ? 

Orou. Tu l'as dit.. .. 

= A. Qu'est-ce que je vois là en marge ? 

B. C'est une note, où le bon Aumônier dit que 
les préceptes des parens sur le choix des garçons 
et des filles étoient pleins de bon sens et d'obser- 
vations très -fines et très- utiles ; mais qu'il a siq)- 
priiiié ce catéchiMne , qui auroit paru à des gens 
aussi corrompus et aussi superficiels que nous, 
d'une licence impardonnable ; ajoutant toute-fois 
que cen'ctcil pas sans regret qu'il avoit relranché 
des détails où l'on auroit vu , premièrement , jus- 
qu'où une nation, qui s'occupe s ns cesse d'un objet 
important , peut être couduite dans ses recherches , 
sans les secours de la physique et de l'anatomic j 
secondement , la diflérence des idées de la beauté 
dans une contrée où l'on rapporte les Ibrmes au 
plaisir d'un moment , et chez un peuple où elles 
sont appréciées d'après une utilité plus constante. 
Là , pour élre belle, on exige un teint éclatant, un 
grand front, de grands yeux , les traits fins et dé- 



I 



572 SUPPLÉMENT 

licals , une taille légère, une petite bouclie , de 
petites mains , un petit pied. ,. Ici , presque aucun 
de ces éleaiens :a'entre en calcul. La femme sur 
laquelle les regards s'attachent et que le désir pour- 
suit , est celle qui promet beaucoup d'enfans ( la 
femme du cardinal d'Ossat ) , et qui les promet 
actifs , inlclligcns , courageux , sains et robustes. Il 
n y a presque rien de commun entre la Vénus d'A- 
thènes et celle d'Oiaïtij l'une est Vénus galante, 
l'autre est Vénus féconde. Une Otaïticnne diioit un 
jour avec mépris à une autre femme du pajs : Tu 
esl)elle , mais tu fais de laids enfansj je suis laide , 
mais je fais de beaux enfans; et c'est moi que les 
honmies préfèi eut. 

Après cette note de l'Aumônier , Orou con- 
tinue. = 

Orou. L'heureux moment pour une jeune fille 
et pour ses parens , que celui où sa grossesse est 
constatée I Elle se lève ; elle accourt ; elle jette ses 
bras autour du cou de sa mère et de son père ; c'est 
avec des transports d'une joie mutuelle, qu'elle leur 
annonce et qu'ils apprennent cet événement. Ma- 
man ! mon papa I embrassez-moi ; je suis grosse î 
= Est -il bien viai ? =^ Très -vrai. =■ El de qui 
l'êtes -vous? :^ Je le suis d'un tel. . . 

UAum. Comment peut-elle nommer le père de 
son enfant ? 

Orou, Pourquoi veux- tu qu'elle l'ignore? Il en 



A t' V O y. DE B U G. 575 

est de la durée de nos amours comme de celle de 
nos niariages; elle est au-moinii d'une lune à la lune 
suivanie. 

, UAum, Et cette règle est bien scrupuleusement 
observée ? 

Oroii. Tu vas en juger. D'abord , l'intcrvolle de 
deux lunes n''esl pas long j mais lors'jiio ù.eu\ '(ores 
ont une prétention bien Kndce à la formation d'un 
enfant , il n appartient plus à sa nici e. 

UAwn. A qui appartient-il donc ? 

Orou. A celui des deux , à qai il lui plaît de le 
donner ; voilà tout son privilège : et un enfant étant 
par iui-nicnie un objet d'intérêt et de richesse , tu 
conçois que , parmi nous , les libertines sont rares , 
et que les jeunes garçons s'en éloignent. 

L'AinU' Yous avez donc aussi vos libertines ? 
J'en suis bien aise. 

Orou. Nous en avons même de plus d'une sorte : 
mais tu rn'écarles de mon sujet. Lorsqu'une (k nos 
filles est grosse, si le père de l'enfant est un jeune 
honmie beau , bien fait, brave, intelligent et la- 
borieux , l'espérance que l'enfant héritera des vertus 
de son père renouvelle l'allégresse. Notre enfant n'a 
honte que d'un mauvais choix. Tu dois concevoir 
quel prix nous attachons à la santé , à la beauté , à 
la force , à l'industrie , au courage : tu dois conce- 
voir comment , sans que nous nous eu mêlions , 
les prérogatives du sang doivent s'éterniser parmi 
nous. Toi , qui as parcouru diverses contrées , dis- 



5^4 SUPPLÉMENT 

moi si tu as remarqué dans aucune autant de beaus 
honuiies et autant de belles femmes que dans 
Otaïli? Regarde -moi : conmient me trouves- lu ? 
Eh bien I il J a dix mille hommes ici plus grands , 
aussi robustes j mais pas un plus brave que moi: 
aussi les mères me désignent-elles souvent à leurs 
filles. 

IJAiim, Mais de tous ces enfans que tu peux 
avoir faits hors de ta cabane , que t'en revienl-ii ? 

Orou. Le quatrième maie ou femelle. Il s'est 
établi parmi nous une circulation d'honmies , de 
femmes et d'enfans , ou de bras de tout âge et de 
toute fonction, qui est bien d'une aulre impor- 
tance que celle de vos denrées qui n'en sont que le 
produit. 

L'Aum. Je le conçois. Çu'est- ce que c'est 
que ces voiles noirs que j'ai rencoulré quelquefois? 

Orou, Le signe de la stérilité , vice de nais- 
sance , ou suite de l'âge avancé. Celle qui quitte ce 
voile , et se mêle avec des hammes, est une liber- 
tine : celui qui relève ce voile , et s'approche de la 
femme stérile , est un libertin. 

L'Aum. Et ces voiles gris ? 

Orou. Le signe de la maladie périodique. Celle 
qui quille ce voile , et se mêle avec les hommes , 
est une libertine : celui qui le relève, et s'approche 
de la fenmie malade , est un libertin. 

L'Aum. Avez-vous des châtimens pour ce li- 
bertinage. 



AU V Y. DE B O U G. 37^ 

Orou, Point d'autre que le blaniei 

L'Jum. Un père peut-il coucher avec sa fille, 
une mère avec son fils , un frère avec sa sœur , un 
mari avec la femme d'un autre ? 

Orou. Pourquoi non ? 

UAum, Passe pour la fornication j mais l'in- 
cesle , mais l'adultère ! 

Orou. Qu'est-ce que tu veux dire avec tes mots 
fornication , inceste, adultère? 

L'Aum, Des crimes , des crimes énormes , 
pour l'un desquels on brûle dans mon pnjs. 

Orou. Qu'on brûle ou qu'on ne brûle pas dans 
ton pajs , peu m'importe. Mais tu n'accuseras pas 
les mœurs d'Europe par celles d'Otaïti , ni par 
conséquent les mœurs d'Olaïti par celles de ton 
pajs : il nous faut une règle plus sûre 5 et quelle 
sera cette règle ? En connois-tu une autre que iC 
bien général , et Tulilité particulière ? A-présent , 
dis-moi ce que ton crime inceste a de contraire à 
ces- deux fins de nos actions ? Tu te trompes , mon 
ami, si tu crois qu'une loi une fois publiée , un 
mot ignominieux inventé , un supplice décerné , 
tout est dit. Réponds-moi donc , qu'entends-lu par 
inceste ? 

L'Auin. Mais un inceste 

Oro«. LTn inceste ? ... Y a-t-il long-temps que 
ton grand ouvrier sans tête , sans mains et sans ou- 
tils , a fait le monde ? 

UAum, Non, 



S'tG supplément 



Orou, Fit-il toute l'espèce humaine à-la-fois? 

UAïun, Non. 1! créa seulement une femme et 
un homme. 

Orou. Eurenl-iis des enfans ? 

L'Auni. .Vssuremcnt. 

Orou, Supposons que ces deux pren)iers pa- 
ïens n'aieul eu que des lilles, et que leur mère soit 
nior^e ia prennèrc j ou qu'ils n'aient eu que des 
garçons , et qje !a femme ait perdu son mari. 

L\4uin. Tu m'embarrasses ; mais tu as beau 
dire , Xincesie est un crime abominable j et parlons 
d'autre chose. 

Orou. Cela te plaît à dire; je me tais , moi , tant 
que lu ne m'auras dit ce que c'est que le crime 
abominable inceste, 

L'Aunu Eh bien I je t'accorde que peut-être 
V inceste ne blesse en rien la nature; mais ne suffît- 
il pas qu'il menace la constitution politique ? Que 
deviendroient la sûreté d'un chef et la tranquillité 
d'un état , si toute une nation composée de plu- 
sieurs millions d'hommes, se trouvoit rassemblée 
autour d'une cinquantaine de pères de famille ? 

Orou. Le pis-aller , c'est qu'où il n'jf a qu'une 
grande société , il y en auroit cinquante petites , 
plus de bonheur et un crime de moins. 

L'Aum, Je crois cependant que, mênie ici, 
un fils couche rarement avec sa mère. 

Orou, A-moins qu'il n'ait beaucoup de respect 
pour elle , et une tendresse qui lui fasse oublier la 



AU V Y. D 1 B U e. 577 

disparité d'âge , et préférer une femme de qua- 
rante ans à une fille de dis-neuf. 

L'Aum. Et le commerce des pères avec leurs 
filles ? 

,Orou. Guère plus fréquent , à'-moins que la fille 
ne soit laide el peu recherchée. Si son père l'aime, 
il s*oecupe à lui préparer sa dot en enfans. 

L'Aum, Gela me fait imaginer que le sort des 
femmes que la nature a disgraciées ne doit pas 
être heureux dans Otaïti. 

Orou. Cela me prouve que tu n'as pas une haute 
opinion delà générosité de nos jeunes gctts. 

L'Aum. Pour les unions de frères et do sœurs, 

je ne doute pas qu'elles ne soient très-communes. 

Orou. Et très-«pprouvées. 

L'Aum, A t'entendre , cette passion , qui pro* 

duit tant de crimes et de maux dans nos contrées , 

seroit ici tout-à-fait innocente. 

Orou. Etranger ! tu man([ues de jugement et 
de mémoire : de jugement , car par-tout où il y a 
défense , il faut qu'on soit tenté dé faire la chose 
défendue , et qu'on la fasse : de mémoire , puisque 
tu ne te souviens plus de ce que je t'ai dit. Nous 
avons de vieilles dissolues , qui sortent la nuit sans 
leur voile noir , et reçoivent des hommes , lorsqu'il 
ne peut rien résulter de leur approche; si elles sont 
reconnues' ou surprises, l'exil au nor'd de l'île , ou 
Tesclavage, est leur châtiment: des ïilies précoces, 

fi* 



5;^ SUPPLÉMENT 

c|ui relèvent leur voile blanc à i'insii de leurs pa- 
rens ( et nous avons pour elles un lieu fermé dans 
la cabane ) j des jeunes gens , qui déposent leur 
chaîne avant le temps prescrit par la nature et par 
la loi( et nous en réprimandons leurs parens) ; des 
femmes à qui le temps de la grossesse paroît long; 
des femmes et des filles peu scrupuleuses à^arder 
leur voile gris ; mais , dans le fait , nous n'attachons 
pas une grande importance à toutes ces fautes; et 
tu ne saurois croire combien l'idée de richesse 
particulière ou publique , unie dans nos létes 
a l'idée de population , épure nos mœurs sur ce 
point. / 

UAwn, La passion de deux hommes pour une 
même femme , ou le goût de deux femmes ou de 
deux filles pour un même homme, n'occasiounent- 
ils point de désordres ? 

Orou. Je n'en ai pas encore vu quatre exemples : 
le choix de la femme ou celui de l'homme finit tout. 
La violence d'un honmie seroit une faute grave ; 
mais il faut une plainte publique ; et il est presque 
inoui qu'une fille ou qu'une femme se soit plaint. 
La seule chose que j'aie remarquée , c'est que nos 
femmes ont moins de pitié des hommes laids , qu<5 
nos jeunes gens , des femrues disgraciées ; et nous 
n'en somm'es pas fâchés. 

L*Awn» Vous ne comioissez. guère la jalousie ^ 
à ce que je vois; mais la tendresse ragrilale, l'a* 



AU V O Y. DE BOUC. O79 

niour ruaternel , ces deux sentimens si puissans et 
si doux , s'ils ne sont pas étrangers ici , y doivent 
<$lre assez foibles. 

Orou, Nous ;y avons supplée par un aufre , qui 
est tout autrement général, énergique et durable : 
i'intéroL Mets la main sur la conscience ; laisse là 
cette fanfaronnade de vertu , qui est sans cesse sur 
les lèvres de tes camarades, et qui ne réside pas au 
fond de leur cœur. Dis- moi si , dans quelque con- 
trée que ce soit, il y a un père qui, sans la honte 
qui le retient , n'aimât mieux perdre son enfant, im 
mari qui n*aimât mieux perdre sa femme, que sa 
fortune et l'aisance de toute sa vie. Sois sûr que 
par-tout oiî Thomme sera attaché à la conserva- 
tion de son semblable comme à son lit , à sa san- 
té , à son repos , à sa cabane , à ses fruits , à ses 
champs j il fera pour lui tout ce qu'il sera possi' 
blc de faire. C'est ici que les pleurs trempent îa 
couche d'un enfant qui soufïre ; c'est ici que 
les mères sont soignées dans la maladie; c*est ici 
qu'on prise une femme féconde , une filte nubile , 
un garçon adolescent ; c'est ici qu'on s'occupe de 
leur institution , parce que leur conservation est 
toujours un accroissement , et leur perte tou- 
jours une diminution de fortune. 

TJAuin. Je crains bien que ce sauvage n'ait 
raison. Le paysan misérable de nos contrées , qui 
excède S9i femme pour soulager sou cheyal ,lai5S^ 



58o s U P P L É ?! E N T 

périr son enfant sans secours , et appelle le incJe- 
cin pour son bœuf. 

Orou. Je n'entends pas trop ce que tu viens de 
dire j mais , à ton retour dans ta patrie si bien 
policée , tache dy introduire ce ressort j et c'est 
alors qu'on ^ sentira le prix de l'enfant qui naît , 
et l'importance de la population. Yeus-lu que je 
te révèle un secret? mais prends garde ({u'il ne 
l'échappe. Vous arrivez : nous vous abandonnons 
nos fenmies et nos filles j vous vous en étonnez; 
vous nous en témoignez une gratitude qui nous 
fait rire ; vous nous remerciez , lorsque nous 
asséjons sur toi et sur tes compagnons la plus forte 
de toutes les impositions. Nous ne t'avons point 
demandé d'argent ) nous ne nous sounnes point 
jetés sur tes marchandises ) nous avons méprisé 
tes denrées : mais nos femmes et nos filles sont 
venues exprimer le sang de tes veines. Çuand tu 
t'éloigneras , tu nous auras laissé des enfans : ce 
tribut levé sur ta personne , sur ta propre substan- 
ce , à ton avis , n'en vaut-il pas bien un autre ? Et 
si tu veux en apprécier la valeur, imagine que lu 
aies deux cents lieues de cotes à courir , et qu'à 
chaque vingt milles on te mette à pareille contri- 
bution. Nous avons des terres immenses en friche; 
nous manquons de bras ; et nous t'en avons de- 
mandé. Nous avons des calamités épidémiques à 
Téparer ; et nous t'ayons employé à réparer le vide 



Au V O Y. DE B L" G. 58 f 

qu'elles laisseront. Nous avons des ennemis voisins 
à conibattre , un besoin de soldats j et nous t'avons 
prié de nous en faire : le nombre de nos femmes et 
de nos filles est trop grand pour celui des honnnesj 
et nous t'avons associé à notre tâche. Parmi ces 
femmes et ces filles , il y en a dont nous n'avons 
pu obtenir d'enfans j et ce sont celles que nous 
avons exposées à vos premiers embrasseniens. 
Nous avons à pajer une redevance en hommes à 
un voisin oppresseur j c'est loi et tes camarades 
qui nous défrayerez; et, dans cinq ou six ans, 
nous lui enverrons vos fils, s'ils valent moins que 
les nôtres. Plus robustes , plus sains que vous , 
nous nous sommes appeiçus que vous nous sur- 
passiez en intelligence j et , sur-le-champ , nous 
avons destiné quelques-unes de nos femmes et de 
nos tilles les plus belles à recueillir la semence 
d'une race meilleure que la nôtre. C'est un essai 
que nous avons tenté , et qui pourra nous réussir. 
P^ous avons tiré de toi et des tiens le seul parti que 
nous en pouvions tirer : et crois que , tout sauva- 
ges que nous sommes , nous savons aussi calculer. 
Ya où tu voudras j et tu trouveras toujours l'hom- 
nie aussi fin que toi. Il ne te donnera jamais que ce 
qui ne lui est bon à rien , et te demandera tou- 
jours ce qui lui est utile. S'il te présente un mor- 
ceau d'or pour un morceau de fer j c'est qu'il ne 
fait aucun cas de l'or , et qu'il prise le fer. Mais 
dis-moi donc pourquoi tu nas pas yétu corunicj 



582 SUPPLÉMENT 

les autres ? Que signifie celte casaque longue qui 
l'enveloppe de la léte aux pieds, et ce sac pointa 
que tu laisses tomber sur tes épaules , ou que tu 
ramènes sur tes oreilles ? 

L'Aum, C'est que , tel que tu me vois, je me 
suis engagé dans une société d'hommes qu'on ap- 
pelle , dans mon pays , des moines. Le plus sacré 
de leurs vœux est de n'approcher d'aucune ic^m" 
me , et de ne point faire d'enfans. 

Orou. Que faites-vous donc ? 

VAum. Rien. 

Orou> Et ton magistrat souffre cette espèce de 
paresseux , la pire de toutes ? 

UAwn, Il fait plus j il la respecte et la fait 
respecter. 

Orou, Ma première pensée éloit que la nature, 
quelque accident, ou un art cruel vous avoit privés 
de la faculté de produire votre semblable ; et que , 
par pitié , on aimoit mieux vous laisser vivre que 
de vous tuer. Mais , moine , ma fille ma dit que 
lu étois un homme, et un homme aussi robuste 
qu'un Otaïlien , et qu'elle espéroit que tes caresses 
réitérées ne seroient pas infructueuses. A-présent 
que j'ai compris pourquoi tu t'es écrié hier au soir: 
Mais ma religion ! mais mon état ! pourrois-tu 
jn'apprendre le motif de la faveur et du respect 
c|ue les magistrats vous accordent ? 

UAum, Je l'ignore. 

proM. Tu sais a«- moins par quelle raiion; 



AU V Y. DE B O U G. ob:> 

étnnt homme , lu t'es librement condamné à ne 
pas l'être ? 

UAum. Cela seroit trop long et trop dijBcile 
à t'expliquer. 

Orou. Et ce vœu de stérilité , le moine y est-il 
bien fidèle ? 

IJAwn. Non. 

Orou. J en étois sûr. Avez - vous aussi des 
moines femelles ? 

L'Aum, Oui. 

Orou. Ausii sages que les moines mâles ? 

UAuin. Plus renfermées , elles sèchent de dou- 
leur , périssent d'ennui. 

Orou. Et l'injure faite à la nature est vengée. 
Oh ! le vilain pays ! Si tout y est ordonné connue 
ce que tu rn*en dis , vous êtes plus barbares que 
nous. 

Le bon aumônier raconte qu'il passa le reste de 
la Journée à parcourir l'île » à visiter les cabanes ; 
et que le soir, après avoir soupe, le père et la mère 
l'ajrant supplié de coucher avec la seconde de leurs 
filles , Palli s'étoit présentée dans le même désha- 
billé que Thia , et qu'il s'étoit écrié plusieurs fois 
pendant la nuit : Mais ma religion ! mais mon état! 
que la troisième nuit il avoit été agité des mêmes 
remords avec Asto l'aînée j et que la quatrième nuit 
il l'avoit accordée par honnêteté à la femme de soq 
Lôte. 



584 SUrPLÎÉMÉNT 

IV. 
Suite du Dialogue. 

A, J*esliriie cet aumônier poli. 

B. Et riioi , beaucoup davantage les mœurs deS 
Olaïtiens, et le discours d'Orou. 

A. Quoiqu'un peu modelé à l'européenne. 

B. Je n'en doute pas. 

= Ici le bon aumônier se plaint de la brièveté 
de son séjour dans OlaïLi , el de la difficulté de mieux 
connoître les usages d'un peuple assez sage pour 
s'être arrêté de lui-même à la médiocrité ) ou as- 
sez heureux pour habiter un climat dont la fertilité 
lui assuroit un long engourdissement ; assez actif 
pour s'être mis à l'abri des besoins absolus de la 
vie ; et assez indolent pour que son innocence , 
son repos et sa félicité n'eussent rien à redouter 
d'un progrès trop rapide de ses lumières, Pûen ny 
étoit mal par l'opinion et par la loi , que ce qui 
étoit mal de sa nature. Les travaux et les récoltes 
s'y faisoient en commun. L'acception du mot 
propriété y éloit très-étroite j la passion de l'a- 
mour, réduite à un simple appétit physique , n'y 
produisoit aucun de nos désordres. L'île entière 
oftVoil l'image d'une seule famille nombreuse, 
dont chaque cabane représentoit les divers appar- 
temens d'une de nos grandes maisons. Il finit par 
protester que ces Qtaïtiens seront toujours préseua 



AU voy. DE BouG. 585 
à sa mémoire ; qu*il a\ oit été lente de jeter ses 
vêtenicns dans le vaisseau , et de passer le reste 
de SCS jours parmi eux; et qu'il craint bien de se 
repentir plus d'une fois de ne l'avoir pas fait. 

A. Malgré cet éloge , quelles conséquences 
utiles à tirer des mœurs et des usages bizarres d'un 
peuple non civilisé ? 

B. Je vois qu'aussi-tôt que quelques causes phy- 
siques , telles , par exemple , que la nécessité de 
vaincre l'ingratitude du sol , ont mis en jeu la sa-» 
gacité de riiomme, cet élan le conduit bien au-delà 
du but ; et que , le terme du besoin passé , on ett 
porté dans l'océan sans bornes des fantaisies , d'cù 
Ton ne se tire plus. Puisse Theureux Otaïtien s'ar-« 
réter où il en est ! Je vois , qu'excepté dans co 
recoin écarté de notre globe , il n'j? a point eu de 
mœurs , et qu'il n'y en aura peut-être jamais nulle 
part. 

A. Qu'entendez-vous donc par des mœurs ? 

B. J'entends une soumission générale et une 
conduite conséquente à des loix bonnes ou mau- 
vaises. Si les loix sont bonnes , les mœurs sont 
bonnes ; si les loix sont mauvaises , les mœurs sont 
mauvaises: si les loix , bonnes ou mauvaises , ne 
sont point observées , la pire condition d'une so- 
ciété , il n'y a point de mœurs. Or , comment 
voulez-vous que des loix s'observent , quand elles 
se contredisent ? Parcourez l'histoire des siècles 
et des nations tant anciennes que xpiodernes \ et 

Philosophie, R 



586 SUPPLÉMENT 

VOUS trouverez les hommes assujettis à trois co^es; 
le code de la nature , le code civil , et le code reli- 
gieux j et contraints d'enfreindre alternativement 
ces trois codes qui n'ont jamais été d'accord j 
d'où il est arrivé qu'il ny a eu dans aucune contrée, 
comme Orou l'a deviné de la nôtre , ni homme , 
ni citoyen , ni religieux. 

jé, D*où. vous conclurez, sans- doute , qu'ca 
fondant la morale sur les rapports éternels , qui 
subsistent entre les hommes, la loi religieuse de- 
vient peut-être superflue ; et que la loi civile ne 
doit être que renonciation de la loi de nature. 

B. Et cela, sous peine démultiplier les méchans, 
au-lieu de faire des bons. 

A- Ou que ,si Ton juge nécessaire de les conser- 
ver toutes trois , il faut que les deux dernière ne 
soient que des calques rigoureux de la première , 
que nous apportons gravée au fond de nos cœurs, 
et qui sera toujours la plus forte. 

B. Cela n'est pas exact. Nous n'apportons en 
naissant qu'une similitude d'organisation avec d'au- 
tres êtres j les mêmes besoins j de l'attrait vers les 
mêmes plaisirs j une aversion commune pour les 
mêmes peines : voilà ce qui constitue l'homme ce 
ce qu'il est, et doit fonder la morale qui lui con- 
vient, 

^. Cela n'est pas aisé. 

B' Cela est si difficile, que je croirois volontiers 
le peuple le plus sauvage de la terre , l'Otaïtien 



AU V Y. DE B O U G. 587 

qui s'en est tenu scrupuleusement à la loi de la 
nature , plus voisin d'une bonne législation qu'au- 
cun peuple civilisé. 

A. Parce qu'il lui est plus facile de se défaire de 
son trop de rusticité , qu'à nous de revenir sur nos 
pas et de réfc^rmer nos abus. 

B. Sur-tout c«ux qui tiennent à l'union de l'hom- 
me et de la femme. 

A. Cela se peut. Mais commençons par le com- 
mencement. Interrogeons bonnement la nature; et 
voyons, sans partialité, ce qu'elle nous répondra sur 
ce point, 

^. J'y consens. 

A. Le maringe csl-il datis la nature ? 

B. Si voascntendez, parle mariage, la préférence 
qu'une femelle accorde à un mâle sur tous les autres 
rnâies , ou celle qu'un mâle donne à une femelle 
iur toules les autres femelles ; préférence mu- 
tuelle , en conséquence de laquelle il se forme une 
union plus ou moins durable, qui perpétue l'espèce 
par la reproduction des individus ; le mariage est 
dans la nature. 

A. Je le pense comme vous; car cette préférence 
se remarque non-seulement dans l'espèce humaine, 
ruais encore dans les autres espèces d'animaux: 
témoin ce nombreux cortège de malcs qui pour-*- 
suivent une même femelle au printemps , dans nos 
campagnes , et dont un seul obtient le titre de 
mari. El la galanterie ? 



588 s U P P L ]L; M E N T 

B. Si vous entendez , par galanterie , cette va- 
riété de moyens énergiques ou délicats que lu pas- 
sion inspire, soit au nialo , soit à la femelle , pour 
obtenir cette préférence qui conduità la plus douce, 
)a plus importante et la plus générale des jouisT- 
sanccs y la galanterie est dans la nature. 

u4. Je le pense comme vous. Témoin cette di- 
versité- de gentillesses pra{i(|uées par le mdle,pour 
plaire à la femelle ; par la femelle , pour irriter la 
passion et fixer le goût du mâle. Et la coquetterie ? 

B. C'est un mensonge,quî consiste à simuler une 
passion qu'on ne sent pas , et à promettre unç 
préférence qu'on n'accordera pas. Le mâle coquet 
se joue de la femelle j la femelle coquette ^e joue 
du mâle j jeu perfide qui amène quelquefois les ca- 
tastrophes les plus funestes; manège ridicule, dont 
le trompeur et le trompé sont également châtiés 
par la perte des instans les plus précieux de leur 
vie. 

A, Ainsi la coquetterie , selon vous , n'est pas 
dans la nature. 

B. Je ne dis pas cela, 

A. Et la constance ? 

B, Je ne vous en dirai rien de mieux que ce qu'ci? 
^ dit Orou à l'aumônier. Pauvre vanité de deux en- 
fàns qui s'ignorent eux-mêmes , et que l'ivresse 
<i'un instant aveugle sur finstabililé de tout ce qui 
les entoure î 

A. .El la fidélité , ce rare phénomène ? 



AU V O Y. DE B O U G. $89 

B. Presque toujours ronlétoinent et le supplice 
de rhonnéle homme et de l'honnéle femme dans 
nos contrées j chimère à Otaïti. 

^. Et la jalousie ? 

B. Passion d'un animal indigent et avare , qui 
craint de manquer j sentiment injuste de l'homme j 
consc([aer'ce de nos fausses mœurs , et d'un droit 
de propriété étendu sur un objet sentant , pensant , 
voulant et libre. 

^. Ainsi la jalousie , selon vous, n*est pas dans 
la nature ? 

B. Je ne dis pas cela. Vices et vertus ; tout est 



également dans la nature. 



A. Le jaloux est. sombre. 

B' Gomme le tyran , parce qu'il en a la con-* 
science. 

u^. La pudeur? 

B. i\îais vous m'engagez là dans un cours dé 
morale galante. L'homme ne veut être ni troublé 
ni distrait dans ses jouissances. Celles de l'amoui* 
sont suivies d'une foiblesse qui l'abandonneroit à 
la merci de son ennemi. Voilà tout ce qu'il peut 
A avoir de naturel dans la pudeur: le reste est d'ins- 
tilulion. 

= L'aun)6nicr remarque , dans un troisième 
morceau que je ne vous ai point lu , que l'Otaïtiea 
ne rougit pas des niouvemens involontaires qui 
s'excitent en lui à coté de sa feimnc , au milieu de 
«es filles ; et que celles-ci en sont spectatrices. 



T>()0 s U P P /. L T>î F r-' T 

«juclqueroîs cmucs , jamais ernban assées. Au?sî- 
tut que la femme devinl la propriété de l'homme, 
€t que la jouissance furlive d'une fille fui regardée 
comme un vol, on vit naurc les termes pudeur , 
retenue, bienséance ; des verlus et des vices ima- 
ginaires j en un mot, entre les deux sexes, des bar- 
rières qui les empêchassent de s'inviter récipro- 
quement, à la violation des loix qu'on leur avoit 
imposées , et qui produisirent souvent un effet con- 
traire y en échauffant l'imagination et en initant les 
désirs. Lorsque je vois des arbres plantés autour 
^e nos palais , et un vêtement de col qai cache et 
montre une partie de la gorge d'une femme , il lue 
semble reconnoUre un retour secret vers la foret , 
et un appel à la liberté première de notre ancienne 
demeure. L'Otaïtien nous diroit : Pourquoi te ca- 
ches-tu ? de quoi es-tu honteux'? fais-tu le mal , 
<[uand tu cèdes à l'impulsion la plus auguste de la 
nature? Homme , présente-toi franchement, si tu 
plais. Femme, si cet homme le convient , reçois-le 
avec la même franchise. 

A. Ne vous fâchez, pas. Si nous débutons comme 
des hommes civilisés , il est rare que nous ne finis- 
sions pas comme rOtaïlien. 

B. Oui , ces préliminaires de convention consu- 
ment la moitié de la vie d'un homme de génie. 

A. J'en conviens ; mais qu'importe , si cet élan 
pernicieux de l'esprit humain , contre lecjuel vous 
vous êtes récrié tout-M'hcure , en est d'autant plus 



A L- V O V. DE D O U G. Sgt 

ralenti ? Un philosophe de nos jours , interroge 
pourquoi les hommes faisoient la cour aux fenirîTes, 
et non les femmes la cour auxhonmjes, répondit 
cju'ii cloit naturel de demander à celai qui pouvoit 
toujours accorder. 

B. Celte raison m'a paru de tout temps plusin- 
géiiiense que solide. La nature, indécente , si vous 
voulez, presse indistinctement un sexe vers l'autre: 
et dans un état de l'hoinme brute et sauvage qui se 
conroit j.mais qui n'existe peut-être nulle part., , . 

A. Pas même à Otaïli ? 

B, IN'on : Tinlervalle qui sépareroit un homme 
d'une femme seroit franchi par le plus amoureux. 
S'ils s'attendent, s'ils se fuient , s'ils se poursuivent , 
s'ils s'évitent , s'ils s'altaquent , s'ils se défendent ^ 
c'est que la passion, inégale dans ses progrès , ne 
s*app!i<jue pas en eux de la même force. D'où il ar- 
rive que la volupté se répand , se consomme et 
s'éleint d'un côté, lorsqu el!e ccmuuence à-peine 
à s'élever de l'autre ; el qu'ils en resff^nl tristes 
tous deux. Voiià j'inîage fidelle de ce qui se passe- 
roit entre deu\ cires jeunei , libres et parfaitement 
innocens. Mais lorsque la femme a connu , par l'ex- 
péiience ou l'éducation, les suites plus ou moins 
cruelles d'un moment doux, son cœur frissonne ^ 
l'approche de l'homme. Le cœur de l'homme ns 
frissonne point j ses sens commandent ; et il obéit. 
Les sens de la femme s'expliquent j et elle craint de 
les écouter. C'est l'affaire de l'homme que de la 
distraire de sa crainte, de l'enivrer et de la séduire. 



592 SUPPLÉMENT 

L'IioniMie conserve loule son inipuision naturelle 
versla fenime^ l'impulsion nalurellede lalemme vers 
l'honime , dii oit un géoiuètre , est en raison com- 
posée de îa directe de la passion et de l'inverse de 
Ja crainte j raison qui se complique d'une multi- 
tude d'élémens divers dans nos sociétés ; éléniens 
qui concourent presque tous à accroître la pusil- 
lanimité d\m sexe et la durée de la poursuite de 
Tautre. C'est une espèce de tactique , où les res- 
sources de la défense et les moyens de ratta({ue ont 
marché sur la même ligne. On a consacré la résis- 
tance de la femme ; on a attaché l'ignominie à la 
violence de l'homme j violence qui ne seroit qu'une 
injure légère dans Ulaïli , et qui devient un crime 
dans nos cités. 

A, Mais comment est-il arrivé qu'un acte, dont 
le but est si soicmnel , et auquel la nature nous 
invite par l'attrait le plus puissant j que le plus 
grand, le plus doux, le plus innocent des plaisirs 
soit devenu la Source la plus féconde de noire dé- 
pravation et de nos maux ? 

B, Orou l'a fait entendre dix fois à l'Aumônier: 
écoutez-le donc encore j et tâchez de le retenir. 

C'est par la tyrannie de l'honmie , qui a con- 
verti la possession de la femme en une propriété ) 

Par les mœurs et les usages , qui ont surchargé 
de conditions l'union conjugale j 

Par les loix civiles , qui ont assujetti le mariage 
à une infinité de formalités ; 

Par la nature de notre société , où la diversité 



_ A U V O Y. DE B O U G. Zi)"^ 

(les formes el des rau^^s a institué des convenc.uccs 
et des diiiConvcnancesj 

Par une contradiction Bizarre et coniniune à 
toutes les sociétés subsistantes, où la natssance d'un 
enfant , toujours regardé coinine un accroissement 
de liche^ses pour la nation , est plus souvent elplus 
sûrement encore un accroissement d'indigence 
dans la famille; 

Par les vues politiques des souverains , qui ont 
tout rapporté à leur intérêt et à leur sécurité } 

Par les institutions religieuses , qui ont attaché 
les noms de vices et de vertus à des actions qui 
n'éloicnt susceptibles d'aucune moralité. 

Combien nous sommes loin de la nature et du 
bonheur ! L'enjpiie de la nature ne peut être dé- 
truil : on aura beau le contrarier par des obstacles , 
il durera. Ecrivez tant qu'il vous ])laira sur des 
tab'es d'airain , pour me servir des expressions du 
sage Marc-Aurcle , que le frottement voluptueux 
de deux intestins esl un crime j le cœur de Thomme 
sera froissé entre la menace de votre inscription et 
la violence de ses pcnchans. IMais ce cœur indocile 
ne cessera de reclamer; et cent fois, dans le cours 
de la vie , vos caractèi es eflfrajans disparoîtront à 
nos jeux. Gravez sur le marbre: Tu ne nsangeras 
ni de fixion , ni du griffon ; tu ne connoîtras que ta 
femme ; tu ne seras point le mari de ta sœur : mais 
vous n'oublierez pas d'accroître les chaiimens à 
proportion de la bizarrerie de vos défenses; vous 



^94 SUPPLÉMENT 

deviendrez féroces j et vous ne réussirez point à 
nie dénaturer. 

A. Que le code des nations seroit court, si on le 
conformoït n^^oureuseiuent à celui de la nature ! 
combien d'erreurs et de vices épargnés àriiomnic! 

B. Voulez- vous savoir l'hisJoire abrégée de 
presque toute notre misère? La voici. 11 existoit 
un homme naturel: on a introduit au-dedans de cet 
homme, un homme artificiel^ et il s'est élevé dans 
la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. 
Tantôt rhomnie naturel est le plus fort ; tantôt il 
est terrassé par rhomme moral et artificiel; et, 
dans Tun et l'autre cas , le triste monstre est tiraillé, 
tenaillé, tourmenté , étendu sur la roue j sans cesse 
gémissant, sans cesse malheureux , soit qu'un faux 
enthousiasme de gloire le transporte et l'enivre , 
ou qu'une fausse ignominie le courbe et Tabalte. 
Cependant il est des circonstances extrêmes qui 
ramènent rhomme à sa première simplicité. 

A. I^a misère et la maladie , deux grands exor- 
cistes. 

Jy, Vous les avez ''nommés. En effet , que de- 
viennent alors tontes ces vertus conventionnelles? 
Dans la misère , Thomme est sans remords; et dans 
la maladie , la femme est sans pudeur. 

A. 3e l'ai remarqué. 

£. Mais un autre phénomène, qui ne vous aura 
pas échappé davantage , c'est que le retour de 
rhomme artificiel et moral suit pas à pas les pro- 



A U V O Y. DE B U G. OQ^ 

gics de Iclal de maladie à l'élat de con/aicscence * 
el de l'étal de convalescence à Tétat de sanlé. Le 
moment où riufirmilé cesse , est celui où ia {guerre 
intestine recommence , et presque toujours avec 
désavantage pour Tint rus. 

A, Il est vrai. J'ai moi -même éprouvé qae 
riiomme naturel avoit dans la convalescence une 
vigueur funeste pour rhommc artificiel et moral. 
IVIais enfin , dites-moi , faut-il civiliser rhomiiie, 
ou l'abandonner à son instinct? 

B^ Faut-il vous répondre net? 

A. Sans-doute. 

B. ^\ vous vous proposez, d'en être le tyran , 
civilisez-le 5 empoisonnez-le de votre mieux d'une 
morale contraire à la nature ) faites-lui des en- 
traves de toute espèce j embarrassez ses mouve- 
nicns de mille obstacles \ attachez-lui des fantômes 
qui l'effraient ; éternisez la guerre dans la caverne j 
el que l'homme naturel y soit toujours enchaîné 
sous les pieds de l'homme moral. Le voulez-vous 
heureux et libre? ne vous mêlez pas de ses affaires: 
assez d'incidens imprévus le conduiront à la lumière 
et à la dépravation j el demeurez à jamais con- 
vaincu que ce n'est pas pour vous , mais pour eux, 
que ces sages législateurs vous ont pétri et maniéré 
comme vous fêtes. J'en appelle h toutes les insti- 
tutions politicjues , civiles et religieuses : examinez- 
les profondément ; et je me trompe fort , ou vous 
y verrez l'espèce humaine piiée de siècle en siècle 

u joug qu'une poignée de fripons se prometloit. 



59'^ sur ÉLÉMENT 

de lui imposer. Méfiez- vous de celui qui veut 
mettre l'ordre. Ordonner , c'est toujours se rendre 
le maître des autres en les gênant : et les Calabrois 
sont presque les seuls à qui la flatterie des législa- 
teurs n'en ait point encore imposé. 

A, Et celle anarchie de la Calabre vous plaît? 

Z>- J'en appelle à l'expérience j et je gage que 
leur barbarie est moins vicieuse que notre urba- 
nité. Combien de petites scélératesses compensent 
ici l'atrocité de quelques grands crimes dont on fait 
tant de bruit I Je considère les hommes non civilisés 
comme une multitude de ressorts épars et isolés. 
Sans-doute , s'il arrivoit à quelr(ues-uns de ces res- 
sorts de se choquer, l'un ou l'autre, ou tous les 
deux , se briseroient. Pour obvier à cet inconvénient , 
un individu d'une sagesse profonde et d'un génie 
sublime , rassembla ces ressorts , et en composa 
une machine ; et dans cette machine , appelée 
société, tous les ressorts furent rendus agissans, 
réagissans les uns contre les autres, sans -cesse 
fatigués; et il s'en rompit plus dans un jour, sous 
l'état de législation , (ju'il ne s'en rompoit en un 
an , sous l'anarchie de nature. Mais quel fra- 
cas ! quel ravage ! quelle énorme destruction des 
petits ressorts, lorsque deux, trois, quatre de 
ces énormes machines vinrent à se heurter avec 
violence î 

A. Ainsi, vous préféreriez l'état de nature brute 
et sauvage? 

B, Ma foi, je n'oserois prononcer j mais je sais 



AU VOY, BE OOUG. O^f 

qu'on a vu plusieurs fois rhonnne des villes se dé- 
pouiller el leulrer dans la foret; et qu'on n*a ja- 
mais vu rhoiiinie de la forêt se vêtir et s'établir 
dans la ville. 

^. 11 m'est veuu souvent dans la pensée que 
la somme des biens et des maux ctoit variable 
pour ciiaque individu; mais que le bonheur ou le 
malheur d'une espèce animale quelconque avoit 
sa limite, qu'elle ne pouvoit franchir ; et que peut- 
^tre nos eflbrts nous rendoient en dernier résultat 
autant d'inconvénient que d'avantage ; en sorte 
que nous nous étions bien tourmentés pour ac- 
croître les deux membres d'une équation , entre 
lesquels il subsistoit une éternelle et nécessaire 
égalité. Cependant , je ne doute pas que la vie 
moyenne de Thonmie civilisé ne soit plus longue 
que la vie moyenne de fhomme sauvage. 

B. Et si la durée d'une machine n'est pas une 
juste mesure de son plus ou moins de fatigue , 
qu'en concluez- vous? 

y^. Je vois qu'à tout prendre , vous inclineriez 
à croire les hommes d'autant plus méchans et 
plus malheureux , qu'ils sont plus civilisés ? 

B, Je ne parcourrai point toutes les contrées 
de l'univers; mais je vous avertis seulement que 
vous ne trouverez la condition de l'homme heu- 
reuse , que dans Otaïti; et supportable, que dans 
un recoin de l'Europe. Là , des maîties ombra- 
geux et jaloux de leur sécurité, se sont occupés k 



I 



598 SUPPLÉAIENT 

le tenir dans ce que vous appelez rabrutisscment. 

A, A Venise , peut-être ? 

B, Pourquoi non? vous ne nierez pas du-iuoins 
qu'il n'y a nulle part moins de lumières acquises , 
moins de morale artificielle , et moins de vices et 
de vertus chimériques. 

A. Je ne m'altendois pas à Téloge de ce gou- 
vernement. 

B. Aussi ne le fais-je pas. Je vous indique une 
espèce de dédommagement de la servitude , que 
tous les vojageurs ont senti et préconisé. 

A. Pauvre dédommagement ! \ 

B. Peut-être. Les Grecs proscrivirent celui qui 
avoit ajouté une corde à la Ivre de Mercure. 

A, Et celte défense est une satyre sanglante de 
leurs premiers législateurs. C'est la première corde 
qu'il falloit couper. 

B. A^ous m'avez compris. Par -tout où il y a 
une Ijre, il y a des cordes. Tant que les appétits 
nalurels seront sophistiqués , comptez sur des 
femmes méchantes. 

^.Conmie la Rejmer (1). 
B, Sur des hommes atroces. 

A. Connue Gardeil (2). 

B. Et sur des infortunés à propos de rien. 



(i) Voyez dans le tome 12 de cette collection , les 
Coûtes qui terminent ce volume, page 339 et siiiv. 
{%) Voyez les mêmes Contes. 



AU VOY. DE BOUG. 099 

A. Comme Tanié, mademoiselle de la Chaux, le 
chevalier Desroches, et madame delaCailière (*). 

Il est certain qu'on chercheroit inutilement dans 
Olaïli des exemples de la dépravation des deux 
premiers , et du inalheur des trois derniers. Que 
ferons-nous donc? reviendrons-nous à la nature? 
nous soumettrons- nous ausloix? 

B. JNous parlerons contre les loix insensées jus- 
qu'à ce qu'on les réforme y et en attendant , 'nous 
nous j soumettrons. Celui qui , de son autorité 
privée , enfreint une mauvaise loi , autorise tout 
autre à enfreindre les bonnes. Il y a moins d'incon- 
véniens à être fou avec des fous , qu'à être sage tout 
seul. Disons-nous à nous-mêmes ) crions incessam- 
ment qu'on a attaché la honte , le châtiment et 
l'ignominie à des actions innocentes en elles- 
mêmes j mais ne les commettons pas , parce que 
la honte , le châtiment et Tiguoniinie sont les plus 
grands de tous les maux. Imitons le bon Aumônier , 
moine en France , sauvage dans Otnïti. 

A, Prendre le froc du pajs où l'on va, et garder 
celui du pajs où l'on est. 

B . Et sur-tout être honnête et sincère jusqu'au 
scrupule , avec des êtres fragiles qui ne peuvent 
faire notre bonheur , sans renoncer aux avantages 
les plus précieux de nos sociétés. Et ce brouillard 
épais, qu'est-il devenu? 

(*) Vojez les mêmes Contes. 



400 SUPPLÉMENT, Clc. 

A. Il est tombé. 

B. Et nous serons encore libres , cet après-dîner, 
de sortir ou de rester ? 

A. Cela dépendra , je crois , un peu plus des 
femmes que de nous. 

B. Toujours les femmes I on ne sauroil faire un 
pas , sans les rencontrer à travers son chemin. 

A. Si nous leur lisions l'entretien de l'Aumônier 
etd'Orou? 

B. A votre avis , qu'en diroieiit- elles ? 

A. Je n'en sais rien. 

B. Et (}u*en penseroient-elles ? 

A. Peut-être le contraire de ce qu'elles en 
^iroient. 



LETTRE 

A M.°^« LA COMTESSE DE FORBACH, 
SUR L'ÉDUCATION DES ENFANS. 



M 



A D A ]W E 



Avant que de jeter les yeux sur votre plan d'édu- 
cation , j'ai voulu savoir quel seroit le mien. Je me 
suis demandé: si j'avois un enfant à élever, de 
quoi m'occuperois- je d'abord? seroit— ce de le 
rendre honnête homme ou grand homme? et je me 
suis répondu ; de le rendre honnête homme. Qu'il 
soit bon , premièrement; il sera grand après , s'il 
peut l'être. Je l'aime mieux pour lui, pour moi, 
pour tous ceux qui l'environneront, avec une belle 
ame, qu'avec un beau génie. 

« Je rélèverai donc pour l'instant de son exis- 
» tence et de la mienne. Je préférerai donc mon 
i) bonheur et le sien à celui de la nation, Qu'im- 
» porte cependant qu'il soit mauvais père, mauvais 
» époux , ami suspect , dangereux ennemi , mé- 
» chant homme ? Qu'il souffre , qu'il fasse souflfrir 
» les autres , pourvu qu'il exécute de grandes 
I) choses ? Bientôt il ne sera plus. Ceux qui auront 
ç pâti de sa méchanceté ne seront plus ; mais les 



402 LETTRE 

)) grandes choses qu'il aaroit exécutées resteroient' 
)) à jamais. Le méchant ne durera qu'un moment j 
« le grand homme ne finira point n. 

Yoilà ce que je me suis dit j et voici ce que je 
me suis répondu : je doute qu'un méchant puisse 
être véritablement grand. Je veux donc que mon 
enfant soit bon. Quand un méchant pourroit éîre 
véritablement grand , comme il seroiL du-moins 
incertain s'il feroit le malheur ou le bonheur de 
sa nation , je voudrois encore qu'il fût bon. 

Je me suis demandé conmient je le rendrois 
bon j et je me suis répondu : en lui inspirant ccr- 
laines qualités de l'ame qui constituent spéciale-» 
ment la bonté. 

Et quelles sont ces qualités ? La justice et la 
fermeté : la justice, qui n'est rien sans la fermeté } 
la fermeté , qui peut être un grand mal sans la jus- 
tice; la justice qui prévient le murmure et qui 
règle la bienfaisance j la fermeté , qui donnera de la 
teneur à sa conduite; qui le résignera à sa destinée; 
€t qui relèvera au-dessus des revers. 

Yoilà ce que je me suis répondu. J'ai relu ma 
réponse ; et j'ai vu avec satisfaction que les mêmes 
vertus qui servoient de base à la bonté , servoient 
également de base à la véritable grandeur ; j'ai vu^ 
qu'en travaillant à rendre mon enfant bon, j« tra-^ 
vaillerois à le rendre grand ; et j^ m'en suis 
réjoui. 

Je me suis demandé comment OQ inspiroit 1% 



A MADAME DE F R B A C ïf . /jOS 

fermeté à une aine nalurcllenicnt pusillanime; et 
je me suis répondu : en corrigeant une peur par 
une peur; la peur de la mort , par celle de la honle. 
On afïoiblit Tune en portant l'autre à l'excès. Plus 
on craint de se déshonorer , moins on craint de 
mourir. 

Tout bien considéré , la vie étant l'objet le plu* 
précieux , le sacrifice le plus difficile, je l'ai prise 
pour la mesure la plus forte de l'intérêt de Ihom- 
me ; et je me suis dit: Si le fantôme exagéré de 
l'ignominie ; si la valeur outrée de la considération 
publique ne donnent pas le courage de l'organisa- 
tion , ils le remplacent par le courage du devoir, 
de l'honneur , de la raison. On ne fera jamais un 
chêne d'un roseau ; mais on entête le roseau , et 
on le résout à se laisser briser. Heureux celui qui 
a les deux courages. Sifractus illabatur orbi's , 
impavidum ferlent ruinœ. Il verra le monde s'é- 
branler , sans frémir. 

Avec une ame juste et ferme , j'ai désiré que 
mon enfant eût un esprit droit,* éclairé, étendu. 
Je me suis demandé comment on rectifioit , on 
éclairoit, on élendoit l'esprit de l'homme ; et je 
me suis répondu : 

On le rectifie par l'étude des sciences rigoureu- 
ses. L'habitude de la déinonstration prépare ce 
tact du vrai , qui se perfectionne par l'usage dqi 
monde et l'expérience des choses. Quand on a 
dans Sït^tête des modèles parfiûts de dialeclitjue. 



J^0:\ L E T T n E 

on y rapporte , sans pres(|iie s*cn cîoiiter , les au- 
tres manières de raisonner. Avec l'instinct de la 
précision , on sent , dans les cas niêiiie de proba- 
bilité , les écarts plus ou moins grands de la ligne 
du vrai. On apprécie les incertitudes j on calcule 
les chances j on fait sa part et celle du sort; et 
c'est en ce sens que les mathématiques devien- 
nent une science usuelle, une règle de la vie , une 
balance universelle ; et qu'Euciide , qui m'ap- 
prend à comparer les avantages et les désavanta- 
ges d'une action , est encore un maître de morale. 
L'esprit géométrique et l'esprit juste , c'est le 
même esprit. Mais, dira-t-on, rien n'est moins 
rare qu'un géomètre qui a l'esprit faux. D'accord ^ 
c'est alors un vice de la nature , que la science n'a 
pu corriger. Si l'on ne s'attendoit pas à de la jus- 
tesse dans un géomètre, on ne s'étonneroit pas 
de n'y en point trouver. 

On éclaire l'esprit par l'usage des sens le plus 
étendu, et par les connoissances acquises , entre 
lesquelles il faut donner la préférence à celles de 
l'état auquel on est destiné. On peut , sans consé- 
quence et sans honte , ignorer beaucoup de choses 
hors de son état. Qu'importe que Thémistocle 
sache ou ne sache pas jouer de la Ijre ? Mais les 
connoissances de son état , il faut les avoir toutes , 
et les avoir bien. 

Étendre l'esprit est , à mon sens , un des pointa 
les plus importaiîs j les plus faciles et les moin^ 



I 



A MADAME DE FOnuAClî. 4'^5 

pratiqués. Cet arl se réduit presque eu tout à voir 
d'abord nettement un certain nombre d'individus, 
nombre qu'on réduit ensuite à l'unité. C'est ainsi 
qu'on parvient à saisir aussi distinctement un mil- 
lion d'objets qu'une dixaine d'objets. Le nombre , 
le mouvement , l'espace et la durée sont les pre- 
miers élémeos sur les({uels il faut exercer l'esprit ^ 
et je ne connois pas encore la limite de ce que 
l'imagination bien cultivée peut embrasser. Le 
monde est trop étroit pour elle ; elle voit au-delà 
des yeux et des télescopes. Conduite de la consi- 
déiation des individus à celle des masses , l'ame 
s'habitue à s'occuper de grandes choses, à s'en 
occuper sans effort et sans négliger les petites. La 
vraie étendue de l'esprit dérive originairement de 
l'esprit d'ordre. Les bons maîtres sont rares , parce 
qu'ils traînent leurs élèves pied à pied j et qu'on 
fait avec eux une route immense , sans qu'ils s'a- 
visent d'arrêter leurs élèves sur les sommités , et 
de promener leurs regards autour de l'horizon. 

Je prise infiniment moins les connoissances 
acquises , que les vertus j et infiniment plus l'éten- 
due de l'esprit , que les connoissances acquises. 
Celles-ci s'effacent; l'étendue de l'esprit reste. Il 
y a, entre l'esprit étendu et l'esprit cultivé, la diffé- 
rence de l'homme et de son coffre-fort. 

On est honnête homme; on a l'esprit étendu; 
mais on manque dégoût: et je ne veux pas qu'A- 
lexandre fasse rire ceux qui broient les couleurs 



/jOC) LETTRE 

dans l'atelier d'Apelle. Coniiucnt donnerai-je du 
goût à mon enfant, me suis-je dit? et je me suis 
répondu : Le goût est le sentiment du vrai , du 
beau , du grand , du sublime , du décent , de 
l'honnête d;ms les mœurs , dans les ouvrages 
d'esprit , dans l'imilation ou l'emploi des produc- 
tions de la nature. Il tient en partie à la perfection 
des organes , et se forme , par les exemples , la 
réflexion et les modèles. Vovons de belles choses ; 
lisons de bons ouvrages j vivons avec des hommes j 
rendons-nous toujours compte de notre admira- 
tion j et le moment viendra où nous prononcerons 
aussi sûrement , aussi promptement de la beauté 
des objets que de leurs dimensions. 

On a de la vertu , de la probité , des connois- 
sances , du génie , même du goût j et l'on ne 
plaît pas. Cependant il faut plaire. L'art de plaire 
tient à des qualités qui ne s'acquièrent point. Pre- 
nez de temps-en-teinps votre enfant par la main , 
cl menez-le sacrifier aux Grâces. Mais où est leur 
autel ? Il est à côté de vous , sous vos pieds , sur 
vos genoux. 

Les enfans des maîtres du monde n'eurent d'au- 
tres écoles que la maison et la table de leurs pères. 
Agir devant ses enfans , et agir noblement , sans 
se proposer pour modèle j les appercevoir sanj 
cesse , sans les regarder ; parler bien , et rarement 
interroger ; penser juste , et penser tout haut j 
s'affliger des fautes graves , moyen sûr de corriger 



A MADAME n K F R R A r, Fî. /jO^ 

un enfant Sensible : les ridicules ne valeni que les 
pelits frais de la plaisanterie; n'en pas faire d'au- 
tre ; prendre ces marniousets-là pour des person- 
nages , puisqu'ils en ont la manie; être leur ami, 
et par consé([uent obtenir leur confiance sans 
l'exiger; s'ils déraisonnent, comme il est de leur 
âge, les menerimperceptiblementjus<{u'à quelque 
conséquence bien absurde, et leur demander en 
riant : Est-ce là ce que vous vouliez dire ? en un 
mot , leur dérober sans cesse leurs lisières , afin de 
conserver en eux le sentiment de la dignité , de la 
franchise , de la liberté ; et de les accoutumer à 
ne reconnoître de despotisme que celui de la 
vertu et de la vérité. Si votre fils rougit en secret , 
ignorez, sa honte ; accroissez-la en l'embrassant ; 
accablez-le d'un éloge, d'une caresse qu'il sait ne 
pas mériter. Si par hazard une larme s'échappe de 
ses^eux , arrachez- vous de ses bras ; allez pleurer 
de joie dans un endroit écarté ; vous êtes la plus 
heureuse des mères. 

Sur-tout gardez-vous de lui prêcher toutes les 
vertus , et de lui vouloir trop de talens. Lui prê- 
cher toutes les vertus , seroit une tâche trop forte 
pour vous et pour lui. Tenez-vous-en à la véra- 
cité ; rendez-le vrai , mais vrai sans réserve ; et 
comptez que cette seule vertu amènera avec elle 
le goût de toutes les autres. 

Cultiver en lui tous les talens, c'est le niojen 
sur qu'il n'en ait aucun. N'exigez de lui qu'une 



4o8 L E T T R E 

chose , c'est de s'exprimer toujours purement et 
clairement; d'où résultera l'habitude d'avoir bien 
vu dans sa léte avant que de parler j et de cette 
habitude , la justesse de l'esprit. 

Je ne sais ce que c'est que réducation libérale , 
ou la voilà. 

Mais à quoi serviront tant de soins , sans la 
santé ? la santé , sans laquelle on n'est ni bon , 
ni méchant ; on n'est rien. On obtient la santé 
par l'exercice et la sobriété. 

Ensuite un ordre invariable dans les devoirs de 
la journée : cela est essentiel. 

Yoilà , madame , ce que je vous écrivois avant 
que de vous avoir lue : ensuite je me suis ap- 
perçu, qu'entre plusieurs idées qui nous étoient 
conmiunes, il n'y en avoit aucune qui se contra- 
riât. Je m'en suis félicité j et j'ai pensé que je 
pourrois bien avoir de la raison et du goût, puis- 
que de moi-même j'avois tiré les vraies consé- 
quences des principes que mon aimable et belle 
comtesse avoit posés. Il n'y a guère d'autre diffé- 
rence entre sa lettre et la mienne , que celle de3 



AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR. 



X L est rare que la vie publique ou 
privée des sa vans et des philosophes, qui 
ont marqué dans l'histoire des sciences, 
n'offre pas quelques particularités qui 
méritent d'être connues : celle de Bou-* 
langer y enlevé par une mort préma- 
turée aux lettres qu'il cultivoit avec 
tant d'ardeur et de succès , doit , à plu- 
sieurs égards, exciter la curiosité à\x 
lecteur. Diderot , qui avoit été intime- 
ment lié avec lui , a recueilli sur cette 
espèce de phénomène littéraire plu- 
sieurs faits curieux qui sont consignés 
dans la lettre suivante écrite à M. 1© 
baron d'Holbach , et imprimée à la tête 
de V Antiquité déi>oilée par ses usages. 
M. d'Holbach, qui a publié cet ouvrage 
dont le manuscrit lui avoit été confié a 
ce dessein par l'auteur , avoit demandé 
à Diderot une courte notice sur la vie 

Fliilosophie, S 



4io AVERTISSEMENT, etc. 
de ce savant , leur ami comiiiun ; et il 
leçut le leridemain la lettre qu'on va 
lire , et dans laquelle , parmi plusieurs 
idées profondes et très-philosophiques, 
on trouve des pages de la pUis grande 
'éloquence. 



LETTRE 

SUR BOULANGER. 



.l\ icoLAS- Antoine Boulaivger naquit à Paris ," 
.(Fune famille honnête , le 1 1 novembre 1 722 : il 
lit ses hutuanilcs au collège de Beauvais. Il montra 
si peu d'aplitude pour les lettres , que M. l'abbé 
Crévier , son professeur de rhétorique, avoit peine 
à croire que cet homme , qui se distingua ensuite 
pai'sa pénétration et ses connoissances, sous le nom 
de Boulanger y fut le même que celui qu'il avoit eu 
pour disciple. Ces exemples d'enfans rendus ineptes! 
entre les mains des pédans {*) qui les abrutissent 



(*) Le mépris de La Fontaine pour les pédans 
perce dans plusieurs endroits de ses fables. U lenc 
fait uîeme un reproche Irès-grave, et malheureuse- 
ment très-foudé. 

Certain enfant qai s«ntoit son collège; 
Doubleraeat sot et doublement fripon 
Par le jeane âge et par le privilège 
Qu'ont les pédans de gâter la raison , etc. 

Ces vers semblent être une juste représaille dH' tott 
que les instituteurs de La Fontaiue fiieut à sa ^ire- 
nnère éducation. 

«* Élevé par des maîtres qui o'avoient pas, coi4me 



4 î 4 L E T T n H 

dans le sein de sa fannlle sa guérison et sa conva- 
lescence. 

Ses supérieurs dans les ponts et chaussées , con- 
vaincus de ses talens, et salisHuts de sa conduite , 
l'employèrent en Touraine aux mêmes opérations 
<ju ii avoit dirigées en d'autres provinces. Par-tout 
il fit voir qu'il étoitpossible de concilier les intcV 
réts particuliers avec ceux de la chose publique : il 
étoit bien loin de servir les petites haines d'un' 
homme puissant , en coupant les jardins d'un pau- 
vre paysan par un grand chemin qui pouvoit être 
conduit sans causer de dommage. 

On sait que le corps des ponts et chaussées est 
distribué par généralités : il entra dans celle de Paris- 
en 1751 : il avoit obtenu le grade de sous-ingénieur 
en 1749. 

En 1 755 , il fut employé sur la route d'Orléans ; 
mais des travaux au-dessus de ses forces , et des 
éludes continuées au milieu de ces travaux , avoient 
épuisé sa santé naturellement foible^ cl il fut obligé 
de soUîciler sa retraite des ponts et chaussées en 
I 768: on la lui accorda avec un brevet d'ingénieur, 
distinction ([u'il méritoit bien , el qui , je crois , 
ii'avoit point encore été accordée. Il sentit alors que 
sa fin approchoit j et en effet elle ne larda pas à 
arriver: il mourut le 16 septcnjbre 1759. 

J'ai été intimement lié avec lui. Il étoit d'une 
figure peu avantageuse; sa léte applalie, plus large 



s U h tJ O U L A N G E r: ^\^ 

^\jc longue, sa bouche dès- ouverte , son nez court 
cl écrasé , le bas de son menton clroil et saillant , 
lui donnoienl avec Socrale-, tel que quelques pierres 
antiques nous le iiionlrenl , une ressemblance qui 
me frappe encore. 

Il ctoit maigre ; ses jambes grclcs Icfaiioienl pu- 
roîlre plus grand qu'il ne rétoil en effet: il avoit 
de la vivacité dans les yeux : sérieux en société , 
gai avec ses amis: il se plaisoil aux entreliens de 
philosophie , dhistoire et d'érudition. Son esprit 
s'cloit tout- k-fail tourne de ce côté '^ il étoil simple 
de caracîcie , et de mœuri» très-innocenles j doux , 
(pioique vif; et peu coalrediaant,quoiqu'infiniment 
iii>!! uit. Je n'ai guèiC vu d'homme qui rentrât plus 
£u!)i(omenl en lui- même , lorsqu'il étoitfiappé de 
quel.ju'idée nouvelle, soil qu'elle lui vînt, ou <]u'uii 
autre la lui offrît: le changement qui se faisoil alors 
dans ses yeux étoit 61 marqué, qu'on eût dit que 
son ame le quittoil pour se cacher en un repli de 
son cerveau. 

Une im.sgiualion forte , jointe à des connois* 
sanccs étendues cl diverses , et à une sagacité peu 
comiuune , lui indiquoit des liaisons fines , et des 
points d'analogie entre les objets les plus éloignés. 

Les dcjn'èi es années de sa vie furent laborieu- 
ses , contciiiplalives et retirées. Quelquefois je le 
cojnparois à cet insecte solitaire et couvert d'yeux , 
qui tire de ses intestins une soie qu'il parvient à 
attacher d'un point du plus vaste appartement H 



4r6 LETTRE 

un autre point éloigné j et qui , se servant (3e ce 
premier fil pour base Je son merveilleux et subtil 
ouvrage , jette à droite et à gauche une infinité 
d'autres fils , et finit par occuper tout l'espace en- 
vironnant de sa toile; et cette comparaison ne ToP- 
fensoit point. C'est dans l'intervalle du monde an- 
cien au monde nouveau que notre philosophe len- 
doit des fils ; il cherchoit à remonter de l'état actuel 
des choses , à ce qu'elles a voient été dans les temps 
les plus reculés. 

-Si jamais homme a montré dans sa marche les 
vrais caractères du génie , c'est celui-ci. 

Au milieu d'une persécution domestique (*) qui 
a commencé avec sa vie , et qui n'a cessé qu'avec 
elle; au milieu des distractions les plus réitérées 
et des occupations les plus pénibles , il parcourut 
une carrière immense. «<^nand on feuillette ses ou- 
vrages , on croiroit qu'il a vécu plus d'un siècle ; 
cependant il n'a vu , lu , regardé, réfléchi , mé- 
dité , écrit , vécu (ju'un moiuent ; c'est qu'on peut 
dire de lui , ce qu'iîomère a dit des chevaux des 
dieux : autant l'œil découvre au loin d'espace dans 



(*) Ses parens «^toient trës-dévols ; et il ne l'étoît 
guîîre. 11 s'accomnîcdoir fort bien de leurs opinions ^ 
mais ils ne Iri pardonnoient pas les siennes; ils di- 
soient comme le Clirist ; Celui qui n'ot pas pour 
nous y est contre nous» 

KOTZ DE L'ÊDITEUB.. 



Sun BOULANGER. 4'7 

les cîeux , autant les célestes coursiers en franchis- 
sent d'un saut. 

Après de mauvaises études ébauchées dans des 
écoles publiques, il fut jeté sur les grands chemins j 
ce fut là qu'il consuma son teiDps , sa santé et sa 
vie à conduire des rivières , à couper des monta- 
gnes , et à exécuter ces grandes routes , qui font 
de la France un rojaume uiuque , et qui caracté- 
risent à jamais le règne de Louis XV. 

Ce fut aussi là , que se développa le germe pré- 
cieux qu'il portoit en lui. Il vit la multitude de subs- 
tances diverses , que la terre récèle dans son sein , 
et qui attestent son ancienneté et la suite innom- 
brable de ses révolutions sous l'astre qui Téclairc • les 
climats changés, et les contrées qu'un soleil per- 
pendiculaire brûloit autrefois , maintenant effleu- 
rées de ses rajons obli(jues et passagers , et char- 
gées de glaces éternelles. Il ramassa du bois , des 
pierres, des coquilles j il vit , dans nos carrières , 
l'empreinte des plantes qui naissent sur la côte de 
l'Indej la charrue retourner, dans nos champs , des 
êtres dont les analogues sont cachés dans l'abîme 
des mers; l'homme couché au nord sur les Ob de 
l'éléphant , et se promenant ici sur la demeure des 
baleines. Il vit la nourriture d'un monde présent 
croissant sur la surf ice de cent mondes pasisés ; il 
considéra l'ordre que les couches de la terre gar- 
doient entre elles ; ordre tantôt si régulier , tantôt 
si troublé , qu'ici le globe tout neuf semble sortir 



4l8 L E T 1 ïl E 

des mains du grand ouvrier ^ là , n'offrir qu'un 
chaos anciOn qui cherche à se débrouiller j ailleurs , 
que les ruines d'un vaste édifice renversé , recons- 
truit et renversé derechef, sans qu'à travers tant 
de bouleverseniens successifs , l'imagination même 
puisse remonter au premier. 

Voilà ce qui donna lieu à ses premières pensées. 
Après avoir considéré de toutes parts les traces du 
malheur de la terre , il en chercha l'influence sur 
ses vieux habitans , de-là ses conjectures sur l.'S 
sociétés , les gouvernemens et les religions. r\h'.is 
il s'agissoit de vérifier ces conjectures , en les com- 
parant avec la tradition et les histoires j et il dit: 
J'ai vu, j'ai olierché à deviner; vojons maintenant 
ce qu'on a dit , et ce qui est. A lors il porta les main* 
sur les auteurs latins ; et il s*apperçut qu'il ne savoit 
pas le latin : il l'apprit donc j mais il s'en manqua 
de beaucoup qu'il en put tirer les éclaircissemenj 
qui lui étoient nécessaires; il trouva les Latins trop 
ignorans et trop jeunes. 

Il se proposa d'inteiroger les Grecs. Il apprit 
leur langue , et en eut bientôt dévoré les poètes , 
les philosophes et les historiens ; mais il ne ren- 
contra dans les Grecs que fictions , mensonges cl 
vanité; un peuple défigurant tout, pour s'approprier 
tout ; des enfans qui ^e repaissoient de contes mer- 
veilleux , où une petite circonstance historique, 
une lueur de vérité ailoil se perdre dans des ténèbres 
épaisses; par-tout, de quoi inspirer le poêle, le 



Sun M O U L A r« G il R. 4 '9 

peîi^tre' et le statuaire, cl de quoi désespérer le 
philosophe. Il ne douta pas qu'il ny eût des récils 
plus antérirîurs et plus simples; et il se précipita 
courageusenienl dans rélu<le des langues liébraï— 
que, sjriaquc , chaldéenne et arabe , tant anciennes 
que modernes. Quel travail I quelle opiniâtreté ! 
Voilà lesconnoissanccs cpi'ilavoil acquisea, lorsqu'il 
se prouîit de débrouiller la juylhologic. 

Je lui ai entendu dire plusieurs fois ([ue les sys- 
tèmes de nos érudits éloient tous vrais; el qu'il ne 
leur.avojt manqué que plus d'étude et plus d'al- 
Icntion , pour voir qu'ils étoient d'accord , et se 
donner la main. 

Il regardoit le gouvernement sacerdotal et ihéo- 
cralique comme le plus ancien connu : il inclinait 
à croire que les sauvages descendoienl de familles 
enanles , ({ue la terreiu' des premiers grands cvé- 
nemens avoit ccniinées dans des forêts où ils avoicnt 
perdu les idées de police , comme nous les voyons 
s'affoiblir dans nos cénobites , à ((ui il ne faudroit 
qu'un peu plus de solitude pour être juélanior- 
phosés en sauvages. 

Il disoit que , si la philosophie avoit tj ouvé tant 
d'obstacles parnû nous , c'étoit qu'on avoit com- 
mencé par où ilauroit fallu finir , par des maximes 
abstraites, des raisonnemcns généiaux , des ré- 
flexions subtiles qui ont révolté par leur étrangeté 
et leur hardiesse , et qu'on auroit admises sans 



4^0 li E T t R E 

pf ine , si elles avoient été précédées de l'histoire 
des faits. 

Il lisoit et éludioit par-tout : je l'ai moi-même 
reucon'ré sur les grandes routes avec un auteur 
rabiiiîque à la main. 

Ses liaisons se bornoient à quelques gens de let- 
tres , et à un petit nombre de personnes du monde. 

11 étoit attaqué d'une maladie bizarre , qui se 
portoit sur toutes les parties de son corps, à la 
tête, aux yeux, à la poitrine , à l'estomac , aur 
entrailles j et qui s'irritoit également par les reniè- 
des opposés. Il étoit allé passer quelque temps à la 
campagne chez un honnête et célèbre philosophe , 
elors persécuté {^). Son état éloit déjà très-fâcheux; 
il sentit qu'i! empiroit , et se hdta de revenir à Paris 
dans la jjiaison palernelle, où il mourut peu de 
semaines après son retour. 

A juger des progrès surprenans qu'il avoit faits 
dans Ici» langues anciennes et njodernes; dans i'his- 
loiie de la nature j celle des hommes 3 dq leurs 

(*) Feu M. Helçéiius. C'est à hd (ju'il déJia stis 
Re cherches surl\.iigine du desf>,oii<.me oriental , dont 
la preuiiëreé lit'on a été faite à Gei:ève. Cette épitre 
délicatoire est Irès-belle et tr^s-philosoplncIue : elle 
mangue daos plusieurs éditions , parliculièreoieut 
dans celle publiée à Londres, par M. Wilkes. 

NOTE DE l'Éditeur. 



SUR BOULANGE K. /^^l 

mœurs, de leurs coutumes, de leurs usages ; la 
philosophie , et le peu de temps -qu'il avoit pu 
donner à l'étu le , il eut été nommé parmi les plus 
savans honmios de l'Europe , si la nature lui avoit 
accordé les années qu'elle accorde ordinairement 
à ses enfans. Mais consolons-nous; si une mort 
prématurée l'a ravi aux lettres et à la philosophie 
qu'il houoroit, elle l'a ravi aussi à la fuicur des 
intoléraiis,qui l'attendoit: l'imprudence qu'il avoit 
eue de répandre quelques exemplaires manuscrits 
de son Despotisme oriental, auroit infailliblement 
(disposé du repos de ses jours j et nous aurions vu 
l'ami des hommes et delà vérité, fujant de contrée 
en contrée devant les préires du mensonge , à 
qui il ne reste qu'à frémir de rage autour de sa 
tojube. 

Il a écrit dans sa jeunesse une vie d'Alexandre, 
qui n'a point été imprimée. 

Il a laissé en manuscrit un dictionnaire considé- 
rable, i[u'on pourroit regarder comme une concor- 
dance des langues anciennes et r^iodernes , fondée 
sur l'analogie des mots simples et composés de 
ses langues , sans en excepter la langue française : 
cet ouvrage est en trois volumes in-folio (*)» 



(*) Il est écrit font entier de la main de Boulanger, 
et d'une écriture fort nette. Marc-Miobel Rey ayant 
su que ce^diiitionnaire étoit entre les mains du pëte do 
fç philasopke , me pria de l'aller trouver tt de luj, 



422 LETTRE 

On a publié, il^ a quelques années, son traité du 
Despotisme oriental ; c'étoit le dernier chapitre 
de l'ouvrage connu sous le litre de \* Antiquité 
dévoilée par ses usages , qu'il en détaclia lui- 
même pour en faire un ouvrage à part. Il n'a man- 
qué au Despotisme oriental , pour élre une des 
plus belles productions de l'esprit humain , qu'une 
forme plus concise el moins dcgmalique , forme 
qu'il convient d'atfecler toutes les fois que l'objet 
n'est pas démontrable. Il faut alors plus compter 
sur Timagination du lecteur que sur la solidité 
des preuves ; donner peu à lire , et laisser beaucoup 
à penser. 

Outre les Dissertations sur Esope le fabuliste ; 
sur EUe et Enoch ; sur saiiit Pierre , il en a 
composé deux autres sur saint I\och et sainte 
Geneviève , qui se sont égarées ("•'). 



offrir quinze louis de ce manuscrit. Ma proposition 
fui. acceptée; et j'emportai le livre que j'envoyai à 
Rey: ce libraire avoit d'abord eu dessein de le publier j 
mais il changeadepuis d'avis , et le vendit , je crois , à 
une bibliotb^'{ue publique de Leyde ou d'Amsterdam. 
(*) Ces deux dernières dissertations sont peu consi- 
dérables. L*auteuT y prouve , comme dans celle sur 
saint Pierre , qu'ion a fait la légende de ce prétendu 
saint et de celte sainte également supposée avec les 
diverses signifiicalions de leur nom. Geneviève n'est 
que la nouvelle porte, j'a^?"» noça^f^ic. 

NOTES DE l'Éditeur. • 



SUR BOULANGER. 4^5 

J'ai encore vu de lui une Histoire naturelle du 
cours de la Marne , et une Histoire naturelle du 
cours de la Loire , avec figures. Ces deux mor- 
ceaux sonl apparemment dans le cabinet de quel- 
que curieux, qui n'en privera pas le public. 

11 a aussi fait graver une mappemonde relative 
aux sinuosités du continent , aux angles alternatifs 
des montagnes et des rivières. Le globe terrestre 
y est divijé en deux hémisphères; les eaux occu-»- 
pent l'un en entier j les continens occupent tout 
l'autre ; et par une singularité remar({uable , il se 
trouve que le méridien du continent général passe 
par Paris. 



RÉFLEXIONS 

SUR 

LE LIVRE DE L'ESPRIT, 
P A I\ M. H E L V E T I U S. 



Aucun ouvrage n'a fait autant de bruit. La 
matière et le nom de l'auteur y ont contribué. 
Il j a quinze ans que l'auteur j travaille ^ il y en 
a sept ou Imit qu'il a quitté sa place de fermier- 
général popr prendre la femme qu'il a , et s'oc- 
cuper de l'étude des lettres et de la philosophie. 
Il vit pendant six mois de l'année à la campagne , 
retiié avec un petit nombre de personnes qu'il 
s'est attachées ; et il a une maison fort agréable à 
Paris. Ce qu'il y a de sûr , c'est qu'il ne lient 
qu'à lui d'être heureux j car il a des amis , une 
femme charmante , du sens , de l'esprit , de la 
considération dans ce monde , de la fortune » 
de la santé et de la gaieté. . . . Les sots , les 
envieux et les bigots ont dû se soulever contre 
ses principes j et c'est bien du monde. . . . 
L'objet de son ouvrage est de considérer l'esprit 
humain sous différentes faces , et de s'appuyer 
par-tout de faits. Ainsi il trçiilç d'abord de l'esprit 

S* 



J^16 R î^ F L E X I O IV s 

hurnain en lui-rnénie. Il le considère ensuite rela- 
tivement à la vôrilé el à Terreur. ... Il paroît attri- 
buer la sensibilité à la matière en général j système 
qui convient fort aux philosophes , et contre lequel 
les superstitieux ne peuvent s'élever sans se pré- 
cipiter dans de grandes diiTicuhés. Les animaux 
sentent , on n'en peut guère douter: or, la sensi- 
bilité est en eux ou unQ propriété de la niatière , 
ou une qualité d'une substance spirituelle. Les 
superstitieux n'osent avouer ni l'un , ni l'autre.... 
L'auteur de l'Esprit réduit toutes les fonctions in- 
tellectuelles à la sensibilité. Appercevoir ou sentir , 
c'est la même chose, selon lui. Juger ou sentir, 
c'est la même chose. ... Il ne reconnoîl de diûé- 
rence entre l'homme et la béte , que celle de l'or- 
ganisation. Ainsi , alongez à un honnnc le museau^ 
figurez-lui le nez, les jeux , les dents, les oreilles 
coumie à un chien j couvrez-le de poilsj mettez- 
Je à quatre pattes ; et cet honniie , fût-il un doc- 
teur de Sorbonne , ainsi métamorphosé , fera tou- 
tes les fonctions du chien ; il aboiera , au-lien d'ar- 
gumenter 'y il rongera des os , au-lieu de résoudre 
des sopbismes j son activité principale se ramas- 
sera vers l'odorat; il aura presque toute son ame 
dans le nezj et il suivra un lapin ou un lièvre à 
la piste , au-lieu d'éventer un athée ou un héréti- 
que. . . . D'un autre côté , prenez un chien ^ 
dressez-le sur les pieds de derrière j arrondissez- 
lui la léte, raccourcis§ci-lui le museau, ôtez-Iui 



îc poil et la queue j cl vous en ferez un docteur, 
réfléchissanl profondénicnl sur les nijblères de la 
prédestination et de la grnce. ... Si l'on consi- 
dère qu'un honnnn ne diftère d'un autre lionmie 
que par l'organisation, et ne difFère de lui-nicjue 
que par la variété qui survient dans les organes } 
si on le voit balbutiant dans l'enfance, raisonnant 
dans Tage mur , et balbutiant de recbef dans la 
vieillesse j ce qu'il est dans l'étal de santé et de 
maladie , de Iranquillilé et de passion , on ne sera 
pas éloigné de ce système. ... En considérant 
l'esprit relativement à l'erreur et à la vérité , M. 
Helvélius se persuade qu'il ny a point d'cs[)rit 
faux. Il rapporte tous nos jugemens erronés à 
l'ignorance , à l'abus des mots et à la fougue des 
passions. ... Si un homme raisonne mal , c'est 
qu'il n'a pas les données pour raisonner mieux. Il 
n'a pas considéré l'objet sous toutes ses faces. 
L'auteur fait l'application de ce principe au luxe , 
sur lequel on a tant écrit pour et contre. Il fait 
voir que ceux qui l'ont défendu avoient raison , 
et que ceux (}ui l'ont attaqué avoient aussi raisoa 
dans ce qu'ils disoient les uns et les autres. Mais 
ni les uns , ni les autres n'en venoient à la compa- 
raison des avantages et des désavantages , et ne 
pouvoient former un résultat , faute de connois- 
sances. M. Helvétius résout cette grande ques- 
tion j et c'est un des plus beaux endroits de son 
li.vrç, ». . Ce cj[u'U dit de l'î^bai des mots est sw- 



428 RÉFLEXIONS 

perficiel , mais agréable. Eu gênerai , c'est le 
caractère principal de l'ouvrage , d'el.re agréable 
à lire dans les nialières les plus sèches , parce 
qu'il est semé d'une infinité de traits hisloricjues 
qui soulagent. L'auteur fait l'applicalion de l'abus 
des mots à la matière, au leiups et à l'espace. Il 
est ici fort court et fort serré j et il n'est pas 
difficile de deviner pourquoi. Il y en a assez pour 
mettre un bon esprit sur la voie , et pour faire jeter 
les hauts cris à ceux qui nous jettent de la pous- 
sière aux ^eux par état. ... Il applique ce qu'il 
pense des erreurs de la passion à l'esprit de 
conquête etx à l'amour de la réputation; et en 
faisant raisonner deux hommes à qui ces deux 
passions ont troublé le jugement , il montre com- 
ment les passions nous égarent en général. Ce 
chapitre est encore fourré d'historiettes agréables, 
et d'autres traits hardis et vigoureux. l\ y a un 
certain prêtre égyptien , qui gourmande très-élo- 
quemment quelques incrédules , de ce qu'ils ne 
voient dans le bœuf Apis qu'un bœuf; et ce prê- 
tre ressemble à beaucoup d'autres. . . . Voilà ea 
abrégé l'objet et la matière du premier discours. 
Il y en a trois autres , dont nous parlerons dans 
la suite. 

Après avoir considéré l'esprit en lui-même , M." 
Helvétius le considère par rapport à la société. 
Selon lui , l'intérêt général est la mesure de l'es- 
time que nous faisons de l'esprit , et non la dilS- 



SUR LK LIV. DE l'eSPR l T. 4-9 

cuUc de l'objet ou l'étendue des lumières. Il en 
pouvoit ciler un exemple bien frappant. Qu'un 
géomètre place trois points sur son papier^ qu'il 
suppose que ces trois points s'attirent tous les trois 
dans le rapport inverse du quarré des distances ', 
et qu'il cherche ensuite le mouvement et la trace 
de ces trois points. Ce problème résolu , il le lira 
dans quelques séances d'académie : on l'écouteraj 
on imprimera sa solution dans un recueil , où elle 
sera confondue avec mille autres, et oubliée; et 
à -peine en sera -t- il question ni dans le monde, 
ni entre les savans. Mais si ces trois points vien- 
nent à représenter les trois corps principaux de 
la nature ; que l'un s'appelle la terre; l'autre, la 
lune; et le troisième, le soleil; alors la solution 
du problême des trois points représentera la loi 
des corps célestes : le géomètre s'appellera New- 
ton ; et sa njémpire vivra éternellement parmi les 
honmies. Cependant, que les trois points ne soient; 
que trois points , ou que ces trois points représen- 
tent trois corps célestes , la sagacité est la même ; 
mais l'intérêt est tout autre , et la considération 
publique aussi. Il faut porter le même jugement 
de la probité. L'auteur la considère en elle-même; 
ou relativement à un particulier , à une petite so- 
ciété , à une nation , à différens siècles , à diflé- 
rens pays , et à l'univers entier. Dans tous ces 
rapports , l'intérêt est toujours la mesure du cas 
qu'on en fait. C'est même cet intérêt qui la cons-. 



/l^O RÉFLEXIONS 

titue : en sorte que Tauleur n'admet point de jus- 
tice ni d'injustice absolue. C'est son second para- 
doxe.... Ce paradoxe est faux en lui-niéiue, et 
dangereux à établir : faux, parce qu'il est possible 
de trouver dans nos besoins naturels , dans notre 
vie, dans notre existence, dans notre organisa- 
lion et noire sensibilité qui nous exposent à la dou- 
leur , une base éternelle du juste et de l'injuste, 
dont l'intérêt général et particulier fait ensuite va- 
rier la notion en cent mille manières difïerentes. 
C'est, à-la-vcrité , finlérét général et particulier 
qui métamorphose l'idée de juste et d'injuste j mais 
son essence en est indépendante. Ce qui paroit 
avoir induit notre auteur en erreur, c'est qu'il s'en 
est tenu aux faits qui lui ont montré le juste ou 
l'injuste sous cent mille formes opposées , et qu'il 
a fermé les jeux sur la nature de l'homme , où il 
en auroit reconnu les fondcmens et l'origine. .... 
11 me paroît n'avoir pas eu une idée exacte de ce 
qu'on entend par la probité relative à tout l'uni- 
vers. Il en a fait un mot vide de sens : ce qui ne lui 
seroit point arrivé , s'il eut considéré (ju'en quel- 
que lieu du monde que ce soit , celui qui donne 
à boire à l'honmie qui a soif, et à manger à celui 
qui a faim, est un honmie de bien j et que la 
probité, relative à l'univers, n'est autre chose 
qu'un sentiment de bienfaisance qui embrasse 1 es- 
pèce humaine en général ; sentiment qui n est m 
îaux ni chimérique,.., Yoilà robjcl, et l'anal^'se du 



SUR LE L 1 V. DE L ' K S P n 1 i'. 4*^ ^ 

tliscours, où l'auteur agite encore, par occasion, 
plusieurs quesUons importantes, telles que celles 
des vraies et des fausses vertus , du bon ton , du 
bel usage, des moralistes, des moralistes bj'po- 
criles , de Timportance de laTuorale , des moyens 
de la perfectionner. 

L'objet de son troisième discours , c'est l'esprit 
considéré , ou conmie un don de la nature , ou 
comme un effet de l'éducation. Ici , fauteur se pro- 
pose de montrer que ,de toutes les causes par les- 
quelles les bommes, peuvent différer entre eux, 
l'organisation est la moindre j en sorte qu'il n'y 
a point d'homme , en qui la passsion , l'intérêt , 
l'éducation , les hazards n'eussent pu surmonter 
les obstacles de la nature , et en faire un grand 
honuue ^ et qu'il n'y a pas non plus un grand 
homme , dont le défaut de passion , d'intérêt , d'é- 
ducation et de certains hazards n'eussent pu faire 
un stupide , en dépit de la plus heureuse organi- 
sation. C'est son troisième paradoxe. Credat ju- 
dœus apella. . . . L'auteur est obligé ici d'apprécier 
toutes les qualités de l'ame, considérées dans un 
homme relativement à un autre j ce qu'il fait avec 
beaucoup de sagacité j et quelque répugnance qu'on 
ait à recevoir un paradoxe aussi étrange que le 

sien, on ne le lit pas sans se sentir ébranlé 

Le faux de tout ce discours me paroîl tenir à 
plusieurs causes , dont voici les principales, i ." L'au- 
teur ne sait pas , ou parois ignorer la (Mercncf 



452 RÉFLEXIONS 

prodigieuse qu'il y a entre les effets (quelque lé- 
gère que soit celle qu'il y a entre les causes ) , lors- 
que les causes agissent lony-temps et sans cesse. 
2.° H n'a pas considéré ni la variété des caractères, 
l'un froid , l'autre lent , l'un triste , l'autre mélan- 
colique , gai , etc. , ni l'homme dans ses difTérens 
dges y dans la santé et dans la maladie j dans le 
plaisir et dans la peine j en un mot, combien il 
diffère de lui-même en mille circonstances où il 
,survient le plus léger dérangement dans l'organi- 
sation. Une légère allération dans le cerveau réduit 
rhomme de génie àl'état d'imbécillité. Quefera-t- 
il decet homme , si l'altération , au-lieu d'être ac- 
cidentelle et passagère, est naturelle ? 5." Il n*a 
pas vu qu'après avoir fait consister toute la diffé- 
rence de l'honmie à la béte dans l'organisation , 
c'est se contredire que de ne pas faire consister 
aussi toute la différence de l'honmie de génie à 
l'honmie ordinaire dans la même cause. En un mot, 
tout le troisième discours me senjble un faux calcul, 
oii l'on n'a fait entrer ni tous les élémens ,niles élé- 
mens qu'on a employés, pour leur juste valeur. 
On n'a pas vu la barrière insurmontable qui sépare 
l'homme que la nature a destiné a quelque fonc- 
tion , de l'homme qui n'y apporte que du travail , 
de l'intérêt, de l'attention, des passions.... Ce 
discours , faux dans le fond , est rempli de beaux 
détails sur l'origine des passions , sur leur énergie , 
sur l'ayarice , sur l'ambition , l'orgueil , l'amitié , 



SUR LE LIV. DE l'eSPRIT. 4^3 

etc. . . . L'auleur avance , dans le même discours, 
iur le but des passions , un quatrième paradoxe ; 
c'est que le plaisir physique est le dernier objet 
qu'elles se proposent j ce que je crois faux encore. 
Combien d'honmjes , qui , après avoir épuisé dauS 
leur jeunesse lout le boriheur phjsique qu'on peut 
espérer des passions , deviennent les uns avares « 
les autres ambitieux , les autres amoureux de I3 
gloire ? Dira-t-on qu'ils ont en vue dans leur pas- 
sion nouvelle , ces biens mêmes dont ils sont dégoû- 
tés ?. . . . De l'esprit , de la probité , des passions, 
M. Helvélius passe à ce que ces qualités devien- 
nent sous dilFérens gouverneniens , et sur -tout 
sous le despotisme. U n'a manqué à l'auteur que de 
voir le despotisme comme une bcte assez hideuse, 
pour donner à ces chapitres plus de coloris et de 
force. Quoique remplis de vérités hardies, ils sont 
un peu languissans. 

Le quatrième discours de M. Helvétius consî-» 
dère l'esprit sous ses différentes faces. C'est ou le 
génie , ou le sentiment , ou l'imagination , ou l'es- 
prit proprement dit, ou l'esprit fin, ou l'esprit 
fort , ou le bel esprit , ou le goût , ou Tesprit juste , 
ou l'esprit de société , ou l'e: prit de conduite , ou 
le bon sens , etc. D'oîi l'auteur passe à l'éducation 
et au genre d'étude qui convient selon la sorte d'cs-* 
prit qu'on a reçue. ... Il est aisé de voir que lîi 
base de cet ouvrage est posée sur quatre grands 
paradoxes, ... La sensibilité est une propriété gé-iç 
Pbilosopliier T 



4^4 RÉFLEXIONS 

nérale de la matière. Appercevoir , raisonner , 
juger, c'est sentir : premier paradoxe.... Il n'y a 
ni justice, ni injustice absolue. L'intérêt général 
est la mesure de reslime des talens , et Tessence de 
la vertu : second paradoxe. . , . C'est l'éducation et 
non l'organisalion qui fait la différence des hom- 
mes^ et les hommes sortent des mains delà nature, 
tous presque également propres à tout : troisième 
paradoxe. ... Le dernier but des passions sont les 
biens physiques : quatrième paradoxe. . . . Ajoutez 
à ce fond une multitude incroyable de choses sur 
le culte public, les mœurs et le gouvernement 5 
sur l'homme , la législation et l'éducation ; et vous 
connoîlrez toute la matière de cet ouvrage. Il est 
Irès-méthodique 5 et c'est un de ses défauts prin- 
cipaux j premièrement , parce que la méthode , 
quand elle est d'appareil , refroidit , appesantit et 
ralentit j secondement , parce qu'elle 6te à tout 
l'air de liberté et de génie ^ troisièmement , parce 
qu'elle a l'aspect d'argumentation j quatrièmement, 
et cette raison est particulière à l'ouvrage, c'est 
qu'il n*y a rien qui veuille être prouvé avec moins 
d'affectalion , plus dérobé , moins annoncé qu'un 
paradoxe. Un auteur paradoxal ne doit jamais dire 
son mot , mais toujours ses preuves : il doit entrer 
furtivement dans l'ame de son lecteur, et non de 
vive force. C'est le grand art de Montaigne, qui 
he v'fe^it jamais prouver, et qui va toujours prouvant, 
4t me ballotant du blanc au noir; et du noir au 



SUR LE LIV. DE l'esprit. 4^5 

blanc. D'ailleurs , l'appareil de la mélhode res- 
semble à l'échafaud qu'on laisseroit toujours sub- 
sister après que lej)àtiment est élevé. C'est une 
chose nécessaire pour travailler , mais qu'on ne 
doit plus appercevoir quand l'ouvrage est fini. Elle 
marque un esprit trop tranquille , trop maître de 
lui-même. L'esprit d'invention s'agite , se meut , 
se remue d'une manière déréglée j il cherche. 
L'esprit de méthode arrange , ordonne , et sup- 
pose que tout est trouvé. . . . Voilà le défaut prin- 
cipal de cet ouvrage. Si tout ce que l'auteur a écrit 
eût été entassé comme péle-méle^ qu'il n'y eût eu 
que dans l'esprit de l'auteur un ordre sourd , soa 
livre eût été infiniment plus agréable , et , sans le 
paroître , infiniment plus dangereux.... Ajoutez à 
cela qu'il est rempli d'historiettes : or, les histo- 
riettes vont à merveille dans la bouche et dans 
l'écrit d'un homme qui semble n'avoir aucun but , 
et marcher en dandinant et nigaudant : au-lieu que, 
ces historiettes n'étant que des faits particuliers , 
on exige de l'auteur méthodique des raisons en 
abondance et des faits avec sobriété. . . . Parmi les 
Jdits répandus dans le livre de l'Esprit , il y en a de 
mauvais goût et de mauvais choix. J'en dis autant 
des n^tes. Un ami sévère eût rendu en cela un bon 
service à l'auteur. D'un trait de plume , il en eût 
ôté tout ce qui déplaît. ... Il y a dans cet ou- 
vrage des vérités qui contristent l'homme, annon- 
cées trop crûment. . . , Il y a des expressions qui 



4*^5 RÉFLEXIONS 

te prennent dans ie monde commonéinent en niaa- 
Vfiise part , et auxquelles l'auteur donne , sans en 
avertir, une acception difFérenîe. H auroit dû évi- 
ter cet inconvénient. ... Il y a des chapitres iin- 
portans,quinesont quecroqués... Dix ans plus-tôt, 
cet ouvrage eût été tout neuf; mais aujourd'hui 
Tesprit plûlosophique a fait tant de progrès , qu'on 
y trouve peu de choses nouvelles .... G'^st pro- 
prement la préface de l'Esprit des loix , quoique 
l'auteur ne soit pas toujours du sentiment de Mon* 
tesquieu. ... Il est inconcevable que ce livre , fait 
exprès pour la nation , car par-tout il est clair, par- 
tout amusant , ayant par-tout du charme , les 
femmesy paroissent par-tout comme les idoles de 
l'auteur, étant proprement leplaidoyer des subor- 
donnés contre leurs supérieurs, paroissant dans 
un temps où tous les ordres foulés sont assez mé- 
îcontens , où l'esprit de fronde est plus à la mode 
que jamais , où le gouvernement n'est ni excessi- 
vement aimé, ni prodigieusement estimé j il est 
Jjien étonnant que , malgré cela , il ait révolté 
presque tous les esprits. C'est un paradoxe à expli- 
quer. ... Le style de cet ouvrage est de toutes les 
couleurs, comme l'arc-en-ciel ; folâtre , poétique , 
sévère , sublime , léger , élevé , ingénieux , grand , 
éclatant , tout ce qu'il plaît à l'auteur et au sujet. . . 
Résumons. Le livre de l'Esprit est l'ouvrage d'un 
homme de mérite. On jr trouve beaucoup de prin- 
• çipes généraux qui sont faux) mais en revanche. 



SUR LE T. 1 V. DE L 'k S P R I T. 4^7 

il ^ a une inllnilé de vérités de délail. L'auteur a 
monté la métaphysique et la morale sur un haut 
ton ; et tout écrivain qui voudra traiter la même 
matière , et qui se respectera ,y regardera de près» 
Les ornemens y sont petits pour le bâtiment. Les 
choses d'imagination sont trop faites : il n'y a rien 
qui aime tant le négligé et l'ébourifFé que la chose 
imaginée. La clameur générale contre cet ouvrage 
montre peut-être combien il y a d'hypocrites de 
probité. Souvent les preuves de l'auteur sont trop 
foibles , eu égard à la force des assertions ; les as- 
sertions étant* sur-tout énoncées nettement et. 
clairement. Tout considéré , c'est un furieux coup 
de massue porté sur les préjugés en tout genre. 
Cet ouvrage sera donc utile aux hommes. Il don- 
nera par la suite de la considération à l'auteur ; et 
quoiqu'il n'y ait pas le génie (jui caractérise l'Es* 
prit des loix de Montesquieu, et qui règne dans 
l'Histoire naturelle de Bafïbn , il sera pourtaat 
compté parmi les grands livres du siècle. 



TABLE DU TOME III. 



XROSPECTUS de l'Encyclopédie. . . . page 3 

Sur le projet d'une Encyclopédie 49 

Lettre au R. P. Berthier, jésuite 203 

Seconde lettre au R. P. Berthier , jésuite. . . 231 
Aux jeunes gens qui se disposent à l'étude de la 

philosophie naturelle 237 

De l'interprétation de la nature 239 

Principes sur la matière et le mouvement. . . 223 
Supplément au voyage de Bougainville. . . .335 
Lettre à madame la comtesse de Forbach , sur 

l'éducation des enfans • . . 401 

Lettre sur Boulanger 411 

Réflexions sur le livre de l'Esprit , par M. Hel- 

Tétius 42S 



flN DUTOME TROISIEME. 



PQ 


Diderot, Denis 


1979 


Oeuvres 


Al 

1 noQ 




t. 3 





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